Farida Tahar: de “petite voilée de Molenbeek” à députée bruxelloise

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Groupe Ecolo PRB

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Elles ne sont que deux femmes voilées à siéger aujourd’hui dans les parlements belges, toutes les deux en région bruxelloise. Parmi elles, Farida Tahar, députée Ecolo. Longtemps méfiante à l’égard de la politique partisane, elle a choisi d’investir les institutions en y défendant une conception de la neutralité fondée sur les actes plutôt que sur les apparences.

2014. Un dimanche matin, 7h00. Une notification. Philippe Moureaux, bourgmestre de Molenbeek-Saint-Jean, annonce à Farida que le “comité des sages” a tranché. Laurette Onkelinx et Charles Picqué, les pontes du socialisme bruxellois, posent leur veto. Le nom de Farida Tahar ne figurera pas sur la liste de la régionale. Elle l’a bien compris, ce qui pose problème, c’est son foulard. 

“Je me souviendrai toujours de ce dimanche matin où j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps parce que j’ai vécu cette injustice dans ma chair.”

Une fois ses larmes essuyées, elle prend sa voiture et se rend au congrès du parti socialiste. Elle veut entendre de la bouche de Laurette Onkelinx les noms des candidats qui figureront sur la liste. Celle qui était alors présidente de la section bruxelloise appelle d’autres femmes à se présenter aux élections régionales, malgré l’éviction de Farida. “Leila Agic était justement à mes côtés. Elle a trouvé ça tellement injuste qu’elle a fini par pleurer dans mes bras.” 

Une question de dignité 

Ce jour-là, Farida Tahar ne quitte pas le Parti socialiste et choisit tout de même d’aller au terme de son mandat de conseillère communale, malgré ce qu’elle décrit comme une blessure profonde. “J’ai voulu être digne de l’honneur et de la confiance que les électeurs m’ont témoignés à l’époque. Donc je suis allée jusqu’au bout en gardant cette blessure au fond de moi”. 

Issue d’une famille marocaine immigrée, l’écologiste résume l’héritage familial qui a façonné son parcours en trois valeurs : “la solidarité, la résilience et la dignité, qui exige de ne jamais fléchir devant l’injustice”.

À l’école primaire, puis dans le secondaire, ses camarades la désignent spontanément comme déléguée de classe. Elle s’oriente ensuite vers des études d’assistante sociale, qu’elle complète par la sociologie, avec l’envie de “mieux comprendre les mécanismes qui produisent les inégalités”.

Lors de son premier emploi dans une administration publique, sa fibre sociale refait surface. Ses collègues la plébiscitent pour être déléguée syndicale. Un engagement pour les droits des travailleurs qui, au bout de trois ans, lui a coûté sa place au sein de l’entreprise. Mais cette épreuve la rend “plus forte et plus résiliente” : elle reprend des études en droits humains à Saint-Louis. 

Son militantisme se poursuit en dehors des institutions. En 2010, elle cofonde avec plusieurs dizaines de femmes le collectif féministe TETE (Toutes Égales au Travail et à l’École). L’objectif est de faire entendre des expériences “peu prises en compte par le féminisme dominant de l’époque”, à travers une approche “intersectionnelle et décoloniale”.

Elle s’investit  également dans le conseil d’administration du MRAX (le Conseil d’Administrarion du Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie), cofonde le CIIB (le Collectif contre l’islamophobie en Belgique) et participe à la création d’une plateforme destinée à “favoriser le dialogue entre les cultures et la coexistence”. 

“J’étais vraiment anti-système”

Pendant des années, l’activiste tente de faire avancer ses causes depuis la société civile. Elle se montre très critique à l’égard de la politique partisane et se situe plutôt à l’extérieur du système. “J’étais vraiment anti-système”, résume-t-elle.

En 2012, le Parti socialiste et Ecolo viennent pourtant lui proposer de se présenter aux élections communales. Il lui était difficile de trancher : “Je reprochais au PS de ne pas s’intéresser suffisamment aux enjeux climatiques et environnementaux, et à Ecolo, en tout cas à l’époque, de ne pas suffisamment s’intéresser aux questions de justice sociale et aux inégalités”. Elle choisit finalement de rejoindre la liste du bourgmestre socialiste de Molenbeek, Philippe Moureaux, avec l’ambition de faire “évoluer les choses de l’intérieur”.  

Sans disposer d’un budget important, ni d’un réseau familial local, elle est élue malgré sa 28e place sur la liste, à sa propre surprise. Elle siège d’abord comme indépendante apparentée au Parti socialiste, avant d’y prendre sa carte un an plus tard. Elle y découvre alors un fonctionnement qu’elle juge “très pyramidal, très hiérarchique et surtout des pratiques clientélistes”. 

À Molenbeek, son foulard ne constitue pas un obstacle à son élection communale. Mais lorsqu’elle tente de s’immiscer dans la politique régionale, son diagnostic est sans concession : “La petite voilée nous a servi à faire des voix à Molenbeek. Pour la Région, ce n’était plus possible. Je l’ai vécu comme une agression horrible.” À la fin de son mandat communal en 2018, elle décide de ne pas se représenter et quitte le PS. 

Jamal Ikazban, qui l’a côtoyée au conseil communal de Molenbeek, tempère cette lecture. À ses yeux, parler de « veto » lié au port du voile relève du procès d’intention : « Il faut ramener les choses à leurs proportions : il y avait 300 à 400 candidats pour 72 places. Cela fait forcément des centaines de déçus. » 

L’ancien chef de groupe socialiste au conseil communal garde en revanche une haute estime de ses qualités politiques. Il la décrit comme « l’une des meilleures conseillères », capable de défendre ses dossiers « avec passion », mais aussi comme « une femme de fer au cœur sensible ».

Pourtant, une histoire similaire avec Derya Alic s’est déjà produite. Cette conseillère communale schaerbeekoise, qui porte le voile, figurait sur la liste régionale présentée par la fédération bruxelloise du PS en 2014. Or, sur ses affiches électorales pour ce scrutin, elle apparaissait sans voile, contrairement à celles de la campagne communale de 2006. À l’époque, les explications divergeaient. Un socialiste bruxellois évoquait à SudInfo des pressions du parti, tandis que la fédération bruxelloise du PS défendait la thèse d’un choix personnel, conforme au fait que Derya Alic ne portait pas non plus le voile lorsqu’elle siégeait au conseil communal de Schaerbeek.

Une autre famille 

Depuis 2019, Farida Tahar poursuit son parcours politique chez Ecolo. Ancienne sénatrice, elle est aujourd’hui députée au Parlement bruxellois pour un deuxième mandat et cheffe de groupe à la COCOF. 

Cependant, cette nouvelle couleur verte ne l’a pas protégée des attaques. Ciblée par des publications l’accusant, elle ou la CCIB qu’elle a cofondée, de proximité avec la mouvance des Frères musulmans, Farida Tahar a vu ces doutes s’inviter jusque dans les couloirs de son parti. “Ce n’est pas qu’ils y ont cru, mais peut-être qu’il y avait une forme de curiosité. J’ai eu le droit à quelques questions qui m’ont embêtée, du style : “Pourquoi l’embête-t-on autant ? A-t-elle une proximité ?” Mais je me suis dit que je ne devais pas leur en vouloir”, se rassure-t-elle.

Sur la question des signes convictionnels, si Ecolo se montre plus ouvert que d’autres formations, une ligne de fracture subsiste. Elle explique que le parti est favorable au port de signes convictionnels dans la fonction publique, mais pas dans les fonctions d’autorité. Mais la députée n’est pas du même avis. Pour elle, la notion de “neutralité d’apparence” relève de l’illusion: “C’est impossible, ne serait-ce que par notre langage non-verbal. On symbolise tous quelque chose, on a tous notre histoire.”. À ceci, elle oppose la “neutralité d’actes” : “Je pense sincèrement que même dans une fonction d’autorité, on doit pouvoir juger l’acte qui est posé par le fonctionnaire plutôt que son apparence”. 

Cette conception de la neutralité trouve un écho chez Jamal Ikazban, aujourd’hui chef de groupe socialiste au Parlement bruxellois. Pour lui, le parcours de Farida Tahar démontre précisément pourquoi ses compétences doivent primer sur son apparence : « Elle a prouvé, depuis toutes ces années, qu’on devait avant tout la juger sur la qualité de son travail, sur ce qu’elle a dans la tête et non sur ce qu’elle porte sur la tête. »

En effet, le voile que porte la députée provoque une hostilité qui prend des formes multiples. Au Parlement bruxellois, pendant ses deux premières années de mandat, “deux députés MR ne prennent jamais la peine” de la saluer. Dans la rue, la violence s’est faite plus directe : il y a trois ans, elle explique s’être fait bousculer juste derrière l’hémicycle. Plus récemment, sa boîte aux lettres s’est fait saccager suite à ses prises de position sur Gaza. Sur les réseaux sociaux, elle n’est pas non plus épargnée : “Pourrait-on me dire ce que fait une voilée de merde au parlement bruxellois ?”, peut-on notamment lire sur une publication récente. 

Face à cette hostilité, l’élue bruxelloise trouve son équilibre loin du tumulte politique et des réseaux sociaux. Ses proches et l’art occupent une place essentielle dans sa vie. Passionnée de musique depuis l’enfance, elle trouve son principal exutoire dans le chant polyphonique au sein d’un chœur. À cela, s’ajoutent la randonnée, la lecture, le théâtre et le sport. La spiritualité est également un de ses refuges et un pilier dans sa vie : “me retirer, méditer, prier, me reconnecter à moi-même, ça m’apaise et ça me permet de remettre du sens dans mes engagements”.

Pour la députée écologiste, la politique n’a jamais été un plan de carrière. Elle perçoit ses mandats comme des missions temporaires qu’elle veut mener jusqu’à leur terme. Si elle réserve sa décision quant à une future candidature aux prochaines élections, une certitude guide déjà la suite de son parcours : “si ce n’est pas dans un parti, je continuerai de toute façon jusqu’à mon dernier souffle à me lever contre les injustices”.

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