UE : L'hydrogène en vert et contre tout

Une Europe neutre en carbone à l’horizon 2050. Ursula von der Leyen l’a promis. La présidente de la Commission européenne compte pour cela sur une énergie bas carbone prometteuse : l’hydrogène vert. Cette mutation énergétique, qui va demander de mettre les bouchées doubles sur la production d’électricité renouvelable, prend forme aussi chez nous sur les rives iodées de l’Escaut.

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Photos et texte : Luca Alu (CC-BY-NC)

Une Europe neutre en carbone à l’horizon 2050. Ursula von der Leyen l’a promis. La présidente de la Commission européenne compte pour cela sur une énergie bas carbone prometteuse : l’hydrogène vert. Cette mutation énergétique, qui va demander de mettre les bouchées doubles sur la production d’électricité renouvelable, prend forme aussi chez nous sur les rives iodées de l’Escaut.

Photos et texte : Luca Alu (CC-BY-NC)

Nous l’avons trouvé. « NextGen District » est affiché sur un panneau blanc bancal planté à l’entrée du chantier. Deux routes fraichement macadamisées et une rangée de jeunes peupliers balisent ce qui semble être l’entrée principale du site. Au sud, des cheminées grisâtres cracheuses d’une fumée blanche transpercent l’horizon de toutes parts. Des grues portuaires et de petites éoliennes qui tournent à plein régime complètent cette canopée métallique. Un terrain grand comme 66 fois la Grand-Place de Bruxelles la précède. Il est parsemé de dizaines de pelleteuses dont l’orange vif contraste avec le brun terreux d’un sol qui vient d’être mis à nu. Les silhouettes fluorescentes des ouvriers grouillent autours des excavatrices de marque japonaise et chinoise qui s’en donnent à cœur joie sur les ruines de l’ancienne usine Opel, aujourd’hui propriété du port d’Anvers.

L'ancien site de l'usine Opel au port d'Anvers est prête à accueillir une mega-usine d'hydrogène vert.
L’ancien site de l’usine Opel au port d’Anvers s’apprête à accueillir une mega-usine d’hydrogène vert.

Le tableau nous fait penser à un terrain de chasse aux œufs de Pâques pour géants. Si ces derniers venaient à s’y aventurer, ils se faufileraient par le nord-ouest entre la petite réserve naturelle de Grote Kreek et le dépôt de chemin de fer qui lui fait face. Ils prendraient soin de ne pas renverser la centaine de wagons-citernes entreposés là, immobiles, attendant patiemment d’être remplis de liquides et de gaz en tout genre. Ils enjamberaient aisément la mince voie d’eau huileuse drapée d’une roselière fatiguée par le passage incessant des poids lourds, maîtres absolus de la nationale 180 qui longe la frontière nord du « NextGen District ».  

315 millions d’euros d’investissements et un objectif de 35 tonnes d’hydrogène produites par jour à partir de 2025

Et il y a bel et bien un géant qui s’apprête à s’installer ici. L’américain Plug Power. L’entreprise spécialisée dans l’hydrogène prévoit d’y construire la première méga-usine de production d’hydrogène vert du continent. 315 millions d’euros d’investissements et un objectif de 35 tonnes d’hydrogène produites par jour à partir de 2025, voilà la chasse aux œufs que compte mener Plug Power. Et l’emplacement est tout désigné. Le port d’Anvers compte faire du « NextGen District » une zone dédiée à l’économie circulaire et à l’expérimentation d’énergies renouvelables. 315 millions d’euros, une sacrée expérimentation.

Mais le géant américain n’a pas été uniquement séduit par le flair entrepreneurial anversois. Au-delà des reliefs de terre fraîche attenants à la nationale 180, s’étend le plus grand pôle de l’industrie chimique européen. Un vaste réseau industriel gavé aux hydrocarbures et au gaz naturel. L’objectif est simple : remplacer ces énergies conventionnelles par le combustible à faibles émissions de CO2 quand cela est réalisable et qu’un raccordement à l’électricité verte n’est techniquement pas possible. Car oui, l’hydrogène qui sera produite sur les rives de l’Escaut sera verte. Verte car l’usine de Plug Power tournera, elle, à l’électricité renouvelable.

L'usine de pétrochimie appertenant BASF à Anvers se situe à la pointe nord du port. BASF est le plus gros groupe chimique du monde.
Le système énergétique européen est responsable de 75% des émissions de gaz à effet de serre du continent.

L’UE à la manœuvre

Cette mutation verte doit son impulsion originelle à un autre géant qui réside à 45 km à vol de mouette du port : l’Union européenne. En 2019, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, présente le Green Deal. Ce pacte ambitieux veut rendre le vieux continent climatiquement neutre en 2050. Et il compte bien sur l’hydrogène propre pour y arriver. Le gaz indolore et incolore se retrouve alors dans tous les programmes de relances et de développement européens qui suivent. Développer de nouvelles technologies pour le produire et construire un réseau capable de l’acheminer à travers tout le continent est une priorité absolue. Car le temps presse. Le système énergétique européen est responsable de 75% des émissions de gaz à effet de serre du continent selon la Commission. Produit proprement, l’hydrogène s’avère être une solution pour décarboner des secteurs industriels qui sont de gros émetteurs de gaz à effet de serre comme la chimie ou la sidérurgie.

Le système énergétique européen est responsable de 75% des émissions de gaz à effet de serre du continent

L’un des symboles de ces secteurs ultra polluants se trouve aisément à Anvers. En continuant sur la nationale 180 vers le nord, guidé par les fumées blanches, nous tombons inévitablement sur ces initiales : BASF. Cette entreprise chimique allemande est le plus grand groupe chimique au monde. Elle aussi a sa place au pays des géants. Nous sommes accueillis par la sonnerie typique d’un passage à niveau. Les rares cyclistes emmitouflés, arborant les caractéristiques bandes fluorescentes au bras et au jambes des ouvriers portuaires, ne prêtent pas attention au convoi qui s’étire à 10 mètres seulement de la piste cyclable. La locomotive jaune zébrée tracte des wagons-citernes peut-être remplis, cette fois-ci, d’hydrogène gris.

Les 2 tours de refroidissement de la centrale nucléaire de Doel se trouvent sur la rive opposée aux industries pétrochimiques du port d'Anvers. Le nucléaire est en passe d'être considéré comme une source d'énergie verte par la Commision européenne.
Le nucléaire est en passe d’être considéré comme une source d’énergie valable pour la production d’hydrogène vert par la Commission européenne.

Un défi de taille

Contrairement à son cousin vert, l’hydrogène dit « gris » est déjà produit ici. Il tire son attribut coloré des combustibles d’origine fossile nécessaires à sa fabrication. Le charbon, le gaz naturel ou le biométhane rejettent tous du CO2 qui n’est pas capté lors de la production de ce type d’hydrogène. Le but de la Commission est donc de le remplacer par son cousin vert. Mais le défi est de taille. Selon l’Agence Internationale de l’Énergie, la production annuelle d’électricité bas-carbone de l’Union européenne ne serait pas suffisante pour pouvoir produire l’ensemble de l’hydrogène utilisé uniquement par son industrie. Or les objectifs sont bien plus larges. Les transports, le secteur du bâtiment et le stockage d’énergie sont également visés pour être alimentés en hydrogène propre.

La question se pose aussi pour la future méga-usine de Plug Power. Remplacer l’hydrogène gris utilisé actuellement par BASF et ses acolytes de la pétrochimie à Anvers demanderait une quantité d’électricité verte supérieure à ce que la Belgique produit actuellement. Notre pays prévoit d’ailleurs d’importer de l’hydrogène propre de Namibie ou d’Oman. Les objectifs sont donc louables, mais les appliquer sera ambitieux. Tout comme pour le « NextGen District », l’hydrogène vert en Europe n’en est qu’à sa phase de terrassement.

Le défi européen du développement de son industrie de production d'hydrogène vert devra impérativement s'accompagner du développement de ces capacités de production d'énergies renouvelables.
Le défi européen du développement de son industrie de production d’hydrogène vert devra impérativement s’accompagner du développement de ces capacités de production d’énergies renouvelables.

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