Salomon

Il y a quelques mois, j'ai rédigé un article pour Mammouth sur une favela se trouvant le long du canal de Molenbeek. J'y ai rencontré Salomon, un sans-papier habitant le lieu. Nous sommes devenus amis. Récit.

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Photos : Alexia Diels (CC BY ND)

Il y a quelques mois, j’ai rédigé un article pour Mammouth sur une favela se trouvant le long du canal de Molenbeek. J’y ai rencontré Salomon, un sans-papier habitant le lieu. Nous sommes devenus amis. Récit.

Photos : Alexia Diels (CC BY ND)

Ambiance sonore du lieu (à écouter en lisant l’article)

L’ambiance sonore est plantée. Vous pensez peut-être que je suis à la mer, mais c’est une réalité toute autre qui se trouve face à moi.

Je suis face à une favela. 

Longeant le canal de Molenbeek, un bâtiment sans toit est habité par une trentaine de demandeurs d’asile. 

La précarité dans laquelle ils vivent se fait ressentir. Il y a parfois des tentes avec des bâches, des vélos, des poussettes, des déchets,… Aujourd’hui, pour Mammouth média je réalise un reportage photo sur la favela. 

Un homme vient me saluer et me demande comment ça va. Je lui réponds en souriant que tout va bien. Cet homme, c’est Salomon. Il dit être originaire du Ghana et que ça fait deux ans qu’il vit en Belgique. Pour le moment, il vit ici, dans une tente fabriquée par ses soins. On passe trois heures à parler de sa vie d’avant. On se donne rendez-vous le lendemain au même endroit.

Très vite, une routine s’installe et j’y retourne les jours qui suivent. Il me fait rencontrer d’autres demandeurs d’asile avec qui je peux également échanger. Vient le moment où il a assez confiance en moi pour me faire entrer dans la favela. Il veut me montrer le lieu dans lequel il vit.

Pour moi, c’est quasiment devenu un besoin vital d’y retourner. Je ne veux pas qu’il se sente abandonné. Il commence à réellement compter pour moi.  Mon statut de journaliste et d’observatrice a changé. Nous sommes devenus amis.

Tout bascule dans ma tête le jour où en rentrant chez moi, je n’arrête pas de penser à sa réalité. Je suis confortablement posée dans mon lit, alors que je sais que lui n’a pas cette chance.  

Le pire, c’est de me dire qu’à mon échelle, je ne peux rien changer à sa situation. C’est à ce moment que je réalise que je dois prendre mes distances. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire.

Notre amitié ne s’arrête pas à la fin de la rédaction de mon reportage. Nous nous revoyons plusieurs fois à la favela. Il me parle de son vécu, de la difficulté d’être sans-papiers dans un pays qu’il connait à peine.

Je lui apprends que la favela va être rasée. Peu après, il déménage.

Pour notre prochain rendez-vous, il me donne une adresse à Schaerbeek. Je n’ai aucune idée du lieu dans lequel je vais me rendre. 

C’est la veille, face au journal télévisé que j’entends parler du Palais des libertés. Soit d’un squat d’une centaine de personnes dans lequel des cas de gale, de diphtérie et de tuberculose ont été découverts. J’espère que ce n’est pas là qu’il se trouve. Et pourtant si…

Photo provenant du journal « Le Soir »

D’une favela d’une trentaine de personnes, on passe à un lieu qui en abrite 700. Un stand de la Croix-Rouge est présent en face du bâtiment pour vacciner ceux qui le souhaitent contre la diphtérie. Je vois un résident s’en prendre agressivement à un volontaire. 

J’entre dans le bâtiment et attends que Salomon arrive. Des hommes viennent m’accoster et je ne suis pas très à l’aise. En montant les escaliers, je googlise tous les symptômes des maladies recensées ici. Nous arrivons face à la chambre de Salomon. 

Il réveille un de ses colocataires, qui n’apprécie pas. S’ensuit une bagarre de plusieurs minutes. Je suis pétrifiée. C’était pour rire, me disent-ils. Pour rire ? Je ne l’ai pas compris… Sans doute influencée par ce que j’ai lu dans les médias au sujet du Palais des libertés, présenté comme un lieu violent. 

Plus tard, Salomon me dit qu’il est atteint de tuberculose. Pour moi, c’est une maladie grave, pour lui, le quotidien. La tuberculose, Salomon l’appelle d’ailleurs TB. 

En rentrant chez moi, pendant plusieurs jours, j’ai peur d’avoir attrapé une de ces maladies. Je vérifie constamment ma peau et je fais attention à ma respiration. 

On échange toujours par messages, mais petit-à-petit je commence à prendre mes distances. 

Il y a deux mois, il me demande si on peut se voir à la gare du Nord. Je le rejoins. Je remarque directement qu’il est ivre et ça me met mal à l’aise. Je sens que son regard a changé et que l’amitié n’est plus le seul sentiment qu’on peut y lire. Je ne reste que 15 minutes. C’est la dernière fois que je le vois. 

Ça me semble être le mieux pour ma sécurité. Mais la culpabilité fait toujours partie de moi.

Cette histoire est celle d’un travail journalistique qui se mue en aventure humaine. J’estime avoir fait mon travail en tant que journaliste et je suis fière du rendu de mon article, l’un des tous premiers que j’ai pu écrire. Mais comment rester dans le rôle de journaliste quand nos privilèges s’entrechoquent avec la situation dramatique dans laquelle se trouvent nos sources ?

Aurais-je dû prendre davantage mes distances ?

Pourrais-je y parvenir à l’avenir ?

Ce qui est certain, c’est qu’on ne sort pas indemne de ce type de reportage. Ma rencontre avec Salomon m’a marquée à vie.

Pour lire l’article « La favela de l’autre côté du canal » : https://www.mammouth.media/la-favela-de-lautre-cote-du-canal/

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