La peine invisible des femmes de détenus

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A mesure que les établissements pénitentiaires belges se dégradent, une partie du poids de la détention glisse vers les proches des détenus. Lessives, argent, organisation du quotidien : ce sont majoritairement des femmes qui compensent, en silence, les défaillances d’un système sous tension. Derrière les portes des établissements pénitentiaires, une autre réalité se joue, invisible, mais essentielle à leur fonctionnement.

Avant chaque visite à son mari, Veerle passe d’abord par les sanitaires de la gare du Midi. Les toilettes de la salle d’attente de la prison de Saint-Gilles sont hors service depuis sa première visite, il y a quatre ans. Depuis, elle a appris à s’organiser.

À 6h15, chaque dimanche, cette pensionnée quitte son domicile à Louvain pour rejoindre son mari incarcéré. Sa visite n’est prévue qu’à 11 heures, mais elle ne peut pas se permettre le moindre retard : deux trains, une marge de sécurité, puis l’attente devant les grandes portes métalliques de la prison.

À son arrivée, un peu après 9 heures, la file s’étire déjà sur le trottoir. Veerle tient un grand sac Ikea bleu rempli de vêtements propres. Autour d’elle, les conversations sont brèves et se mêlent en plusieurs langues. Une femme parle en espagnol au téléphone, deux autres discutent des horaires en français. Un peu plus loin, une mère berce un enfant endormi dans ses bras tout en avançant lentement dans la file. Les gestes, eux, sont les mêmes : poser le sac, avancer de quelques pas, regarder l’heure. Une partie de la peine se joue déjà ici, dehors.

Car lorsque les établissements pénitentiaires sont saturés et défaillants, ce que l’institution pénitentiaire ne parvient plus à assurer entièrement est absorbé, en partie, par les proches.

Chez Veerle, cela commence par la lessive. Elle se rend chaque dimanche à Saint-Gilles pour voir son mari. En quatre ans, elle n’a manqué que deux visites. Le rituel est précis. Pour une visite d’une heure, de 11h à 12h, elle doit se présenter devant la prison entre 9h05 et 9h30. Passé ce délai, l’entrée lui est refusée. À 9h30, un gardien ouvre la porte métallique et appelle les visiteurs par leur nom.

Une fois entrée, Veerle attend encore plus d’une heure dans une salle commune, avec les autres familles. La pièce est sale, les murs sont remplis de trous, certaines chaises sont cassées. La pièce est tellement insalubre que Veerle préfère s’assoir sur son sac de linge pendant près d’une heure.

La Belgique fait face à une grave surpopulation carcérale. En 2025, 13 676 détenus étaient incarcérés pour seulement 11 049 places disponibles, selon le Conseil central de surveillance pénitentiaire. Faute de place, 672 détenus dormaient sur un matelas au sol en décembre 2025, un chiffre monté à 763 en avril 2026. Cette situation est régulièrement dénoncée au niveau européen. Déjà condamnée en 2014 par la Cour européenne des droits de l’homme pour des conditions de détention inhumaines, la Belgique continue d’être critiquée pour l’absence de solutions suffisantes face à ce problème structurel.

Une défaillance reportée sur les familles

Dans la plupart des établissements pénitentiaires, les services de buanderie sont insuffisants ou défaillants. A Lantin, le Directeur de la prison explique que les détenus doivent faire leur lessive à la main, et en cellule. Dans d’autres prisons, comme celle de Nivelles, la buanderie existe, mais elle ne répond pas toujours aux besoins concrets des détenus. Alors les familles prennent le relais. Elles récupèrent le linge sale, le lavent, le replient, le rapportent. Elles se conforment aussi aux règles de dépôt, parfois strictes, parfois changeantes : quantité autorisée, types de vêtements, couleurs autorisées, horaires, contrôles.

La prison de Nivelles est complètement insalubre. Il vit un enfer tous les jours. J’ai besoin de savoir qu’au minimum, il aura des vêtements qui sentent bon

Laura, compagne d’un détenu depuis plus de 10 mois, lave elle-même le linge de son conjoint incarcéré. À ses yeux, il ne s’agit pas seulement d’une question pratique ou de prix, mais de dignité. « La prison de Nivelles est complètement insalubre. Il vit un enfer tous les jours. J’ai besoin de savoir qu’au minimum, il aura des vêtements qui sentent bon », explique-t-elle. Elle se rappelle du jour où son compagnon avait fait une lessive dans une machine défectueuse. Résultat : le peu de vêtements dont il disposait à la prison avait fini par pourrir sur un tas au fond de sa cellule.

Elle évoque aussi les lenteurs internes : faute de personnel, les demandes des détenus mettent du temps à être traitées. « Même pour une lessive, tu peux attendre plusieurs jours avant d’avoir une réponse. » Alors elle s’en charge, chaque semaine, pour éviter à son conjoint d’attendre et pour compenser, à sa manière, les manques du système.

Payer pour l’essentiel

Au-delà des visites et de la logistique du quotidien, un autre relais essentiel passe par l’argent. En prison, une partie des besoins fondamentaux ne peut être satisfaite qu’à travers la « cantine », un système interne payant qui permet d’acheter de la nourriture complémentaire, des produits d’hygiène, des cartes téléphoniques ou encore une télévision.

La ministre de la Justice, Annelies Verlinden, reconnaît elle-même que la surpopulation carcérale affecte directement l’accès à une alimentation suffisante des détenus. Dans une réponse écrite adressée au député Khalil Aouasti (PS) elle indique que « les prisons classiques, très surpeuplées, signalent des problèmes tels que des carences alimentaires, des portions insuffisantes, des problèmes de qualité ainsi que de ponctualité dans la distribution, liés à la surpopulation. Les budgets ne sont pas adaptés à cette situation et les infrastructures des cuisines ne permettent pas toujours de répondre aux volumes nécessaires »[1].

Présentée comme un service accessoire, la cantine joue donc en réalité un rôle bien plus central. Elle compense, en pratique, des carences structurelles du système pénitentiaire : nourriture insuffisante ou inadaptée, accès limité aux produits de première nécessité, coût élevé des communications et faiblesse des revenus en détention. Officiellement, les détenus sont nourris et pris en charge. Dans les faits, beaucoup doivent payer pour couvrir des besoins essentiels.

Ce décalage crée un déséquilibre que les détenus ne sont pas en mesure d’absorber seuls. Le travail pénitentiaire, lorsqu’il existe, est faiblement rémunéré et ne permet pas de financer ces dépenses. L’accès à des besoins fondamentaux comme manger à sa faim, se laver ou maintenir un lien avec ses proches est dès lors conditionné à l’argent disponible sur le compte du détenu.

Pour les détenus qui en ont la chance, la différence est comblée à l’extérieur. Les familles alimentent les comptes, financent les appels, permettent l’achat de produits de base. En pratique, tout se paie. Les appels téléphoniques, la nourriture, les cigarettes sont facturés à des prix souvent deux à trois fois supérieurs à ceux pratiqués hors des murs. Les proches y consacrent généralement entre 150 et 350 euros par mois, alors même que le ménage doit déjà faire face à la perte d’un revenu[2].

Je suis pensionnée mais je continue à travailler pour permettre à mon mari de manger à sa faim.

Chaque semaine, Veerle envoie environ 50 euros à son mari. Ce geste ne relève pas du confort mais de la nécessité. « S’il n’achète rien à la cantine, il a faim », explique Laura à propos de son compagnon. Le soir, il ne reçoit parfois qu’une soupe. Pour maintenir le lien, elle consacre également un budget important aux communications. « Je paie environ 30 euros par semaine pour le téléphone. J’ai besoin de l’entendre tous les soirs, même parfois juste une minute. »

Ces dépenses s’ajoutent au reste : les trajets, le linge, les démarches administratives. Elles s’inscrivent dans une charge plus large, à la fois financière, logistique et émotionnelle, qui repose majoritairement sur les femmes. Ce sont elles qui renoncent parfois à leurs propres besoins pour permettre à l’homme détenu de vivre dans des conditions un peu plus supportables.

Veerle, de son côté, continue à travailler malgré sa pension. Elle assume seule les charges du ménage, les frais d’avocat et une partie du quotidien de son mari incarcéré. « Eux souffrent à l’intérieur de la prison, mais nous aussi, à l’extérieur. Simplement, on ne leur dit pas, parce qu’ils ont déjà leurs propres difficultés. » Derrière chaque envoi d’argent, il ne s’agit pas seulement d’un soutien affectif. Il s’agit, plus profondément, de pallier les insuffisances d’un système qui ne parvient plus à garantir pleinement des conditions de détention dignes.

Une zone grise du système pénitentiaire belge 

Ce que décrit Veerle, les associations le constatent aussi. Pour Mathilde Legrand, responsable à la Ligue des familles et engagée dans le projet Prison Box, les proches de détenus occupent une zone grise du système pénitentiaire. Ils sont indispensables au maintien des liens, donc à la réinsertion, mais restent largement absents des politiques publiques. La prison a un impact réel en dehors de la prison. Elle impose une nouvelle organisation autour des horaires, des revenus, des trajets et des relations familiales. Avec des enfants, cette organisation devient encore plus lourde : il faut expliquer l’absence, réclamer du soutien auprès de l’école, organiser les visites, gérer l’attente, parfois la honte ou le silence[3].

Devant la prison, une jeune mère berce un enfant endormi contre elle tout en avançant lentement dans la file. Elle explique être partie avant l’aube pour arriver à temps au parloir. « On devient parent solo du jour au lendemain », souffle-t-elle. « Entre les visites, les trajets et les dépenses liées à la détention, il faut malgré tout continuer à faire tourner le quotidien. »

Cette charge est aussi genrée. En Belgique, la population carcérale est composée de plus 95% d’hommes. Les conséquences concrètes de l’incarcération reposent donc principalement sur les femmes restées à l’extérieur. Ce sont elles qui lavent, attendent, envoient de l’argent et taisent leurs propres difficultés pour ne pas alourdir celles de l’homme détenu.

À midi, la visite se termine déjà. Veerle quitte la prison de Saint-Gilles avec le même sac bleu, cette fois, rempli du linge sale de son mari.  La visite a duré une heure. Sa matinée entière y est passée. Dimanche prochain, elle reviendra.


[1] Ch. des représentants, Questions et réponses écrites – Réponse de la ministre de la Justice, Annelies Vanderlinden,à la question n° 471 de Monsieur le Député Khalil Aouasti du 18 septembre 2025, p. 359.

[2] La ligue des familles « Familles, prison et réinsertion », Projet Prison Box : https://liguedesfamilles.be/prison-box.

[3] La ligue des familles « Familles, prison et réinsertion », Podcasts Prison Box : https://soundcloud.com/ligue-des-familles.

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