Photo : Adrien Dessy
À Bruxelles, la réponse au grand froid se construit au fil des hivers. Mais derrière l’annonce d’un dispositif, les associations décrivent une gestion saisonnière des subsides et réclament une stratégie durable, qui ne s’arrête pas au printemps.
325 000 euros : c’est la contribution annuelle que le gouvernement fédéral a supprimée pour les dispositifs hivernaux d’urgence de cinq grandes villes belges. Pour rappel, celui-ci est mis en place depuis 2012, pour venir en aide aux personnes sans-abri lors des vagues de froid extrême. Généralement actif du 1er novembre au 31 mars, il permet d’ouvrir des centaines de places d’hébergement d’urgence supplémentaires, de fournir des repas chauds et de déployer des maraudes.
Mais le vendredi 19 septembre 2025, la ministre de l’Asile et de la Migration, Anneleen Van Bossuyt a annoncé la suppression de ces subsides. Pour justifier ce retrait, le cabinet de la ministre invoque la répartition des compétences : selon lui, l’accueil hivernal relève des autorités locales et régionales, et non du fédéral.
Qui va compenser le déficit ?
En Belgique, la Constitution prévoit que la Région soit compétente en matière de sans-abrisme, mais cette notion se mélange à celle de l’immigration, qui est une compétence fédérale. Anita Jambers, de l’association Pierre d’Angle, qui s’occupe de l’hébergement et de l’accueil de personne sans chez soi : « Nous, on est subsidiés avec des sous dédiés aux sans-abri, mais on accueille tout le monde. 90 % des personnes qui arrivent dans nos structures sont sans-papiers ou avec des statuts divers. Ces personnes se mélangent aux sans-abri classiques ». Avant d’ajouter : « Il y a une distinction sur les sources de financement, mais sur le terrain, tout est mélangé. De plus, le fédéral devrait faire son boulot et accueillir les gens qui tombent sous leur compétence ».
Les différentes entités se renvoient la balle, au détriment de l’aide sociale : « Pendant le COVID, les gouvernements avaient débloqué des moyens pour loger les gens, par exemple en réquisitionnant des hôtels.C’est une période qui nous a prouvé que si le gouvernement ne voulait plus personne dans la rue, ce serait tout à fait possible », lance Andrea Poulieva, de l’association Diogènes qui s’occupe du soutien aux personnes sans-abri à Bruxelles. Avant d’ajouter : « Ce sont des choix politiques, l’Etat se droitise et coupe les aides sociales, ce qui est mauvais à court, moyen et long terme »
Pour Fabienne de Leval, directrice opérationnelle chez Belrefugees, rien n’est clair : « A priori le financement des subsides viendrait de la région, mais aujourd’hui, on ne sait même pas encore quel budget sera dédié au sans-abrisme ».
Une crise qui dépasse l’hiver ?
Selon Anita Jambers, le problème tient surtout à l’absence d’un cadre durable organisant la réponse aux situations climatiques extrêmes. « Il n’y a pas de plan grand froid durable à Bruxelles, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de plan de référence qui dit quelles mesures prendre, dans quel contexte ». Ce que les associations demandent, c’est un plan détaillé pour organiser la réponse en fonction des catastrophes qui arrivent tout au long de l’année, que ce soit pendant le froid d’hiver ou bien la chaleur de la canicule en été. «Contrairement à ce qu’on peut croire, les gens ne meurent pas de froid à Bruxelles. Les sans-abris meurent tout au long de l’année, et le plus souvent en automne », des suites de maladies précise-t-elle.
Ces mesures d’urgence débloquées par le gouvernement lors des vagues de froid sont purement temporaires. Et donc plus coûteuses. « Un lit d’urgence en hiver est très cher parce qu’il faut ouvrir, fermer des bâtiments, engager du personnel temporaire ». Si cet argent était utilisé pour financer des logements de nuit tout au long de l’année, ce serait plus économique selon elle. Un hébergement d’urgence coûte entre 80 et 100 € contre environ 30 à 40 euros par personne et par nuit dans un dispositif de seconde ligne d’après Fabienne de Leval.
C’est plus qu’un argument économique, insiste Anita Jambers. Une mise à l’abri ponctuelle ne suffit pas si elle ne s’accompagne pas de perspectives de logement et d’un suivi adapté. Ce que permettent les centres d’accueil ouverts toute l’année, c’est de créer une forme de lien pour ensuite orienter les personnes vers des solutions adaptées. Débloquer de l’argent parce que les médias s’insurgent quand les personnes sans-abri subissent le froid est plus une mesure politique que de l’aide réelle, nous confie-t-elle.
Ça fait quinze ans qu’on nous demande de faire plus avec moins
Andrea Poulieva
Quelle perspective ?
Il est encore difficile d’évaluer concrètement les conséquences de la coupure des subsides, mis à part la réduction des places d’hébergement disponibles. Selon Fabienne de Leval, la situation ne fait qu’empirer : « On craint une catastrophe (…) les structures sont complètement saturées, déjà maintenant. Le Samusocial rejette quatre familles sur cinq et un homme sur deux tous les jours ». D’après le dernier recensement de Bruxelles’help, 10 000 personnes sont considérées en situation de sans-abrisme dans la capitale. Parmi eux, 992 vivent dans la rue.
Les coupures de subsides ajoutent une pression supplémentaire à des structures qui souffrent depuis longtemps, avec une augmentation du nombre de burn-out et de turn-over. Andréa Poulieva décrit un secteur à bout de souffle : «Ça fait quinze ans qu’on nous demande de faire plus avec moins ».

