Histoire et mythes du mariage en blanc
Cassé, écru, crème, ivoire, pur. Si ce n’est pas blanc, c’est nude. Un ton pastel qui rappelle la couleur de la peau (blanche) et se décline en nuances de beige et de rose. Et si ce n’est ni blanc ni nude, ça n’est pas une couleur pour se marier. Du moins pas en Europe occidentale, chrétienne et athée. En a-t-il toujours été ainsi ? Retour sur l’histoire contrastée et haute en couleurs de la robe.
« J’ai toujours voulu me marier en vert », confie Florence. Toute sa famille est penchée sur l’album photo qu’elle a ouvert sur la table à manger. Les yeux des époux et de leurs parents pétillent encore lorsqu’ils se remémorent l’heureux événement. Pour Florence, 45 ans, professeure de mathématique en secondaire, se marier en vert était un « rêve de petite fille ». Une façon de se distinguer, elle qui n’a jamais voulu faire comme tout le monde. Pour choquer, aussi, parce que « le vert, personne n’en porte. C’est le vert de la traîtrise, qui porte malheur au théâtre. J’ai trouvé ça très drôle ». Seulement voilà : la robe de mariée n’était pas verte. Des rubans vert d’eau fermaient le corset en nœud papillon et descendaient gracieusement le long de la jupe. Mais la robe était finalement blanche. Plus précisément, crème. Après qu’un atelier de colorimétrie ait banni le blanc pur pour Florence, peu flatteur pour son teint. Que s’est-il donc passé ? Pourquoi renoncer au vert ? Pourquoi le blanc incarne-t-il comme aucune autre couleur le mariage ? Comment la robe de mariée blanche est-elle devenue un archétype ? Pour l’expliquer, il faut remonter le fil du temps et examiner la couleur sur toutes ses coutures.
Au commencement, carte blanche
La teinture textile remontrait au début du IIIème millénaire avant notre ère, soit aux alentours de 3000 av. J-C. L’historien et spécialiste de la symbolique des couleurs Michel Pastoureau relate dans ses ouvrages une histoire scandée par les progrès technologiques, les variations économiques et les changements de mœurs. En Europe occidentale, c’est le rouge qui a été maîtrisé en premier et, de ce fait, a longtemps joui d’une aura prépondérante par rapport aux autres couleurs. Puis il a formé ce que Pastoureau qualifie de « Triade » avec le blanc et le noir, soit les trois couleurs les plus répandues et les plus moralement respectables, formant le premier système chromatique utilisé dans la vie sociale, religieuse et symbolique.
A partir du Moyen-Âge, le blanc se taille la part du lion.
Couleur liturgique du Christ et de la Vierge, symbole de pureté, d’innocence, de franchise, d’éclat et de gloire
Michel Pastoureau
Elle est portée lors des principales fêtes catholiques. Et dès le XVIème siècle, par la royauté et l’aristocratie.
En réalité, le blanc n’était pas tout à fait blanc. Il prenait la couleur des fibres naturelles de lin et de laine, parfois blanchi grâce à l’exposition au soleil ou à la rosée du matin. Il faudra attendre l’invention de l’eau de Javel en 1775 et de la machine à laver cent ans plus tard pour obtenir des blancs aussi éclatants qu’aujourd’hui.
Dans un monde sans électricité, sans métier à tisser mécanique, le textile était extrêmement coûteux. Aussi, pour leur mariage, les femmes revêtaient simplement leurs plus belles robes, qui étaient pour la plupart rouges ou de couleurs sombres, car peu salissantes et facilement réutilisables. La difficulté à teindre en blanc – et à le maintenir – réserva les tissus blancs aux usages religieux et de cour. Les princesses se mariaient en robes richement brodées de pierres ou de métaux précieux, généralement rouges ou de couleurs franches, et la noblesse en robes de bal. Celles-ci étaient traditionnellement blanches, comme celles portées par les « débutantes » lors de leur présentation à la cour (la série Netflix à succès Bridgerton semble historiquement correcte sur ce point !).

La dentelle, summum du raffinement, était faite à la main et agrémentée de fleurs d’oranger fraiches pour le jour du mariage. Dans son ouvrage « The Wedding Dress : 300 Years of Bridal Fashion », Edwina Ehrman, conservatrice au Victoria & Albert Museum et spécialiste de la mode du XIXe siècle, décrit la robe de l’héritière Catherine Tylney-Long portée lors de son mariage en 1812. Entièrement cousue de dentelle de Bruxelles, celle-ci aurait coûté £735, soit l’équivalent de €53.187 en 2026. Une somme astronomique comparée au salaire d’une domestique débutante à Londres de £16 par an à l’époque, soit environ €1.158 aujourd’hui.
Le prix de la dentelle et des tissus en soie, naturellement blancs, ont indéniablement joué dans l’aura de cette couleur, prisée des élites et enviée des classes plus modestes. La mode dite Directoire et Empire introduisit de multiples références à l’Antiquité gréco-romaine, avec des modèles de robes de mariée en drapés blancs. Mais la palette des couleurs restait large, représentative des difficultés économiques et technologiques de l’époque. Jusqu’à ce qu’une reine changeât la face de la mode nuptiale.
Queen V ou la première influenceuse du blanc
De nombreuses sources datent le point de bascule vers la mode du blanc au mariage de la reine britannique Victoria en 1840. Fait validé par Caroline Esgain, responsable du musée Mode & Dentelle de Bruxelles et commissaire de l’exposition Just Married.
Victoria entérine la robe blanche telle que nous la connaissons.
Caroline Esgain
« Elle introduit notamment le port du voile blanc, qui trouve son origine chez les peuples musulmans et avait été adopté par les Romains dans l’Antiquité ».
Pourquoi un tel engouement après la reine Victoria ? Parce que son mariage coïncide avec l’apparition de moyens de diffusion inédits et massifs.

D’abord la presse moderne à grand tirage dès 1833, qui relate les faits en gravure et en écrit. Pour la première fois, on décrit en détails les vêtements portés par les mariés, le déroulé de la cérémonie, les personnalités conviées. Ce sont les prémisses de la presse people. Margaret, Elizabeth, Grace, Diana, Kate. Après Victoria, tous les mariages princiers deviendront de véritables spectacles populaires, suivis par des millions de personnes. Grâce à la photographie qui fait son apparition dans les années 1840, puis au cinéma dès 1895 et, en 1955, au poste de télévision domestique. Désormais, la retransmission en direct et les réseaux sociaux nourrissent la curiosité du public en continu.
De ce soudain afflux d’images s’est peu à peu construit un imaginaire collectif de contes de fées. « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » clôture le happy ending où la princesse revêt une somptueuse robe de mariée banche. Une référence dont usent allègrement les marques dans leur campagne marketing. « Catégorie Princesse : Sentez-vous comme un membre de la famille royale le jour de votre mariage » ; « transformez-vous en une princesse des temps modernes ». Le plus beau jour d’une vie se vit en blanc.
Parallèlement à la dissémination de la mode du blanc par les médias se développent rapidement une nouvelle industrie textile et de nouveaux modèles commerciaux.
La mécanisation de la chaîne – de la filature au tissage – fait dégringoler les prix. Couplée à une amélioration du niveau de vie des classes moyennes en Europe, elles permettent une véritable démocratisation du blanc. Même la dentelle, longtemps inaccessible, se répand dans les différentes classes. Entièrement mécanisée, elle se délocalise vers l’Asie. Seule la dentelle de luxe, comme celle de Callais-Caudry, reste en Europe. Pour celles qui peuvent en payer le prix.
Dans les années 1850, les grands magasins font leur apparition avec des rayons « mariage », des services de confection sur mesure, puis des modèles prêt-à-porter bon marché qui déciment progressivement les ateliers de couture. Catalogues, salons de mariage (le tout premier The Grand Wedding Exhibition se tient à Londres en 1881), magazines spécialisés (dès 1934 avec Bride’s Magazine aux Etats-Unis) ; la robe blanche est distribuée par de multiples canaux. Et s’achète désormais en un clic avec l’essor du e-commerce.
Gravé dans le marbre
Depuis la reine Victoria se tisse un lien affectif extrêmement fort entre les femmes et cette couleur. Le blanc et le mariage deviennent indissociables. L’un devient l’attribut de l’autre.
Edwina Ehrman relate dans son livre des robes de mariée blanches confectionnées à partir de soie de parachutes durant la Seconde Guerre Mondiale. Récupérés par leurs fiancés sur le champ de bataille ou achetées dans les stocks de l’armée à la fin de la guerre. Preuve qu’à toute épreuve, la symbolique du blanc résiste.
Rassure-moi, tu vas ressembler à une vraie mariée ? Tu vas bien être en blanc ?
Deux questions que le mari de Florence lui a posé au moment de son choix de robe. Inconcevable pour lui que la mariée ne soit pas en blanc. Impensable qu’elle se « déguise » en vert pour un évènement si important. Après des générations de mariées en blanc, dont leurs propres mères. « Je pouvais lire dans ses yeux que c’était vraiment très important pour lui, je ne pouvais pas lui retirer cela » explique Florence.
Pour Laurianne non plus, les choses ne pouvaient être autrement. « Dans mon idée même du mariage, la mariée est en blanc » raconte la jeune femme qui s’est mariée au temple protestant avec une autre femme, Tiphaine. Toutes deux portaient une longue robe blanche. Réinventer le couple, adhérer à la norme vestimentaire ? « Si on avait voulu se marier en couleur, on aurait pu » soutient-elle. Mais la question de la couleur ne s’est simplement pas posée. Le blanc ne se choisit pas, il s’épouse. « Il y a ce code implicite. Même les invités ne se permettent pas de porter du blanc. Pour moi, il symbolise la fidélité et la simplicité de se donner à l’autre. Il diffuse vraiment une aura spéciale » ajoute Tiphaine.
Et bien que les années passent, l’aura du blanc ne ternit pas. Teindre sa robe pour la réutiliser ? « Cela ne me viendrait pas à l’idée ! » s’écrit Laurianne. Florence non plus ne pourrait pas. Même 15 ans après. Même pour teindre sa robe en vert, sa couleur de prédilection. « Trop symbolique » confie-t-elle. Car, plus que la coupe ou la matière, c’est la couleur qui fait archétype. Couleur unique. A usage unique ?
Like A Virgin
La symbolique de virginité du blanc ne s’instaure qu’en 1854 avec le dogme de l’Immaculée Conception, institué par le Saint-Père de l’Église Catholique. Selon lequel la Vierge Marie – dont le principal attribut est le lis, la fleur blanche la plus pure – aurait été conçue sans péché. Porter le blanc au mariage devient au XIXème siècle un gage de virginité. Avant de s’étendre à d’autres rites de l’Église, notamment au baptême et à la communion.
Des révolutions sociales et politiques en matière de liberté sexuelle ont suivi une hausse des divorces, des cohabitations de personnes non mariées, et des mariages non religieux. N’est plus sainte vierge grand monde. Et pourtant, le blanc reste l’apanage des mariées pour la première fois. Pour les deuxièmes mariages, toutes les teintes sont permises, sauf le blanc. Ici encore, pas de loi écrite, plutôt une norme sociale. Une tradition à laquelle certaine s’attache encore, religieusement. « Je n’ai pas trouvé correct de me marier en blanc pour la deuxième fois » raconte Catherine. En 2025, elle s’est rendue à la commune en robe de soirée bleu marine pour son deuxième mariage. Le premier, en 1998 et désormais rompu, s’était déroulé à l’Église. Elle portait alors une longue robe blanche, revendue en l’état depuis. « Le mariage à l’Église se fait en blanc. C’est comme cela que j’ai été éduquée et j’attache beaucoup d’importance à ces valeurs » explique-t-elle.
Le blanc est même sacralisé par la tradition – ou superstition – de ne pas nettoyer sa robe de mariée après l’événement. « Il faut garder la robe souillée » conclut Catherine. Comme un symbole de consommation du mariage ? Selon Florence, laver sa robe porterait malheur.
Son corset crème à rubans verts qu’elle a ressorti du fond de son placard est intact, inchangé, imprégné de souvenirs. Ces mêmes rubans ornaient la robe blanche de sa fille, Auréliane, lors de la bénédiction à l’Église. La petite avait un an. Conçue avant l’union. Phénomène impensable quelques siècles auparavant, mais qui s’accélère à partir des années 2000. D’après un rapport de Mariage.net, un site français spécialisé, parmi les 5500 couples répondant à leur enquête en 2024, 58% avaient déjà des enfants lors de leur mariage. Désormais, les femmes avec bébés ou jeunes enfants marchent fièrement jusqu’à l’autel, s’affranchissant des diktats.

Pour le meilleur et pour le pire ?
Plus de 185 ans après que Victoria ait donné le ton, qu’en est-il ? L’offre suit la demande. Et celle-ci est monochrome. Un groupement de 40 photographes-vidéastes indépendants localisés en Wallonie, à Bruxelles et dans le Nord de la France assurent l’immortalisation des mariages. Sur l’ensemble des saisons de 2020 et 2025 – qui s’étendent de mi-avril à fin octobre – ils n’ont observé que trois robes de couleur. Celles-ci étaient portées pour une deuxième cérémonie se déroulant le même jour, généralement avant ou après une cérémonie avec une robe blanche traditionnelle.
« Sur l’ensemble de notre stock, nous n’avons qu’une seule robe rouge et une seule noire » dénombre Chloé, responsable de la boutique wed2b à Bruxelles.
119 modèles sont répertoriés sur leur site internet. Tous blanc, ivoire ou blush. « En 20 ans, j’ai vendu une robe de mariée noire » se rappelle une vendeuse de la boutique Chris & Chris. Pas suffisant pour constituer une remontada. Le rouge et le noir restent anecdotiques ; les perdants de la Triade. « Les nouvelles tendances sont les coupes deux pièces (haut et jupe séparés) et modulaires (une jupe longue détachable pour écourter la robe) » précise Chloé. La robe de mariée se réinvente donc sur la coupe, mais pas sur la couleur. Le blanc règne toujours en majesté.
Et les majestés qui inspirent les foules aujourd’hui s’appellent Selena Gomez (406 millions de followers sur Instagram, mariée en blanc en 2025), Taylor Swift (274 millions de followers sur Instagram, où sa demande en mariage a cumulé près de 50 millions de réaction) ou, plus humblement côté belge, Gaëlle Garcia Diaz (1,6 millions de followers sur Instagram, mariée en blanc en mai 2026). Lors du spectacle de la mi-temps du Super Bowl en février 2026, assuré par la superstar portoricaine Bad Bunny, un mariage a été célébré en direct. La performance, durant laquelle un couple tout de blanc vêtu échangea ses vœux, détient le record historique d’audience, avec 4.157 milliards de vues globales cumulées en 24h (télévision, YouTube et réseaux sociaux). Hier comme aujourd’hui, le blanc fait le buzz. Le bon buzz.
Blanc comme neige donc ? Pas si sûr. Car si le textile blanc provenait de fibres naturelles jadis, c’est aujourd’hui l’arène des fibres synthétiques issues de la pétrochimie. Polyester, nylon, acrylique, polyamide… L’arsenal des géants low-cost comme Shein ou ASOS qui ont développé leur propre offre nuptiale. Prix cassés, au prix d’une pollution environnementale ? Même la marque américaine Reformation, référence des robes de mariée éco-responsables d’entrée de gamme, propose des modèles en tissus synthétiques, certes issus de stocks invendus. Le divorce avec le pétrole n’est pas encore déclaré.
En vert et contre tous !
« Si c’était à refaire, je mettrais du vert sans hésiter. Je dirais à mon mari : je fais ce que je veux ! » s’esclaffe Florence.
Son rire est honnête, plein d’auto-dérision et de vérité. Et démontre bien le choix cornélien qu’est celui de la couleur au mariage, tellement le lien avec le blanc est délicat. Hérité de mère en fille. Ancré dans notre inconscient collectif. Et à en croire le folklore, n’a-t-elle pas bien fait de ne pas tenter le Diable en évitant de porter du vert à son mariage ? Soit la couleur des sorcières et des créatures infernales. Les malheurs se seraient-ils abattus sur son couple ou sa descendance si son mari n’avait pas eu le bon sens de l’en dissuader ? Dans l’Ouest de la France, en Irlande, et au Royaume-Uni persiste encore une ancienne croyance selon laquelle il ne faudrait pas porter du vert à un mariage, ni même servir de légumes verts lors du repas de fête. Tant pis pour les brocolis. Florence ne regrette rien.
En code HTML, les couleurs sont exprimées en fonction de leur proportion de couleur rouge, verte et bleue. La quantité de chacune des couleurs est exprimée entre zéro (00) et FF, le maximum. Le code du blanc est le #FFFFFF. Ce qui signifie donc qu’il possède une quantité maximale de rouge, vert, et bleu. Dans le blanc de la mariée, il y a toutes les couleurs portées par les mariées depuis la nuit des temps. Il y a leur lutte pour accéder à ce luxe textile qui leur était difficilement accessible. Il y a leur envie d’incarner un idéal de beauté romanesque tant plébiscité. Il y a leur détermination à faire perdurer des traditions populaires et sacrées, malgré l’effritement de la symbolique première. Isaac Newton n’a-t-il pas démontré que la lumière blanche contenait le spectre des couleurs en son sein ? Il n’y a pas de blanc sans couleurs. Sous la dentelle se cache un arc-en-ciel.

