La mort aussi a un code postal

Dans la mort comme dans la vie, on n'échappe pas à sa classe sociale

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Photo (CC) : Oumou Kayiri Diallo

Photo (CC) : Oumou Kayiri Diallo

Dans la mort comme dans la vie, on n’échappe pas à sa classe sociale

À Dampremy, section populaire de Charleroi, les tombes sont souvent modestes, parfois à l’abandon. À Loverval, village aisé de Gerpinnes, les sépultures sont imposantes et soignées. Est-on toujours traité dans la mort comme on l’a été dans la vie ?

18 heures, c’est l’heure à laquelle le cimetière de Dampremy est censé fermer ses portes, mais le portail n’a pas bougé depuis trois ans, depuis la mort de son fossoyeur attitré. Un homme, une femme, un scooter et des bouteilles de rosé plein le sac arrivent au cimetière. Pas là pour les morts, mais venus pour un apéro dans un cadre calme. « On aime bien le cimetière de Dampremy, c’est calme », avouent-ils. Ils y viennent fréquemment et ne croisent pas grand monde. L’un d’eux ajoute : « Curieusement, il y a toujours de nouvelles fleurs. Mais on n’y voit jamais personne. » C’est ça, le cimetière de Dampremy. Un cimetière où les tombes s’effritent sous le poids du temps, envahies par la mousse. Le sol fissuré, les sépultures qui s’inclinent lentement, la terre boueuse, le panneau affichant le plan du cimetière complètement effacé. La maison du dernier fossoyeur, collée au cimetière, est elle aussi scellée, devenue un mur d’exposition d’affiches. Un cimetière laissé à l’abandon, où les fossoyeurs ne se manifestent plus qu’au moment des inhumations.

A Gerpinnes, une commune collée à celle de Charleroi, dans le quartier de Loverval,le cimetière est entretenu. D’un côté une école, de l’autre des maisons bourgeoises aux devantures impeccables. Ici, les allées sont soignées, les tombes droites, le marbre poli. Pour les plus modestes, une simple croix de bois plantée en terre. À quatre kilomètres de Dampremy, Loverval, secteur prisé de Gerpinnes, le fossoyeur et l’administrateur communale font leur ronde. Première chose qu’ils disent sur la ville voisine : « Nous n’avons rien à voir avec les cimetières de Charleroi. »

À chacun sa place

À Loverval, le cimetière a été construit à côté de l’église Saint-Hubert, datant du XVIᵉ siècle est aujourd’hui en excellent état. Tout est ici entretenu, méticuleusement, à sa place : les allées dégagées, les mauvaises herbes absentes, les tombes droites. Le cimetière ne fait pas exception : il s’inscrit naturellement dans ce quartier. Jonathan se charge des cimetières de Loverval avec son collègue Julien depuis six ans. Ensemble, ils s’occupent des dix cimetières de la commune. Parallèlement, la commune effectue un contrôle régulier. La gestion du cimetière de Loverval ne s’arrête pas à l’entretien. Elle se lit dans le plan même du cimetière. Dès l’entrée, sur l’axe principal : les notables, les familles bourgeoises. Plus loin, au centre, se trouvent les sépultures modestes. Dans la mort comme dans la vie, chacun a sa place, prédéfinie par la commune.

Un matin, un fonctionnaire municipal sillonne les allées, s’assurant que les ouvriers ont nettoyé et désherbé les tombes désignées, suite à la demande des familles. Dans les allées, les anciens combattants côtoient les arrivants récents. Carine Geerts, écrivaine de dix romans, repose dans une tombe en marbre. Ses proches ont réuni ses œuvres en deux tomes pour préserver sa mémoire. Plus loin repose Jean-Yves Roquet, opticien réputé de Charleroi et président du club Charleroi 21.

Une tombe se démarque, un champ de lavande appartenant à la famille de l’avocat Rousseaux s’étend autour de la sépulture. À quelques mètres du cimetière, la maison familiale en est également entourée. Comme si cette fragrance traçait un chemin invisible entre les vivants et leurs défunts. À Loverval, la différence de classe sociale se ressent jusque dans la mort. Certains finissent dans un ossuaire, quand leur concession expire. Parmi les visiteurs, les jeunes générations se font de plus en plus rares ; on n’y voit encore que les proches des défunts. Une femme d’un certain âge se présente avec sa fille : voiture grise, coffre rempli de fleurs de printemps. Elle vient fleurir la tombe de son mari, sur le marbre, quelques mots gravés : Il était parti contre son gré.

La mort elle-même oubliée

À l’origine, Dampremy est un quartier ouvrier où des travailleurs venus de toute l’Europe se sont entassés dans de petites maisons et ont noué des amitiés. La fermeture des mines n’a pas été qu’une perte d’emploi : c’était la perte du seul univers qu’ils aient jamais connu. Aujourd’hui, le quartier en porte encore les séquelles : on y meurt plus jeune qu’à Loverval. Revenu, chômage, niveau d’instruction, conditions de logement : ces facteurs, plus défavorables à Dampremy, expliquent l’essentiel des écarts de mortalité. 

Selon Thierry Eggerickx, directeur de recherche FNRS à l’UCLouvain, d’autres éléments peuvent entrer en ligne de compte, tels que l’exposition à la pollution, la proximité des services de santé ou des comportements comme l’alcoolisme, qui sont également soumis à des déterminants sociaux. La zone de Charleroi et ses anciens centres industriels ont l’espérance de vie la plus faible de Belgique. A Dampremy elle atteint 68 ans (pour une moyenne nationale de 82 ans). « Cela concerne surtout la mortalité évitable entre 30 et 70 ans, liée à la paupérisation de la population et aux faibles revenus », commente le chercheur. « Il y a aussi des effets à long terme : les mineurs des années 50 à 70 paient encore le prix de leurs conditions de travail. »Au cimetière de Dampremy, les sépultures des enfants se trouvent en contrebas, isolées des anciens. Au loin, les silhouettes des anciennes usines. Même ici, on ne peut pas s’en dérober. Thierry résume : « Les cimetières offrent des éléments de différenciation sociale, supprimer des cimetières reviendrait à supprimer un pan de la connaissance historique ».

Faire de la place

À Charleroi, la pression est concrète. « On compte plus de 200.000 enterrées, et le nombre de personnes souhaitant être inhumées est supérieur au nombre d’habitants », explique Mahmut Dogru, l’échevin de la ville de Charleroi. Pour une inhumation, deux fossoyeurs sont nécessaires : un au fond de la fosse et un autre en haut pour mettre le cercueil en terre. Depuis 2006, le nombre de fossoyeurs n’a cessé de décliner. La ville de Charleroi comptait 65 employés de cimetière dans les années 2000 pour s’occuper de ses cimetières et n’en compte aujourd’hui plus que 18 actifs. Depuis la baisse du budget, la ville ne peut plus en engager davantage. À la retraite de deux croque-mort ils ne seront remplacés que par un seul. Deux départs pour une seule recrue.

Selon l’échevin, « ce n’est pas un manque de volonté politique, c’est un manque de moyens ». L’entretien des cimetières coûte cher et les budgets ne suivent plus. Le cimetière de Couillet Fiestaux l’illustre. Construit sur un terrain montagneux, il pose un défi : trop d’inhumations et un sol instable. En cas de fortes pluies, le risque de glissement menace les habitations voisines. Face au manque de place et au coût de l’entretien, Charleroi a choisi de procéder à l’exhumation des sépultures datant de plus de 30 ans, au rythme de 25 000 en six ans, soit près de 4 000 par an. L’objectif est de libérer de l’espace et de réduire les frais d’entretien. Mais derrière les coûts, il y a autre chose. « On ne peut pas déplacer des restes humains comme de simples objets », rappelle-t-il. Chaque intervention doit se faire dans le respect des familles. « C’est un travail qui ne tolère pas la précipitation ».

Un loyer de 30 ans 

Certaines zones des cimetières pourraient être transformées en espaces verts, mais cela réduirait la possibilité d’être enterré près de ses proches. Tous les problèmes ne se règlent pas avec une pelleteuse. Construire un nouveau cimetière en dehors de la ville est une autre piste envisagée, même si la ville conservera ses anciens cimetières. 

À Loverval tout comme à Dampremy, une concession se paye pour 30 ans, mais les prix diffèrent. À Loverval, le terrain coûte 520 euros pour un résident, auxquels s’ajoutent une taxe communale de 5 euros ainsi que 375 euros de frais administratifs, soit 900 euros au total. Pour les non-résidents, ceux qui viennent d’autres communes, le prix double. Le terrain seul sera pour eux à 2.080 euros pour un total de 2.460 euros taxes comprises. Jusque dans la mort, l’adresse compte. À Dampremy, le terrain est à 545 euros, avec comme seule taxe d’entrée 375 euros. Total pour un résident : 920 euros. Et pour un non-résident, la somme est de 1.840 euros. Loverval reste donc le plus onéreux, mais dans tous les cas, vouloir reposer dans un lieu qui n’est pas son lieu de résidence est un luxe. Les personnes indigentes, les enfants de moins de 12 ans, les fœtus, les anciens combattants, les résistants et les prisonniers de guerre sont exemptés de taxe.

Avec le soleil prêt à se coucher, il est temps de quitter les défunts de Dampremy, laissés à l’abandon en raison d’un manque de fonds. Ces hommes avaient tout donné sur terre. Ils reposent aujourd’hui en dessous. Leurs existences ont souvent été marquées par la difficulté et le manque de ressources. La mort ressemble à la vie : on n’échappe pas à sa classe sociale.

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