Les ambulances de la solidarité: quand la Belgique roule pour l’Ukraine

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24 février 2022, la Russie lance une invasion à grande échelle de l’Ukraine. Alors que des millions de civils fuient les zones de combat, des initiatives de solidarité voient le jour en Belgique. Parmi elles, un groupe d’amis entrepreneurs décide d’acheminer des ambulances en Ukraine.

Vendredi 13 mars 2026. Il est 7 h 30 du matin. Alors que Vilvorde s’éveille lentement, c’est encore le calme plat dans le zoning industriel situé au nord, le long de la Senne. L’endroit est bordé de semi-remorques et d’engins de chantier, un décor habituel pour une zone industrielle. Et pourtant, sur un parking sécurisé, six ambulances attirent immédiatement l’attention. La portière du conducteur de l’une d’elles s’ouvre et un géant de deux mètres à la silhouette élancée en descend. L’homme nous salue de loin et, d’un signe de la main, invite à le rejoindre à bord de l’ambulance. Il s’agit de Patrick Vandervliet, 60 ans. Ce gradué en marketing dirige une clinique vétérinaire, après avoir passé plus de vingt-cinq ans à la tête d’autres entreprises commerciales. S’il se trouve de bonne heure sur ce parking du zoning de Vilvorde, ce n’est pas pour les affaires. Il est en mission. Malgré son calme apparent, les coups d’œil répétés qu’il jette à sa montre trahissent une certaine impatience.

7 h 52, une voiture entre sur le parking, bientôt suivie d’autres véhicules. Des hommes et des femmes en descendent, emmitouflés dans leurs doudounes, bonnets et écharpes. Dans la bonne humeur, ils se regroupent progressivement devant les six ambulances. Au total, une douzaine de personnes ont fait le déplacement, parmi lesquelles quelques jeunes d’une vingtaine d’années. Certains sont de la même famille, d’autres ne se connaissent pas encore.

Très vite, ils entourent Patrick Vandervliet, qui les répartit par binômes, attribue à chaque équipe un véhicule et donne les dernières consignes : conduire prudemment, activer la localisation GPS de son smartphone et la partager avec le groupe afin que chacun puisse suivre la progression du convoi. Il rappelle aussi l’itinéraire et les haltes prévues. Les douze montent ensuite à bord, les moteurs vrombissent et, à 8 h 25, le convoi démarre.

Les ambulances sur le parking de Vilvorde avant le départ.

« BEforUkraine », genèse d’une initiative solidaire

Les véhicules arborent de grands autocollants portant la mention « BEforUA », sigle de « BEforUkraine », une association sans but lucratif fondée le 9 mars 2022, treize jours après le début de la guerre en Ukraine. À l’origine de cette initiative se trouve Evrard van Zuylen, ingénieur de formation et entrepreneur belge. Il se souvient du moment où l’idée a germé. À l’époque, il suit les événements à la télévision et se dit que ce qui arrive en Ukraine est tragique. « Il se trouve que j’avais un weekend prévu avec des amis et je leur ai envoyé un message sur WhatsApp disant : “Ne serait-il pas mieux de faire quelque chose pour aider ? Prenons nos voitures, remplissons-les de fournitures médicales et ramenons des réfugiés.” » Ses amis lui répondent alors : « Oui, bien sûr, nous devrions le faire ! »

C’est de cette mobilisation spontanée entre amis issus du monde des affaires que naît « BEforUkraine », dont Evrard devient le président. Quelques jours plus tard, un appel aux dons est lancé sur les réseaux sociaux et la réponse dépasse rapidement les attentes. Grâce aux fonds récoltés, un premier convoi d’une vingtaine de camionnettes chargées de vivres, de matériel et de fournitures médicales est organisé.

Dès le 13 mars 2022, quarante bénévoles prennent le volant vers la frontière polono-ukrainienne. Le voyage dure deux jours. Le matériel est remis à des contacts de confiance, chargés de l’acheminer ensuite vers l’Ukraine. Une fois la cargaison livrée, les véhicules servent au transport de 85 réfugiés vers la Belgique, où les attendent des familles d’accueil. Quelques jours plus tard, l’opération est renouvelée : cette fois, deux bus sont affrétés pour conduire 118 nouveaux réfugiés vers la Belgique.

Des réfugiés aux ambulances

Malgré ces premières opérations réussies, Evrard et ses amis décident rapidement de resserrer le champ d’action de « BEforUkraine » et de privilégier une mission plus ciblée. Reste à déterminer vers quel type d’aide s’orienter. Le professeur Oleksandr Yatsyna, chirurgien-urologue et directeur de l’Institut national du cancer à Kiev, est mis en relation avec l’ASBL par l’ambassade d’Ukraine en Belgique. Il leur soumet une proposition : se concentrer sur l’envoi d’ambulances et de matériel médical. L’afflux massif de blessés de guerre met le système hospitalier ukrainien sous pression, tandis que les besoins en véhicules sanitaires ne cessent de croître.

Si l’idée paraît séduisante, elle soulève d’emblée un défi logistique, car aucun des bénévoles ne sait où ni comment se procurer ces véhicules. L’un d’entre eux décide pourtant de relever le défi : Patrick Vandervliet. « Quand il y a un défi, j’aime bien ! » admet-il en souriant. Pour lui, le choix des ambulances s’impose : « L’avantage d’une ambulance, c’est que c’est incorruptible. Ça ne peut servir qu’à sauver des vies ». À ses yeux, le risque de détournement de cette aide humanitaire s’en trouve ainsi considérablement réduit. De quoi rassurer les éventuels donateurs.

En une poignée de jours, cinq ambulances d’occasion sont achetées, remises à neuf, équipées selon les normes ukrainiennes et chargées de médicaments ainsi que de matériel médical. Le vendredi 25 mars 2022, 16 jours à peine après la création de l’ASBL, elles prennent déjà la route pour la Pologne, conduites par des bénévoles, avant d’être acheminées en Ukraine par des contacts locaux dès le lendemain. Quelques jours plus tard, le ministère ukrainien de la Santé adresse un courrier de remerciement à l’association : « Au nom du peuple ukrainien, nous voudrions vous remercier pour les cinq ambulances que vous nous avez livrées. Nous sollicitons votre aide afin de nous fournir dix ambulances supplémentaires ». Dès lors, les convois se succèdent au rythme de quatre à cinq par an. En juin 2026, l’association a déjà livré 123 ambulances en Ukraine au cours de 23 convois, ainsi que plusieurs bus scolaires et véhicules frigorifiques destinés au transport des défunts.

La solidarité à l’épreuve du temps

Mars 2026. Quatre ans se sont écoulés depuis le début de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine. Alors que le conflit s’enlise et que les perspectives de paix semblent encore lointaines, l’élan de solidarité observé dans les premiers mois de la guerre s’essouffle. Plusieurs associations qui soutenaient l’Ukraine ont depuis cessé leurs activités, faute de bénévoles ou de ressources financières. D’autres poursuivent leur engagement. C’est notamment le cas de « Solidarité Ukraine-Namur » et « Liège-Ukraine, solidarité » et, bien sûr, de « BEforUkraine ».

Depuis le début de la guerre, l’équipe s’est considérablement resserrée : d’une centaine de bénévoles mobilisés dans l’urgence des premiers mois, elle n’en compte plus désormais qu’une petite vingtaine. Seuls quelques membres forment aujourd’hui le noyau dur de l’association et répondent systématiquement présents. Les autres interviennent plus ponctuellement, lorsqu’ils parviennent à se libérer.

Les maillons de la solidarité

Evrard van Zuylen, président de « BEforUkraine », est responsable de la levée de fonds. Au gré de ses rencontres et de ses déjeuners d’affaires, il mobilise son réseau et parvient à convaincre des donateurs de soutenir les actions de l’association. Patrick résume le rôle de son ami : « Evrard s’investit énormément, probablement bien plus que moi. Il arrive à fédérer des gens, à lever des fonds. C’est le porte-parole de son organisation. Il en parle et il en parle bien. Les gens viennent le rejoindre ».

Parmi ces donateurs figurent des industriels, des chefs d’entreprise, des membres de grandes familles belges et certaines des plus grandes fortunes du pays. La plupart préfèrent rester anonymes et l’association ne communique aucun nom par mesure de sécurité. Quelques-uns ont toutefois affiché publiquement leur soutien. C’est notamment le cas du cabinet d’avocats international Osborne Clarke, de la société immobilière Aedificia SA, du Fonds de la Solidarité Solvay, de la société d’investissement Sofina ou encore de l’entreprise biopharmaceutique UCB. Une partie des fournitures médicales provient également de dons faits par plusieurs centres hospitaliers belges, parmi lesquels le CHU de Liège, le Groupe Jolimont de La Louvière ou l’hôpital Erasme d’Anderlecht.

Quentin Berryer, un ami d’Evrard, est l’un des membres fondateurs de l’association, dont il est aussi le trésorier. Cet expert-comptable veille au suivi des comptes de « BEforUkraine » et autorise notamment l’achat d’ambulances lorsque la trésorerie le permet. Cette capacité financière s’explique par les montants levés ces dernières années : selon les comptes annuels déposés auprès de la Centrale des bilans de la Banque nationale de Belgique, « BEforUkraine » a enregistré 314 316 € de produits pour l’exercice 2024, auxquels s’ajoutent 311 114 € cumulés lors des exercices précédents, soit un total de 625 430 €. Avec une ambulance d’occasion coûtant environ 50 000 €, ces ressources permettent à l’association de préparer ses prochains convois, dont trois sont déjà prévus.

Depuis son lancement, l’ASBL bénéficie du soutien de la Fondation Roi Baudouin, qui sécurise la collecte des dons via un compte à projet et permet aux donateurs de bénéficier d’un avantage fiscal. Autre particularité de « BEforUkraine » soulignée par son trésorier : l’association fonctionne sans frais généraux. L’intégralité des fonds collectés est donc consacrée à l’aide humanitaire, tandis que les participants aux convois financent eux-mêmes leurs frais de déplacement, de logement et de restauration.

Patrick Vandervliet orchestre l’achat des ambulances, leur préparation et l’organisation des convois. Il est le seul membre à avoir participé à tous les convois depuis le début de la guerre. « En apportant quelque chose aux autres, j’ai découvert que j’étais mieux moi-même», confie-t-il. « Il y a un côté addictif. Sauver une vie dans sa vie, c’est rare, c’est magnifique. On pense aujourd’hui qu’avec tous ces véhicules, on a dû sauver entre 8 000 et 10 000 vies. C’est un bilan extraordinaire. Sans oublier tous les blessés qui ont été transportés ! ».

Sauver une vie dans sa vie, c’est rare, c’est magnifique.

Patrick Vandervliet, bénévole de l’association « BEforUkraine »

Aux côtés de ces trois hommes, Oleksandr Yatsyna occupe une place essentielle dans cette aventure humanitaire. Ce chirurgien-urologue ukrainien est celui qui a orienté « BEforUkraine » vers l’envoi d’ambulances. Fondateur et président de l’organisation « Mercy & Health », créée en 2016, durant la guerre du Donbass, il fait le lien entre les réalités du terrain et les organisations humanitaires étrangères. C’est généralement lui qui propose l’affectation des ambulances, qu’elles soient destinées à des hôpitaux ou à des unités militaires. Au fil des convois, une solide amitié s’est nouée entre Oleksandr et Patrick.

Evrard van Zuylen, Oleksandr Yatsyna et Patrick Vandervliet. © BEforUkraine

Vilvorde, avant le grand départ

Vendredi 6 mars 2026. Une semaine avant le départ du convoi pour l’Ukraine. Il est 16 heures. Patrick Vandervliet est déjà arrivé sur le parking du zoning, accompagné d’Hugues, un autre bénévole. Autour d’eux, aucune ambulance, mais d’imposantes caisses en carton remplies de matériel médical et de kits de premiers secours, ainsi que six générateurs électriques. Les deux hommes discutent du travail, de l’actualité, de l’évolution des combats en Ukraine et, bien sûr, du convoi qui s’apprête à prendre la route.

Au bout d’une demi-heure, une première ambulance fait son entrée sur le parking. Patrick guide le chauffeur et le fait reculer à proximité des fournitures déjà entreposées. Le travail peut commencer. En quinze minutes, à la seule force des bras, le véhicule est chargé d’un générateur électrique et de matériel médical. Pas un centimètre cube n’est perdu.

En attendant les cinq ambulances restantes, Patrick retire les autocollants d’origine du premier véhicule et les remplace soigneusement par le numéro d’urgence 103 utilisé en Ukraine, le symbole de l’étoile de vie, le logo de « BEforUkraine », ainsi qu’une effigie de l’archange Michel, saint patron de Kiev. Un clin d’œil à Oleksandr, dont l’association est installée dans la capitale ukrainienne. Le symbole de la croix rouge, lui, a totalement disparu. Patrick explique qu’il a cessé de l’apposer sur les véhicules, car, des ambulances arborant cet emblème auraient été prises pour cibles par les forces russes.

Patrick Vandervliet décorant une ambulance.

Un dernier autocollant doit être ajouté sur le capot et les portières avant du véhicule : le logo de l’hôpital ou de l’unité militaire destinataire de l’ambulance. Et celui que Patrick vient d’apposer ne passe pas inaperçu : le blason de la brigade Azov, l’une des unités ukrainiennes les plus médiatisées et controversées. Créée en 2014, au début de la guerre du Donbass, l’unité comptait, parmi ses fondateurs, plusieurs militants nationalistes et d’extrême droite. Aujourd’hui intégrée à la Garde nationale ukrainienne, son passé continue néanmoins d’alimenter les débats. Lorsque l’on demande à Patrick quelle est la position de « BEforUkraine » concernant la livraison d’une ambulance à Azov, sa réponse est sans détour : « Si l’ambulance qu’on leur a livrée sauve des vies, même russes, c’est bien. Si on se met à choisir la vie qu’on a envie de sauver, alors on a raté le projet ».

Autre particularité : toutes les ambulances sont immatriculées en France. Si, au début de la guerre, l’association a bien livré quelques ambulances belges et néerlandaises en Ukraine, elle s’est rapidement tournée vers la filière française. Le marché de l’ambulance d’occasion y est beaucoup plus développé et offre un parc de véhicules plus vaste, avec davantage de modèles reconditionnés.
À 16 h 40, les cinq autres ambulances viennent d’arriver sur le parking. Les bénévoles s’activent pour charger les véhicules. Il faut encore les décorer, une tâche dont Patrick s’acquittera seul durant le week-end. Le plus gros du travail reste encore à accomplir avant le départ : les formalités administratives.

Le casse-tête administratif

C’est depuis son bureau, entre les réunions avec ses employés et les appels téléphoniques, que Patrick Vandervliet s’occupe de la préparation administrative des ambulances qui prendront bientôt la route de l’Ukraine. L’homme désigne plusieurs classeurs soigneusement alignés sur une étagère, à proximité de son bureau. Ils contiennent l’ensemble des documents administratifs liés aux convois organisés depuis le début de la guerre. Patrick explique qu’ils lui permettent de garantir la traçabilité de chaque véhicule. Il saisit l’un des classeurs et l’ouvre devant nous. À l’intérieur, des dizaines de blasons d’unités militaires ukrainiennes sont répertoriés. Ces modèles servent à réaliser les autocollants apposés sur les véhicules avant leur départ.

En lien avec l’organisation « Mercy & Health » dirigée par Oleksandr Yatsyna, Patrick prépare les dossiers destinés aux autorités douanières ukrainienne, polonaise et belge. Ceux-ci détaillent notamment les véhicules, leur cargaison, leurs bénéficiaires et l’identité des conducteurs. La préparation administrative d’un convoi prend entre cinq et sept jours de travail, et les derniers documents indispensables n’arrivent parfois que la veille du départ, après 21 heures.

Certains éléments suscitent une vigilance accrue de la part des autorités douanières de chaque pays : la date de validité du matériel médical et des autres fournitures, mais aussi la destination des véhicules. Elles souhaitent s’assurer que les ambulances ne soient pas livrées dans un territoire occupé par les forces russes. À une dizaine de reprises, la douane belge a déjà demandé des informations complémentaires sur ce point avant d’autoriser le départ des ambulances.

Le rôle de Patrick Vandervliet est devenu indispensable au fonctionnement de « BEforUkraine ». « C’est prétentieux de le dire, mais c’est une réalité. À plusieurs reprises, Evrard m’a demandé si je continuais parce que sinon il arrêtait de collecter des donations : il ne saurait quoi en faire. Je pense raisonnablement que d’autres pourraient le faire. Le seul problème, c’est qu’il faut prendre le temps de le faire et de s’organiser, ce qui peut être complexe pour les autres. C’est un investissement en temps conséquent. »

De Vilvorde à Lviv : la patience à l’épreuve des douanes

Une fois tous les aspects administratifs réglés, les six ambulances partent en direction de l’Ukraine avec, à leur bord, des fournitures médicales et douze bénévoles. Patrick, Evrard, Quentin et leurs épouses sont de la partie, de même que des donateurs accompagnés de leurs proches. Trois jours de route attendent le groupe. L’itinéraire et le planning sont toujours les mêmes depuis le premier convoi : le vendredi, les ambulances roulent jusqu’en Allemagne. Le samedi soir, elles atteignent Rzeszów, une ville polonaise située non loin de la frontière ukrainienne. Et le dimanche à midi, elles traversent la frontière pour rejoindre Lviv.

Dans ce périple, le passage le plus délicat est le poste-frontière de Medyka entre la Pologne et l’Ukraine. On sait quand on y arrive, mais jamais quand on en repart. Le passage de la frontière dure, en moyenne, entre trois et quatre heures, mais peut parfois s’étirer jusqu’à huit heures en fonction du trafic et, surtout, de l’ampleur des contrôles menés par les autorités. « C’est épouvantable ! » soupire Patrick. Les Belges sont attendus à Lviv à 13 heures par Oleksandr et son équipe, ainsi que par des militaires ukrainiens chargés de récupérer et d’acheminer les véhicules jusqu’à leur lieu d’affectation. À Lviv, l’organisation « Mercy & Health » a prévu un accueil minutieusement orchestré : remise des véhicules, déjeuner de travail et visites. Mais tout dépend désormais des formalités douanières.

L’attente commence avant même l’entrée dans le complexe, sur une voie d’accès où camions, voitures et autocars patientent déjà en file. Tous les regards se tournent vers un feu de signalisation. Dès qu’il passe au vert, les moteurs redémarrent et le convoi avance lentement. Un douanier polonais indique dans quel couloir s’engager, puis, une fois les véhicules immobilisés, le contrôle peut commencer. Les bénévoles remettent leurs passeports à un douanier, qui les emporte bientôt dans un poste de contrôle pour vérification. Les Belges patientent tant bien que mal : certains discutent, tandis que d’autres lisent un livre ou consultent leurs téléphones.

Patrick présente aux autorités les documents administratifs des véhicules, soigneusement rédigés en français, anglais, polonais et ukrainien. Les douaniers entament l’inspection des ambulances et de leurs cargaisons. Le bénévole croise les doigts pour que les douaniers ne lui demandent pas de faire peser les véhicules. Par le passé, cela a déjà considérablement retardé le convoi… Heureusement, Patrick n’est pas seul face aux douaniers polonais : il est aidé par Gérard de La Salle, un entrepreneur français actif dans le secteur agricole en Ukraine, qui rejoint le convoi à Rzeszów. Bénévolement, l’homme fait office de « facilitateur » : il parle couramment le polonais et l’ukrainien, connaît parfaitement les procédures et contribue à débloquer des situations administratives parfois complexes. Patrick l’a rencontré au début de la guerre, alors que Gérard accompagnait déjà d’autres associations humanitaires. Depuis, ils collaborent à chaque convoi.

Au terme d’une longue attente, les autorités polonaises autorisent le convoi à reprendre sa route. Place maintenant au complexe douanier ukrainien. À quelques centaines de mètres, le changement de décor est saisissant : aux infrastructures polonaises modernes et fonctionnelles succèdent des installations plus rudimentaires, faites de tôle et de béton. Les mêmes formalités reprennent, entre vérification des passeports et inspection des véhicules. Finalement, les douaniers ukrainiens donnent leur accord. Le convoi peut poursuivre sa route avec une heure et demie de retard sur l’horaire initialement prévu.

Lviv, une ville en guerre

Après trois jours de voyage, les bénévoles arrivent enfin à Lviv. Dans la ville ukrainienne, le calme règne en apparence. Située à l’extrême-ouest du pays, loin du front, la cité n’a plus connu d’alerte aérienne depuis plusieurs jours. Tandis que les étudiants envahissent les bars du centre-ville, quelques touristes déambulent paisiblement sur la place Rynok, le cœur historique de la ville.

Rien ne semble rappeler que Lviv est en guerre. Et pourtant, au détour d’une ruelle, un imposant cortège militaire accompagne le cercueil d’un soldat tombé au combat jusqu’à une église où un office religieux est célébré en sa mémoire. Un peu plus loin, face à l’Opéra, des femmes accompagnées de quelques enfants manifestent pour réclamer une loi définissant la durée du service militaire des hommes mobilisés, tandis qu’à proximité se tient un rassemblement d’amputés de guerre. Le long des grands axes de la ville, de nombreux panneaux publicitaires invitent la population à rejoindre les rangs de l’armée.

Vassil, de l’usine au front

La remise des ambulances aux Ukrainiens est prévue près d’un parc situé à proximité de la cathédrale Saint-Georges, un imposant édifice de style baroque datant du XVIIIe siècle. Au pied du monument, un petit comité d’accueil prend progressivement place. Oleksandr Yatsyna et son équipe ne sont pas encore là, mais d’autres personnes en tenue civile sont déjà sur place. Leurs chaussures de combat et leurs sacs à dos kaki trahissent leur identité : ce sont des militaires ukrainiens venus récupérer les ambulances destinées à leurs unités. Parmi eux, il y a Vassil. L’homme est originaire de Vinnytsia, dans le centre-ouest du pays. Père de quatre enfants, il s’est engagé volontairement dans l’armée dès les premiers jours de la guerre. Après avoir servi dans une unité de combat, il est devenu chauffeur dans une unité médicale. Avant-guerre, il travaillait dans une usine de fabrication de stores. Aujourd’hui, son unité opère non loin de Sloviansk, l’un des points chauds du front. Lorsqu’on lui demande comment se passent les choses là-bas, il mime simplement des tirs en rafale.

Vassil montre la photo d’une jeune femme d’une vingtaine d’années au visage sévère. Elle porte un treillis militaire et tient un fusil d’assaut. « C’est le médecin de mon équipe », indique-t-il. Il zoome alors sur son arme, dévoilant des fleurs attachées au canon. « Les filles resteront toujours des filles. Les fleurs leur appartiennent ! » ajoute-t-il en riant. Il nous montre ensuite une vidéo où elle s’essaie au lance-roquettes. « Nous apprenons à tirer avec toutes sortes d’armes, et une femme médecin doit être capable de le faire aussi », explique-t-il.

Au cœur de l’évacuation des blessés

Le militaire décrit ensuite comment les soldats blessés au front sont évacués et à quel moment les ambulances interviennent dans ce processus. Lorsqu’un homme est blessé, lui-même ou ses camarades lui prodiguent les premiers soins. La priorité absolue est d’arrêter les hémorragies, première cause de décès évitable sur le champ de bataille. Une fois cette première étape franchie, il est emmené par ses frères d’armes ou par un robot jusqu’à un moyen d’évacuation : voiture blindée, jeep ou véhicule de transport de troupes. Cette évacuation peut durer plusieurs heures, voire plusieurs jours, selon la proximité du blessé avec les lignes russes. « L’équipement actuellement utilisé, même celui qui répond aux normes de l’UE, n’est pas adapté à notre réalité. Dans notre situation, il nous est parfois impossible d’évacuer un soldat blessé avant plusieurs jours, même en recourant à un robot. C’est donc l’infirmier de combat sur place qui se bat pour lui sauver la vie », explique Vassil. Il arrive que des soldats périssent, faute d’avoir pu être évacués à temps.

Dans notre situation, il nous est parfois impossible d’évacuer un soldat blessé avant plusieurs jours.

Vassil, chauffeur d’ambulance militaire ukrainien

Une fois à bord d’un véhicule, le blessé est extrait de la zone de combat pour rejoindre un point de stabilisation à proximité du front. C’est sans doute l’étape la plus dangereuse du processus, car les drones russes quadrillent la zone et sont à l’affût de la moindre cible. Dans le point de stabilisation, des médecins et infirmiers militaires s’affairent autour du blessé et lui prodiguent des soins plus avancés, comme des transfusions sanguines ou une chirurgie d’urgence limitée. C’est à ce stade que les ambulances conduites par Vassil et ses homologues interviennent : elles transportent le blessé ainsi stabilisé vers les hôpitaux situés à l’arrière, où il recevra les soins les plus spécialisés.

Même si les ambulances ne sont pas situées directement sur la ligne de front, certaines sont malgré tout endommagées ou détruites par les forces russes. « On a perdu des véhicules qui ont été mitraillés, qui ont explosé. Il y en a deux qui ont explosé dans un hôpital qui a été bombardé », explique Patrick. À la guerre, les ambulances tombent sous les tirs, comme les hommes.

Une nouvelle vie pour les ambulances

Alors que Vassil termine ses explications, Oleksandr arrive. Autour de lui s’affaire une petite équipe chargée de la communication de « Mercy & Health » sur les réseaux sociaux. L’une des principales chaînes de télévision ukrainiennes est là aussi pour couvrir l’arrivée des ambulances. Depuis le début de la guerre, chaque convoi fait l’objet d’un reportage.

À 14 h 30, les six ambulances font leur entrée sur la petite place qui borde le parc, sous le regard surpris des passants, et se garent côte à côte. Les bénévoles en sortent, visiblement soulagés d’être arrivés à destination. Oleksandr se dirige vers eux et de chaleureuses poignées de main se multiplient. Bientôt, les bénévoles se regroupent devant les véhicules et le médecin ukrainien entame, en anglais, un bref discours pour les remercier de l’aide apportée à son pays. Belges et Ukrainiens s’applaudissent mutuellement, puis une photo de groupe est prise avec les militaires. Les bénévoles sont ensuite invités à suivre l’équipe de « Mercy & Health » pour une courte visite de la cathédrale. Pendant ce temps, Patrick et Evrard répondent aux questions des journalistes, tandis qu’Oleksandr joue les traducteurs entre ses amis et la presse. Après ce rituel bien rodé, les trois hommes peuvent présenter les véhicules aux soldats ukrainiens et leur détailler le contenu de la cargaison.

Belges et Ukrainiens posent devant les ambulances lors de la remise des véhicules. De gauche à droite : Evrard van Zuylen (1er), Quentin Berryer (2e), Oleksandr Yatsyna (8e), Gérard de La Salle (12e) et Vassil (16e). © Cédric Leloup

Vassil est visiblement heureux et ému devant l’ambulance attribuée à son unité. Il la contemple longuement avant de lancer, un large sourire aux lèvres : « Elle est magnifique ! Nous sommes reconnaissants envers nos partenaires étrangers pour le soutien qu’ils nous apportent ». Il se tourne vers Patrick et Evrard. Il a justement un cadeau spécial à leur remettre au nom de son unité : une grande plaque en bois sculptée sur laquelle sont gravés des mots de remerciement à l’attention de « BEforUkraine ». Après une accolade fraternelle, il monte à bord de son nouveau véhicule et allume le moteur.

Tous les véhicules et leurs nouveaux conducteurs quittent la place et se dispersent rapidement. Pour les ambulances, le voyage est loin d’être terminé. Toutes ne prendront cependant pas la même direction. L’une d’elles soutiendra une collectivité locale à Soumy, tandis qu’une autre servira un hôpital dans la région de Tchernihiv. Un troisième véhicule rejoindra la 18ᵉ brigade de la garde nationale ukrainienne, l’unité de Vassil, à Sloviansk, dans l’est du pays. La remise des véhicules n’aura duré que quarante-cinq minutes, sans faste et sans qu’aucun officiel ne se soit déplacé pour l’occasion.

Émouvoir pour mobiliser

Une fois la visite de la cathédrale terminée, les bénévoles s’engouffrent dans un grand van en compagnie d’Oleksandr et de son équipe. Ils se dirigent vers le centre-ville. Après cette matinée bien remplie, ils n’ont qu’une envie : s’attabler autour d’un bon repas. Oleksandr a tout prévu. Il les emmène dans un restaurant traditionnel ukrainien où les attend un repas typique, ponctué de nombreux verres levés en l’honneur des Belges. Mais l’heure n’est pas uniquement à la détente. Après ce repas convivial, l’ambiance change du tout au tout. Oleksandr entame alors une présentation, illustrée par des images prises sur le terrain, dont certaines se révèlent particulièrement difficiles à regarder, raconte Evrard. Il leur montre comment leurs ambulances sont utilisées au quotidien et expose les besoins les plus urgents de l’Ukraine. Il est même arrivé qu’un amputé de guerre se joigne à lui pour témoigner de son évacuation en ambulance et rappeler le rôle crucial de ces véhicules dans la survie des blessés. Les bénévoles prennent alors la mesure de l’ampleur des besoins.

Il est près de 19 heures lorsque le groupe reprend la route. Direction le cimetière de Lytchakiv, souvent considéré comme le Père-Lachaise ukrainien. Le site reste très fréquenté, même en temps de guerre. Ses 42 hectares racontent à eux seuls l’histoire mouvementée de la ville. Les tombes polonaises richement décorées côtoient les sépultures soviétiques aux lignes épurées et celles des Ukrainiens. Dans les parties les plus anciennes, la nature a repris ses droits et la visite s’apparente davantage à une promenade en forêt. Mais ce n’est pas devant ces tombes chargées d’histoire qu’Oleksandr conduit ses invités. Le groupe se dirige 500 mètres plus loin, vers une autre partie du complexe : le cimetière des Héros, une annexe de Lytchakiv dédiée aux soldats ukrainiens morts au combat depuis février 2022.

À chaque fois qu’on vient, le cimetière a doublé de taille.

Evrard van Zuylen, président de « BEforUkraine »

Devant les yeux médusés des Belges, un millier de tombes en bois s’alignent à perte de vue. Un spectacle saisissant. Quatre couleurs dominent ce paysage hors du commun : le bleu et le jaune de l’Ukraine, mais aussi le rouge et le noir associés aux mouvements nationalistes ukrainiens. Dans un silence de cathédrale, seulement troublé par le claquement des drapeaux au vent et le bruit des pas sur le gravier, les bénévoles déambulent durant quarante-cinq minutes entre les tombes. Ils y croisent des familles venues rendre hommage aux défunts, mais aussi des femmes entièrement vêtues de noir, assises auprès de la tombe d’un mari ou d’un fils. « Ce n’est pas très gai à voir, parce qu’à chaque fois qu’on vient, le cimetière a doublé de taille », glisse Evrard.

Une fois le tour du cimetière achevé, les bénévoles remontent en silence dans le van. Direction la place Rynok où les attend un dernier verre de l’amitié. En chemin, certains nous confient avoir été profondément touchés par ce qu’ils viennent de voir et soulignent l’importance de continuer à soutenir l’Ukraine. « C’est une claque de voir ça », souffle Patrick, pourtant habitué des lieux.

Ces moments vécus sur place ne sont pas le fruit du hasard. De l’aveu même d’Evrard, ils participent à une stratégie assumée par « BEforUkraine » pour entretenir la mobilisation autour de son action, fidéliser ses soutiens et susciter de nouveaux engagements. Ceux qui souhaitent aider sont invités à conduire les ambulances jusqu’à Lviv, à rencontrer les partenaires ukrainiens, à découvrir le cimetière des Héros et, surtout, à raconter cette expérience une fois de retour en Belgique. Certains continuent à soutenir l’ASBL après leur voyage, tandis que d’autres participent aux convois suivants, à l’image d’Agnès, une jeune infirmière d’une vingtaine d’années dont le père est donateur, et qui effectue déjà son deuxième périple avec l’association.

Sur le chemin du retour

Une fois arrivés dans le centre historique de Lviv, le groupe entame une courte visite des lieux avec Oleksandr comme guide. L’homme emmène les bénévoles dans un café de la place Rynok, plongé dans une ambiance survoltée : un groupe de rock local chante ses meilleurs morceaux devant une salle comble et sous l’œil amusé des Belges. Les bénévoles ne font pourtant que passer, car Oleksandr les invite rapidement à rejoindre les sous-sols du bâtiment, où l’atmosphère se fait plus tamisée. Une dernière surprise les attend : un serveur prépare devant eux un café flambé, dont les flammes éclairent brièvement la salle.

Il est 21 h 15 quand le petit groupe prend congé de ses hôtes ukrainiens et remonte dans le van en direction du poste-frontière de Medyka, après une journée riche en rencontres, en découvertes et en émotions. Patrick s’enfonce dans le siège passager pour étendre ses grandes jambes. Il semble enfin relâcher la pression. Et pour cause. Après des jours de travail acharné, un long voyage à bord des ambulances et un passage éprouvant à la douane, le convoi est finalement arrivé à destination. Lorsqu’on lui demande comment il se sent après cette aventure, il répond simplement : « Crevé, mais la mission est accomplie ! ».

Le van arrive au poste-frontière à 22 h 45. Les bénévoles en descendent et s’engagent à pied dans les contrôles frontaliers entre l’Ukraine et la Pologne. Contrairement à l’aller à bord des ambulances, le passage de la frontière au retour ne prend qu’une vingtaine de minutes à peine. Du côté polonais, des taxis commandés par Evrard attendent déjà les Belges et les conduisent en une heure et demie jusqu’à un hôtel situé aux environs de Rzeszów. Après un bon repas et un dernier verre, les bénévoles peuvent enfin se reposer. Demain, ils prendront l’avion pour regagner la Belgique avec le sentiment d’avoir mené leurs ambulances à destination. Quant aux véhicules, ils poursuivent leur mission : sauver des vies, car à l’est, la guerre continue.

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