La contraception, une charge à sens unique ?

par

Nonna Jouannaud

Nonna Jouannaud

En Belgique, la contraception repose encore majoritairement sur les femmes. Pourtant, plusieurs méthodes contraceptives masculines existent, tandis que des associations et des responsables politiques cherchent à mieux les faire connaître. Entre manque de recherche, accès limité et habitudes bien installées, le partage de la contraception reste encore largement à construire.

« Vous connaissez l’anneau thermique ? » Autour d’une table, trois étudiant.e.s écoutent avec attention Angèle, qui leur présente les différents moyens de contraception. En face de la salle de théâtre de l’ULB, Clara, Alex et Robin participent au parcours de sensibilisation et d’éducation à la santé sexuelle et affective coorganisé par O’YES ASBL et l’Université de Bruxelles. Pendant deux jours, les étudiant.e.s sont invité.es à parcourir différents stands avec des thématiques variées : consentement, IST, gestion de l’alcool et des substances… Ici, les questions d’intimité se jouent. Des dés, des cartes, des quiz. On s’arrête, on regarde, on discute. Qui connaît quoi ? Qui utilise quoi ? Et cette année, à un nouveau stand : qui prend la charge de la contraception ?

Le travail invisible

Prendre en charge le contrôle des naissances. Choisir une contraception. Renouveler l’ordonnance. Accepter les effets secondaires. S’adapter à un corps qui change. Selon Lola Tribout, qui réalise actuellement une thèse en sociologie sur la contraception masculine, le « travail contraceptif » ne se résume pas à prendre une pilule ou se faire poser un stérilet. Il y a autour de la contraception tout un travail à la fois physique, logistique et psychologique.

Ce travail n’a pas toujours reposé uniquement sur les femmes. Selon la sociologue, pendant longtemps, le retrait était la principale méthode utilisée : l’homme se retirait avant l’éjaculation pour éviter une grossesse. Avec la création de la pilule, la contraception s’est à la fois médicalisée et féminisée.

Cette médicalisation a constitué une conquête féministe gigantesque : prendre la main sur son corps et sa fécondité, avoir le choix. Mais cette liberté a aussi produit un nouvel effet : une grande partie du travail contraceptif repose désormais d’un seul côté.

Une charge à deux vitesses

Devant le stand d’Angèle, Clara n’hésite pas longtemps. « Je pense que c’est surtout les femmes qui prennent la charge. » Elle parle de la pilule, des rendez-vous médicaux, du stress. Et puis aussi de la confiance. « Je ne me verrais pas laisser un mec prendre la contraception alors que c’est moi qui risque de tomber enceinte s’il oublie. »

À côté, Alex voit les choses autrement. « Dire que les femmes endossent plus de responsabilités, c’est une généralisation. Si ma copine prend la pilule, tant mieux, mais si elle ne la prend pas, je mets une capote. » Robin, lui, résume : « L’anneau, moi, ça ne me chauffe pas du tout. C’est trop compliqué comme processus. Le préservatif, ça fait déjà l’affaire. »

Angèle explique les différents moyens de contraceptions à des étudiant.e.s

Louise-Marie, spécialiste de la contraception dans l’ASBL O’YES, observe pourtant que les hommes commencent à poser davantage de questions. Mais pour elle, cet intérêt ne signifie pas forcément qu’ils cherchent à prendre davantage en charge la contraception.

Selon Lola Tribout, cette réflexion ne vient pas d’eux directement. « Ce sont les partenaires femmes qui jouent le rôle principal dans la prise en considération de la contraception masculine. Au cours de discussions, elles vont mettre en lumière le travail contraceptif, expriment que c’est un fardeau et qu’elles veulent le partager. »

Selon une enquête de la mutualité Solidaris, 73 % de la population belge estime que la contraception devrait être une responsabilité partagée. Toutefois, seules 33 % des femmes (cisgenres) déclarent que leur partenaire s’implique réellement dans cette gestion au sein du couple.

Dans les ressentis, chez les jeunes, cette charge est effectivement rarement partagée. « Dans mon couple, on partage bien, mais en général, ce n’est pas le cas », explique Cyrielle. « Moi, j’ai le patch, et le partage se fait au niveau financier », continue-t-elle.

La contraception repose donc encore largement sur les femmes. Pourtant, des méthodes contraceptives masculines existent. Le problème, c’est qu’elles restent peu connues et que certaines ne sont pas accessibles, notamment parce qu’elles ne sont pas homologuées. La contraception ne se joue donc pas seulement dans la chambre à coucher : elle dépend aussi de choix politiques.

« Le nerf de la guerre, c’est la recherche »

En 2022, Margaux de Ré, députée bruxelloise Ecolo, porte au Parlement francophone bruxellois une résolution visant notamment à élargir la contraception aux hommes, en sensibilisant les jeunes publics et en encourageant la recherche et le développement.

Le texte est adopté à la majorité. Mais la difficulté, selon elle, apparaît dès qu’on lie santé et inégalités de genre. « Dire qu’il y a des biais de genre qui font que ce sont souvent les femmes qui portent la charge contraceptive, c’est difficile à faire passer auprès de certains partis. Pour eux, ces inégalités sont plutôt le fruit du hasard. »

La résolution a permis de faire avancer la sensibilisation. L’EVRAS s’est davantage développée et des associations, comme O’YES, ont été subventionnées pour mener de nouvelles campagnes et actions. Mais la recherche, elle, déserte.

« L’idée, c’était surtout d’amener le sujet dans le débat politique, pour qu’il soit ensuite relayé au fédéral. Sensibiliser, c’est bien, mais le nerf de la guerre, c’est la recherche », relève Leila Agic, députée PS bruxelloise, qui a remis à l’ordre du jour la question de la charge contraceptive au Parlement bruxellois la semaine dernière.

Des blocages financiers

Pour développer de nouvelles méthodes contraceptives, il faut des financements. Et c’est là que le blocage apparaît.

En 2025, l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes publie une étude exploratoire sur les pratiques contraceptives. Elle conclut que la responsabilité et la charge contraceptive restent majoritairement portées par les femmes. Parmi ses recommandations : encourager la recherche et le développement de contraceptifs masculins.

Un an plus tard, ces recommandations sont restées lettre morte au fédéral. La contraception, sous toutes ses formes, ne figure ni dans l’accord de coalition fédérale 2025-2029, ni dans la note de politique générale Santé publique 2026 du ministre Frank Vandenbroucke.

Contactée à ce sujet, la porte-parole du ministre fédéral de la Santé répond : « La recherche sur de nouveaux contraceptifs masculins relève avant tout des universités et des institutions de recherche. Tant que ces nouvelles méthodes ne sont pas disponibles, les leviers d’action des pouvoirs publics restent limités. »

Or, si les pouvoirs publics renvoient la question vers les universités sans soutenir davantage la recherche, le développement de nouvelles méthodes reste difficile.

Du côté privé, peu d’entreprises pharmaceutiques investissent aujourd’hui dans la contraception masculine. La demande reste à première vue limitée et, sans marché identifié, l’intérêt économique à développer de nouvelles méthodes est difficile à trouver.

En sortant de la salle de l’ULB, Anna, étudiante à l’ULB, le résume de manière pessimiste : « Les normes alimentent les recherches scientifiques. Si les hommes continuent d’éviter la charge, les entreprises ne verront pas l’intérêt de faire des recherches. »

« La santé est écrite par des hommes pour des hommes »

À défaut de faire avancer la recherche, l’ASBL O’YES mise sur un autre levier : les jeunes. La campagne « Le plaisir se partage, la contraception aussi ! » cherche à faire de la contraception une responsabilité partagée. Pour Louise-Marie, le changement doit aussi passer par le médical. Former davantage les futurs professionnels du social et de la santé permettrait, selon elle, de diffuser « un discours commun » et une approche plus inclusive des différentes contraceptions.

Encore faut-il que ces méthodes trouvent leur public. Pour Leila Agic, les normes médicales jouent aussi un rôle : « La santé a été écrite par des hommes, pour des hommes, alors c’est difficile d’imaginer qu’ils vont mettre en place des choses qui leur sont contraignantes. »

En 2011, un essai international de contraception hormonale masculine est interrompu pour des « raisons de sécurité », notamment en raison de troubles de l’humeur et de dépressions. Des effets secondaires qui accompagnent pourtant depuis longtemps certaines contraceptions hormonales féminines. À la sortie du parcours de sensibilisation, Frank hésite. « Sur le principe, ça ne me dérangerait pas d’essayer un nouveau moyen de contraception pour homme, mais s’il y a des effets secondaires, c’est hors de question. »

Mais alors, jusqu’où accepte-t-on les contraintes de la contraception lorsqu’elles changent de genre ?

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