Manque de personnel, agressions et formations insuffisantes : dans les centres fermés, les travailleurs dénoncent des conditions de plus en plus difficiles. Dans le centre de Vottem à Liège, un représentant syndical, un chauffeur et un éducateur racontent un quotidien sous pression et expliquent pourquoi les engagements pris par les autorités ne suffisent pas encore à les rassurer.
Le 12 octobre 2026, les syndicats ont déposé un préavis de grève commun pour les centres fermés en Belgique. Deux jours plus tard, après une rencontre avec le cabinet de la ministre de l’Asile et de la Migration, Anneleen Van Bossuyt, le mouvement a été suspendu. Des engagements ont été pris, notamment en matière de sécurité et de recrutement. Mais sur le terrain, les difficultés restent bien présentes.
Pour Stéphane Pépin, secrétaire permanent à la CSC Services publics, le problème vient notamment du décalage entre les objectifs de la politique migratoire et les moyens accordés aux centres. La ministre souhaite augmenter leur taux d’occupation, alors que les équipes peinent déjà à assurer toutes leurs missions. Comme le résume le représentant syndical, « l’encadrement en termes de personnel ne suit pas ».
À Vottem, le service des chauffeurs est particulièrement touché. L’un d’eux, qui préfère rester anonyme, explique que son équipe compte 19 agents. Mais entre les maladies, les accidents de travail et les congés, tous ne sont pas présents en même temps. Il manque actuellement sept personnes dans ce service.
Les conséquences se font sentir au quotidien : les agents doivent enchaîner les missions, les heures supplémentaires s’accumulent et les congés deviennent plus difficiles à prendre.
Le problème ne concerne pas seulement la charge de travail. Les chauffeurs assurent notamment des transferts vers les aéroports, les hôpitaux ou entre les prisons et les centres fermés. Ces déplacements doivent respecter des règles de sécurité, avec un nombre d’agents proportionnel au nombre de personnes transportées.
Lorsque les effectifs sont insuffisants, l’organisation de ces trajets devient plus compliquée. Et quand les personnes transportées peuvent se montrer agressives, le manque de personnel prend une autre dimension.
Des agressions de plus en plus fréquentes
Au-delà de la charge de travail, la sécurité du personnel est devenue une préoccupation majeure. Stéphane Pépin constate une augmentation des incidents et des agressions contre les agents. Alors que ces faits étaient auparavant ponctuels, ils seraient aujourd’hui presque quotidiens, selon son témoignage.
Les risques auxquels le personnel est exposé ne se limitent pas aux tensions verbales ou aux conflits du quotidien. Certaines agressions laissent des traces physiques durables, avec des blessures parfois graves et des cicatrices. Des agents ont même été poignardés lors d’attaques à l’arme blanche.
Des profils de plus en plus variés dans les centres fermés
« C’est depuis que les centres fermés accueillent des personnes qui ont séjourné en prison que les problématiques d’agression ont largement augmenté », estime Stéphane Pépin. À la fin de leur peine, certains ex-détenus y sont transférés dans l’attente d’un éventuel rapatriement.
Mais ils ne sont pas les seuls à nécessiter un accompagnement particulier. Les centres accueillent aussi des personnes souffrant d’addictions, de troubles psychiques ou ayant vécu longtemps dans la rue. Des situations différentes qui demandent une prise en charge adaptée, pas toujours possible dans les infrastructures actuelles. « Ce n’est pas un centre de désintoxication, ce n’est pas un hôpital psychiatrique », rappelle le représentant syndical.
Une relation de confiance mise à l’épreuve par des séjours plus longs
À Vottem, l’éducateur constate lui aussi une évolution des profils et des situations. Contrairement aux agents chargés de la sécurité, son travail repose notamment sur la relation de confiance qu’il construit avec les résidents. « Ils nous confient leur parcours, leur vie, leurs projets », explique-t-il.
Cette proximité facilite parfois la gestion des situations, mais les éducateurs doivent aussi gérer la vie collective, les différences culturelles et les rapports de force entre résidents.
Il souligne également que les séjours ont tendance à s’allonger. Lorsqu’il a commencé à travailler à Vottem, les résidents restaient généralement deux ou trois mois. Aujourd’hui, certains y passent six, sept mois, voire un an.
Ces séjours prolongés compliquent l’accompagnement et pèsent aussi sur la vie quotidienne dans le centre. Ils soulèvent une question importante : comment maintenir des conditions de vie et de travail acceptables lorsque les personnes restent enfermées plus longtemps et que les équipes manquent déjà de moyens ?
Former davantage, sans désorganiser les équipes
Le manque de formation est une autre difficulté soulevée par les travailleurs. Le chauffeur interrogé estime que les agents ne sont pas suffisamment préparés aux situations auxquelles ils peuvent être confrontés, notamment face à des comportements agressifs. Pour Stéphane Pépin, les formations doivent aussi permettre au personnel de mieux faire face à la diversité des situations rencontrées dans les centres.
Mais former davantage les agents reste compliqué lorsque les équipes sont déjà en sous-effectif. Lorsqu’un travailleur part en formation, ses collègues doivent assurer les missions à sa place. Renforcer les équipes apparaît donc comme une condition nécessaire pour améliorer la formation sans alourdir davantage leur charge de travail.
Pas de solution immédiate
À la suite des discussions d’octobre, la ministre s’est engagée, selon Stéphane Pépin, à remplacer chaque agent qui quitte son poste. Jusqu’ici, seuls un départ sur trois ou quatre était compensé. Mais les recrutements prennent du temps et ne permettent pas de combler immédiatement les postes vacants. Les syndicats n’ont pas non plus obtenu la garantie que l’augmentation du taux d’occupation des centres serait suspendue en attendant une amélioration des conditions de travail.
Revaloriser les salaires
D’autres discussions doivent porter sur les rémunérations. Stéphane Pépin rappelle que les barèmes n’ont, selon lui, plus été réévalués depuis près de vingt ans dans la fonction publique fédérale. Une hausse des primes de risque est notamment envisagée. Mais pour lui, ces mesures ne suffiront pas sans un financement plus important des services publics fédéraux.
La suspension de la grève ne signifie donc pas que le problème est réglé. Les syndicats attendent désormais que les engagements annoncés se traduisent par des changements concrets sur le terrain.
Il faut se donner les moyens d’une politique migratoire efficace et humaine.
Un éducateur de Vottem
Les difficultés dans les centres fermés ne concernent pas seulement les conditions de travail. Réduire la durée des séjours dépend aussi du bon déroulement des procédures de rapatriement.
Pour Stéphane Pépin, il faut donc agir sur plusieurs points à la fois : garantir des conditions acceptables dans les centres et faire en sorte que toute la chaîne du rapatriement fonctionne.