Foutue distance

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Les journalistes doivent trouver la bonne distance, parait-il, quitte à se blinder. Et si on inventait un journalisme plus proche des émotions ? se sont demandé Alice Puissant et Nonna Jouannaud, lors du Mammouth Live, spectacle de journalisme vivant, présenté par les élèves de Presse-Information de l’IHECS en juin dernier.

Alice : Pas vraiment de talent. Pas vraiment de passion. Je m’en suis longtemps persuadée. Moi, ce qui m’intéresse, c’est les gens. Ceux qui ont un talent, une passion. Ceux qui n’ont rien de tout de ça. Ceux qui vivent à fond. Ceux qui survivent. Ceux qui se battent et ceux qui se laissent abattre. Ils me rendent curieuse, j’ai envie de creuser, de les analyser, de tout savoir d’eux. Est- ce qu’on peut passer sa vie à raconter celle des autres ?

Nonna : Ça s’impose à moi. Je ne me vois pas faire autre chose. Parler de l’autre. Aller à sa rencontre. Prêter ma voix à la sienne. D’abord ça me soulage. Je sais ce que je veux faire ; au moins pour quelques années. Non en fait, ça me terrifie. Comment faire pour ne pas trop s’impliquer ? J’écris mes premiers articles. Écouter. Observer. Ressentir. En essayant de ne pas brusquer. Surtout, garder une distance.

Alice : Noureddine, Khalil, Dominique, Mohammed, Emmanuel. Cachées derrière mon objectif, j’essaye de la tenir cette distance. Premiers clichés crispés, sourires gênés. Second plus relâchés, langues déliées. Aux troisièmes les barrières tombent et il m’arrive d’oublier. Oublier que je ne dois leur accorder qu’une attention éphémère, un intérêt passager. Oublier de la tenir, cette foutue distance.

Nonna : Loupé. Madeleine. En mars dernier, à Charleroi, je m’intéresse aux femmes en grande précarité. Elle est là, seule à une table au fond d’un centre d’accueil, son café au lait entre les mains. Elle est belle Madeleine. Mais elle me semble fermée. J’hésite, puis j’y vais. Ça devait être un entretien journalistique. Ça devient naturellement une discussion intime. Elle qui semblait être un roc perd ses moyens quand elle évoque ses petits. Elle n’arrive plus à cacher sa tristesse. Des larmes coulent en abondance sur ses joues. Après un dernier café, je repars. La tête baissée. Chamboulée.

Alice : Noureddine est arrivé du Maroc en 2008. Il n’a jamais obtenu les papiers, a fini à la rue et ne l’a jamais vraiment quittée. Il a tout de suite adoré poser devant mon appareil, une clope aux coins des lèvres et son grand chapeau en cuir posé sur sa tête. Il était le personnage de mon reportage, il est maintenant mon ami. La distance journaliste – sujet on l’a bien fait voler en éclats lui et moi. Je passe au night lui acheter sa Cara, il me cuisine des p’tits plats. On s’envoie des vocaux, il me dit que je lui manque, je lui promets de venir visiter sa nouvelle tiny house.

Alice : Noureddine est arrivé du Maroc en 2008. Il n’a jamais obtenu les papiers, a fini à la rue et ne l’a jamais vraiment quittée. Il a tout de suite adoré poser devant mon appareil, une clope aux coins des lèvres et son grand chapeau en cuir posé sur sa tête. Il était le personnage de mon reportage, il est maintenant mon ami. La distance journaliste – sujet on l’a bien fait voler en éclats lui et moi. Je passe au night lui acheter sa Cara, il me cuisine des p’tits plats. On s’envoie des vocaux, il me dit que je lui manque, je lui promets de venir visiter sa nouvelle tiny house.

Nonna : “Tu sais Nonna, t’es une éponge à émotions, tu vas te faire trop de mal”. Au bout du fil, ma mère me dit d’abord que je suis trop jeune pour faire un sujet pareil. Et qu’il faut prendre du recul. Que je mette une distance avec ces femmes, sinon je serais trop affectée.

Alice : Ce genre de relation, que je m’étais pourtant promis être une exception, s’est répété. Il y a 2 mois, à Charleroi, je rencontre Dominique. Domi, comme il aime qu’on l’appelle. Il est pensionné et s’est tué la santé dans une aciérie. Il se sent seul, il est seul. Il ne sort presque plus de sa petite maison ouvrière. Sombre. Triste. Tout son monde s’y est peu à peu replié. Tout ce qui lui reste c’est son fils, Fabian, atteint d’une maladie génétique rare. Nonna : Une semaine plus tard, la directrice du refuge où j’ai rencontré Madeleine m’appelle. Je n’ai plus le droit de mettre les pieds là bas. On lui a notifié que la bénéficiaire était en pleurs après m’avoir parlé. Ma démarche, dit-on, devrait être remise en question.

Alice : Dominique me fait promettre de ne pas l’oublier. De ne pas l’abandonner. Ne pas faire comme les autres. Sa femme, sa fille, sa famille. Il m’envoie des messages tous les jours depuis 2 mois. Et je réponds. Tous les jours.

Alice : Ça s’affole dans ma tête. Et si j’avais été trop loin ?

Nonna : Pour qui je me prends à rentrer dans l’intimité des gens ?

Alice: Comment poser des limites, mes limites ?

Nonna : A force de trop m’impliquer, est ce que je vais pas finir par me noyer ?

Alice ? Comment je fais après ? Pour ne pas avoir l’impression que j’abandonne ceux qui se sont tant livrés ?

Nonna : Il s’arrête où mon rôle de journaliste ?

Alice : Comment trouver l’équilibre ?

Nonna : Cette proximité, elle fatigue, elle décontenance. L’énergie se vide. Mon cœur se charge. Il faut que je m’éloigne. Et pourtant, chaque fois que je termine un article, une absence s’installe. L’impression d’avoir longtemps porté quelque chose entre les mains : des voix, des lieux, des instants, Et, une fois le papier terminé, tout m’échappe. Alors je coupe le contact.

Alice : « Si y en a un qui envoie un missile, toi tu peux l’écraser avec ton stylo. » Noureddine m’a dit ça hier. Je lui disais que j’avais peur. Peur d’être pas assez pour une fois. Pas assez forte pour ce métier, pas assez courageuse, pas assez armée, pas assez ambitieuse, pas assez détachée.

Nonna : Un proche m’appelle, il vient de finir de lire le papier que j’ai écrit à Charleroi. Il me dit: “Tes articles portent l’empreinte de ton empathie. Les personnages s’incarnent, les ambiances prennent corps, les émotions respirent ” Ça me fait sourire, ça me soulage, je me sens à ma place.

Alice : Noureddine, ce drôle de bonhomme de 50 ans a lu l’article que j’ai écrit sur lui, il a trouvé ça juste. “T’as pas menti Alice, t’as décrit le réel”. Il dit que j’ai un don. Un don pour ressentir.

Les 2 : Je pourrais me protéger, me blinder. Faire propre. À distance. Mais ce n’est pas moi. Alors j’apprends. J’apprends, à accepter que raconter, ce n’est pas sauver. Que ressentir peut me porter, pas toujours m’épuiser. Que partir ne veut pas dire abandonner. Mon journalisme il n’est pas lisse, pas détaché, ni toujours rationnel. Mais il est attentif, incarné, traversé par les autres. En fait, notre journalisme nous ressemble.

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