Dans les zones paupérisées de Belgique, les casinos vendent du rêve et créent de l’addiction
Photos : Lola Leclercq
Dans les zones les plus paupérisées de Belgique, les salles de jeux, les agences de paris et les casinos se multiplient, sans compter les opérateur en ligne, Sacha jeune papa, fait partie de ces milliers de Belges, chaque jour, chaque jour, chaque jour, joue.
En 2020, il n’habitait déjà plus chez lui, il logeait à droite, à gauche, chez des amis la débrouille, quoi. Un soir de mars après être rentré du travail, Sacha rejoint un ami dans le centre-ville. Après plusieurs heures à trainer sur le banc de la place muni de quelques canettes, vers 23h l’ennui se fait ressentir. Toutes les musiques de la playlist sont déjà passées deux fois sur le baffle JBL, il n’y a plus grand-chose à faire, ils ont fumé tout ce qu’il y avait à fumer et bu tout ce qu’il y avait à boire.
« Gros, je vais passer au casino je pense, t’es chaud m’accompagner ? » lance Loïs en cassant le blues ambiant. Peu importe les plans, Sacha n’a rien à faire de mieux. Sacha va rentrer pour la première fois dans un casino. Il a 18 ans.
Le nouveau programme donne une tout autre teinte à la nuit qui, à présent, s’annonce longue. Dans tous les cas, Sacha dort chez son pote alors pourquoi pas. Seulement, il n’a pas 21 ans. Après quelques coups de fil c’est arrangé, il va prendre la carte du frère d’un ami. Arthur est un habitué, il sait que ça va passer. Avec 10 euros en poche chacun, ils restent une bonne partie de la nuit. Avec seulement deux dizaines de centimes par partie, c’est suffisant pour veiller de longues heures sans sentir le temps s’échapper. Depuis ce soir-là, Sacha n’a jamais vraiment arrêté.
Des vidéos Snapchat de lui de cette époque, qui débordait de joie pour 15 euros gagnés à la roulette, il en a gardé. En les passant en revue, il s’est marré puis son rire est retombé aussitôt. À 18 ans, quand la misère est tout ce qu’on a jamais connu, 20 euros presque sans rien faire, c’est l’utopie. Au début, ça l’occupait, parfois il gagnait, parfois pas. Ce n’étaient pas des grosses sommes.
Mais ça, c’est du passé. Dans une petite rue, en périphérie d’une grande ville du bassin minier belge, Sacha à aujourd’hui 24 ans et est l’heureux locataire d’une petite maison mitoyenne, de l’autre côté des rails de train, à deux rues du centre, à deux rues du casino. Il y habite avec ses deux petits garçons et sa copine. Tous les jours, Sacha se réveille pour aller travailler. Il est jardinier dans un golf. Et tous les jours, tous les jours, Sacha joue. Seulement, depuis 3 ans, c’est plus souvent 3000 euros que 30.
« Devenez scandaleusement riche »
Avec l’arrivée d’Internet, les casinos en ligne ont explosé leur nombre d’utilisateurs, surtout depuis le Covid-19. Sacha en fait partie. D’après une étude Ipsos menée en 2023, 47% des Belges âgés de 18 à 30 ans ont joué au cours de l’année 2023 (+36% depuis 2020)[1]. Ce qui est pratique, c’est que quand la limite est dépassée en ligne, il y a aussi le casino physique. Si bien qu’un soir, il y a deux ans, Sacha a gagné 18 000 euros en une soirée. Le rêve. Son rêve, c’est de quitter la Belgique, aller s’installer à Marseille avec ses deux petits garçons, et aller voir Jul en concert, au soleil, sans les problèmes. Pour y arriver, Sacha coffre en essayant de ne pas tout reperdre. Mais pour l’instant, c’est compliqué car aussitôt l’argent sur son compte, il est la majorité du temps « réinvesti » dans les paris sportifs ou la roulette.
Jusqu’il y a peu, Sacha pensait faire des jeux une sorte de métier. Qui n’y penserait pas, en gagnant des sommes pareilles ? 60 000 de dépenses, 65 000 de gains en février 2024. 70 000 de dépenses en avril, 60 000 de gains, parfois des gros bénéfices et parfois des grosses pertes. Pourtant Sacha gagne 2 400 euros de salaire mensuel. Le reste, c’est uniquement le jeu. « Et du coup, l’année passée, j’avais économisé plus de 100 000 euros. J’avais 50 000 euros en cash à la maison. J’avais plus de 70 000 euros sur mon compte en banque. Et dans tous les cas, c’est parti de la même manière. » Par le jeu. « C’est parti en trois mois. Trois mois pour presque 130 000 euros.» Les économies, ce n’est pas la première fois que c’est dans les projets, mais cette fois-ci, c’est la bonne. Pour ce faire, Sacha a donné 50 000 euros à son père, puis 25 000 euros dans un deuxième temps. Toute l’épreuve, elle est là, ne pas demander à récupérer l’argent. Mais il le fait quand même. Et son père lâche l’argent. « Il ne me dit pas non, il sait que mon corps ne va pas supporter, tu vois ? »


« 50 000 euros à gagner dès votre première mise. »
Le soir, dans le garage, après avoir mis ses deux garçons au lit, Sacha boit et fume. Le temps passe lentement. Dans la pièce sans fenêtre, enfumée.
Avec sa copine, c’est très compliqué depuis des années. Alors les jeux, ça lui passe le temps et ça lui fait oublier le quotidien d’un père de famille avec de gros horaires et un patron exécrable.
Cela fait trois ans que le début de la journée est conditionné par les gains ou les pertes de la veille. « Si j’ai perdu hier, eh bien, le matin, je n’ai pas envie de me lever, je n’ai juste envie de rien. » Comme un malade cloué au lit. La nuit c’est encore une autre histoire, paralysé par le stress, Sacha se réveille souvent nerveux, ne sachant plus s’il a gagné ou perdu. Un vrai cauchemar.
Le jeu provoque chez les joueurs un stress permanent qui influe sur toutes les sphères de la vie. « On sait qu’il y a 30 à 40 % des joueurs qui vont développer des troubles de l’humeur, ce qui est dépression, et alors des troubles anxieux. Là, on est entre 15 à 20 %, tout ce qui est anxiété généralisée, troubles phobiques, anxiété sociale aussi », explique Gaëtan Devos, docteur en psychologie à l’Université catholique de Louvain.
Dans la salle aux néons bleu électrique et à la moquette vieillotte, l’air ambiant est chaud. L’odeur est industrielle et les boissons sont gratuites, la nourriture très bon marché, en somme, c’est presque impossible de trouver moins chère. Il y a même un coin fumeur à l’intérieur, de quoi n’avoir aucune raison de sortir de cet endroit, presque aussi fastueux que ceux de Las Vegas, le merveilleux en moins.
Le bruit de la victoire
En journée, il y a une dizaine de personnes. Ils ne parlent pas, ils jouent. On entend la pression des touches qui retentissent comme des chants de grenouilles. De temps à autre, un bruit de gain traverse la salle, que l’on perçoit même si on se trouve à l’autre bout.
Évidemment, ce n’est pas un hasard. Ce bruit criard, assourdissant doit être entendu par tous et toutes, car avec un peu de chance, le prochain ou la prochaine, ce sera peut-être vous. Et ça, il faut bien le garder en tête, la richesse est à portée de main. Ici, trois heures peuvent passer en trois minutes. Les lumières aveuglantes des machines et l’absence de lumière naturelle aident à oublier le temps en gardant le cerveau stimulé en permanence. Amorphe.
Ce n’est pas non plus un hasard si, à chaque fois que vous jouez, vous touchez du doigt la victoire ou êtes à un nombre près de la bonne combinaison. C’est ce que l’anthropologue américaine Natasha Dow Schüll[2] nomme les « quasi-gains » surreprésentés dans les résultats. Bien qu’ils soient aléatoires, les machines à sous sont codées pour afficher une combinaison proche de la victoire. Comme les bonus de bienvenue qui habituent à jouer gros et risqué, ou l’affichage constant des dernières personnes ayant obtenu des jackpots.
Ces interfaces truquées poussent les utilisateurs à agir contre leurs intérêts. Ils développent ainsi de fortes distorsions cognitives qui les amènent à renforcer de fausses croyances, comme celles qu’il y a des techniques pour gagner aux jeux de hasard, ou que leur ancienneté dans les pratiques de jeu fait d’eux de meilleurs connaisseurs des machines. Ces fausses croyances et distorsions cognitives mènent les joueurs à de plus grandes pertes et à un temps passé sur la machine plus long.
Vous êtes à un spin du jackpot !
Finalement, l’anxiété, devant la machine ou sur les sites, Sacha n’y pense plus. La base du problème, c’est que ça l’occupe et ça le fait sortir de chez lui. « J’ai fini ma journée de travail… alors du coup, je viens ici, je fais mon verre, j’en fume un, mais je fais quoi ? Je parle au mur ? »
La machine, c’est un truc solitaire. Quand il est devant, il préfère être seul et se concentrer. Ne pas lui parler. Pour gagner, il faut l’esprit clair. Puis le spiritueux s’invite à la fête le soir. Le matin, tout est perdu.
« C’est bizarre à dire, mais moi, par exemple, quand je suis devant la machine, (pour moi), c’est comme si c’était une femme qui est en train de se mettre toute nue. Je ne sais pas comment expliquer, mais quand elle me prend mon argent, c’est qu’elle me met à poil.
Quand moi, je prends son argent, j’ai les désirs. Enfin, je suis vraiment bien, quoi. Et alors, parce que les gens qui me connaissent jouent, moi, je suis vraiment dans l’émotion. Tu m’entends parler, tu m’entends… Moi, je m’en fous des gens autour. Tu m’entends crier. Je parle avec la machine, je parle avec la roulette, je parle avec tout le monde. Et c’est dingue. Du coup, ça me fait oublier tout autour de moi. »


50 000 euros à gagner ! Réclamez votre part.
Les troubles addictifs se manifestent différemment selon les individus, néanmoins, il y a des typologies. On distingue trois grands types[3] : le premier, qu’on appelle le joueur conditionné, n’a pas de problème psychologique particulier, mais il s’est construit au fil du temps de fausses convictions. Le deuxième profil, c’est le joueur émotionnellement vulnérable. Lui, il joue pour décrocher de ses problèmes, de son quotidien. Devant sa machine à sous, il ne pense plus à rien. Sauf qu’au réveil, rien n’a changé, et les dettes sont venues s’ajouter au reste. Ces joueurs souffrent souvent d’anxiété ou de dépression, et le suivi doit aller au-delà du jeu lui-même. Le troisième profil cumule tout ça, avec en plus des troubles de l’impulsivité, parfois des comportements antisociaux. C’est le cas le plus difficile à traiter, et les rechutes sont fréquentes.
« De tout ce que j’avais mis sur la machine, en cinq minutes, il n’y avait plus rien. J’ai remis 500 balles, je suis monté à 1 500. Je passais d’une émotion à l’autre en trois minutes. Je me suis dit qu’elle a trop joué avec mes sentiments aujourd’hui. Quand je veux arrêter, elle me donne toujours de l’argent. Et du coup, je n’y arrive pas.»
Ces marchands de rêve, qui font la promesse d’une vie meilleure en quelques clics, amènent les joueurs réguliers à s’endetter et à rejouer sans cesse afin de rembourser des dettes qu’ils n’avaient pas au commencement. « L’objectif premier, qui est effectivement de sortir un peu de cette précarité, n’est absolument pas rencontré, que du contraire. On va s’endetter sans fin, jusqu’à vouloir se refaire. On va vouloir récupérer l’argent perdu en réinvestissant un certain montant. Et là, malheureusement, on va droit vers l’addiction », confie Gaëtan Devos.
Ce dernier mois, elle a failli tout lui prendre. Mais Sacha n’aime pas qu’elle prenne définitivement le dessus, ça c’est hors de question, pour lui, et surtout pour ses deux garçons. Ce coup-ci, ça à faillit être le cas. Ça a été le déclic pour essayer de s’en sortir, après avoir eu assez pour s’en aller loin de tout ça. Du garage, le casino est à peine à 300m. Une enquête du Soir[4] réalisée par Julien Bialas et publiée en 2024 révèle que, malgré l’influence de nombreux facteurs comme la localisation frontalière ou le tourisme, il y a une claire corrélation entre l’implantation géographique des salles de jeux et l’indice socioéconomique des communes belges. Ainsi, on recense 10,5 licences pour 10 000 habitants dans les communes les plus modestes, contre 3,3 dans les plus riches.
L’architecture même des salles de jeux, des jeux de hasard et des machines à sous en général, est pensée et construite sur les fragilités et les penchants addictifs humains. « On sait à l’heure actuelle que 70 % des revenus des casinos sont apportés par 20 % des réguliers », selon Gaëtan Devos. Ainsi, la majorité des gains des casinos sont rapportés par les joueurs qui jouent le plus. Malgré un net durcissement des règles concernant les jeux d’argent et de hasard en Belgique depuis 2023 axées sur la protection des joueurs, le modèle économique n’est permis que par ces personnes en situation sociale, psychologique et économique fragile.
*Prénom d’emprunt
[1] Ipsos. (2023). Les jeunes et les jeux de hasard/paris. Commission des jeux de hasard. https://gamingcommission.paddlecms.net/sites/default/files/2023-09/20230926_FR_Studie%20Ipsos.pdf
[2] Schüll, N. D. (2012). Addiction by design: Machine gambling in Las Vegas. Princeton University Press.
[3] Bronnec, M., Rocher, B., Bouju, G., & Venisse, J.-L. (2010). Jeu et addiction. Annales Médico-Psychologiques, Revue Psychiatrique, 168(7), 509. https://hal.science/hal-00672281
[4] Bialais, J. (2024, 10 avril). Les jeux de hasard cartonnent dans les communes pauvres. Le Soir. https://www.lesoir.be/580041/article/2024-04-10/les-jeux-de-hasard-cartonnent-dans-les-communes-pauvres

