Ethiopie et Érythrée au bord de la guerre ?

par , et

Photo © Yz-Wu

Photo © Yz-Wu

Le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed monte le ton sur l’accès à la mer Rouge. Un discours qui ne plaît pas à l’Érythrée, qui se trouve entre la mer et l’Éthiopie. L’armée érythréenne est aussi impliquée dans la reprise de la guerre civile éthiopienne. Elle combat aux côtés des rebelles du Tigré contre le gouvernement fédéral éthiopien. Les deux pays s’accusent mutuellement devant l’ONU de vouloir la guerre. Se dirige-t-on vers une escalade régionale ?

Depuis 2023, Abiy Ahmed martèle publiquement la nécessité « existentielle » pour son pays d’obtenir un accès souverain à la mer Rouge, par la force si nécessaire. Sa cible : le port d’Assab, situé au sud de l’Erythrée sur la côte occidentale de la mer Rouge. Pour le gouvernement éthiopien, l’accès à la mer revêt une importance à la fois économique et politique.

L’aspect économique se chiffre facilement : la mer Rouge est un couloir essentiel du commerce mondial. Plus de 90 % du commerce extérieur éthiopien passe par Djibouti, pays voisin, au prix de centaines de millions de dollars de frais portuaires chaque année. Un accès direct à la mer Rouge permettrait de s’affranchir de cette dépendance coûteuse en autonomie et en argent.

La majeure partie du commerce extérieur éthiopien transite par le port de Djibouti, tandis que celui d’Assab est au cœur des revendications de l’Éthiopie. La région du Tigré est la zone principale du conflit en cours. Carte réalisée par les auteurs de l’article avec le site Mapcreator. 

Serge Dewel, historien à l’Inalco et auteur de “Géopolitique de l’Éthiopie”, remet en question la sincérité de cet argument économique. Pour lui, l’enjeu est avant tout politique et de propagande. Une façon, pour l’Éthiopie, à la fois de renforcer le sentiment nationaliste de sa population et de réaffirmer sa puissance politique dans la région. “L’économie éthiopienne n’a jamais été aussi florissante et dynamique que lorsqu’elle était enclavée.  De quoi le pays a-t-il besoin ? D’un accès souverain à la mer qui lui coûte cher ou de diversifier ses accès pour éviter le monopole de Djibouti ? L’idée d’une reconstruction du pays par la restauration de son accès à la mer est un mythe très vivant chez les Éthiopiens.” 

Pour autant, le discours du premier ministre Abiy Ahmed ne plaît pas à tout le monde. L’Égypte, notamment, marque son désaccord face aux ambitions éthiopiennes. « Les Égyptiens, jusqu’à présent, disent que la mer Rouge appartient aux États riverains » analyse Medhi Labzae, chercheur au CNRS. « L’Éthiopie répond qu’elle peut légitimement être un État riverain de la mer Rouge puisqu’elle l’a été dans le passé (avant l’indépendance de l’Érythrée, NDLR) »

Kidane (nom d’emprunt), ancien soldat éthiopien, balaie d’un revers de la main les revendications du Premier ministre : « On ne peut jamais vraiment prendre un territoire par la force.  Même si on y arrive, après quelques années, l’autre côté rassemble ses forces et nous met dehors. Et alors la guerre ne s’arrête jamais. Ça fait trente ans que l’Éthiopie et l’Érythrée se battent. « 

Les tensions autour de la mer Rouge amplifiées par la guerre

Depuis septembre dernier, le conflit a repris entre les forces du Front de Libération du Peuple du Tigré (FLPT) et les forces fédérales éthiopiennes. Ces combats se déroulent dans le nord de l’Éthiopie, dans la région du Tigré, qui partage une frontière avec l’Érythrée. 

Dès juin, une conscription a été mise en place par le FLPT. « Ils sont venus chercher des gens chez eux, venus demander au moins un fils, au moins un enfant par famille. Au besoin, enfermer les parents de ceux qui ne voulaient pas donner leurs enfants. » raconte un témoin sur place (anonymisé pour sa sécurité). Les hostilités ont commencé peu de temps après. « À partir de fin septembre, il y a eu des combats aussi intenses que ce qu’on a vu en 2020-2022, qui ont eu lieu d’abord dans le sud du Tigré et qui ont remonté en quelque sorte vers le nord. »déclare-t-il.

2020-2022 : le conflit le plus meurtrier du XXIe siècle

En 2020-2022, l’Érythrée combattait aux côtés des forces fédérales, contre le FLPT. Le conflit a duré deux ans avec un bilan humain particulièrement lourd, surtout au Tigré : environ 600 000 morts.
En novembre 2022, les accords de paix de Pretoria mettent officiellement fin à la guerre civile. Ils prévoient deux engagements majeurs de la part des parties concernées. D’un côté l’armée du FLPT doit se désarmer et de l’autre le gouvernement fédéral doit organiser le retour des populations de l’ouest du Tigré déplacées par la guerre. Aucun des deux engagements n’a été respecté et l’Érythrée n’a pas été prise en compte dans l’accord, ce qui a mené à la reprise du conflit.

Aujourd’hui, les alliances se sont complètement renversées : l’Érythrée soutient le FLPT contre le gouvernement éthiopien. Les troupes érythréennes, restées dans le nord du Tigré depuis 2022, s’en sont retirées au début de ce mois d’octobre face à l’avancée des forces fédérales éthiopiennes.

La reprise des hostilités sur un territoire meurtri  

Principales victimes, les populations civiles ont déjà lourdement subi les conséquences du conflit de 2020-2022. « Il y a eu de graves sécheresses, et ni médicaments, ni nourriture. À cette époque, à Tagaru (autre appellation de la région du Tigré, NDLR), les populations étaient prises en étau sur toute la zone, entre l’Éthiopie et l’Érythrée« , rappelle Abraha (nom d’emprunt), un Tigréen qui a fui la guerre en 2020. Les séquelles restent profondes, notamment dans le secteur de l’éducation, très affecté par le conflit. Des écoles ont été détruites, réquisitionnées par l’armée et n’ont pas été reconstruites depuis lors, ce qui met en péril l’éducation des jeunes générations.

Ce précédent conflit avait fait environ 700 000 déplacés. “Il y a toujours des déplacés du précédent conflit » déclare Philippe Bonnet, directeur du bureau d’urgence de l’ONG Solidarités International. Le Tigré étant en conflit territorial avec les Amharas (une autre ethnie éthiopienne), les habitants tigréens vivant dans les zones contestées ont été déplacés en masse par les combats. « Des gens qui n’ont jamais pu rentrer chez eux. On a des camps avec des dizaines de milliers de déplacés qui sont toujours là dans les zones rurales.” Beaucoup craignent une augmentation de ce chiffre de déplacés avec la reprise des conflits. « À l’heure actuelle, la plupart des jeunes fuient le Tigré. Ils se réfugient à Addis-Abeba (la capitale) pour échapper à la guerre. Mais les personnes âgées, elles, n’ont aucune raison de quitter le Tigré. Soit elles y vivent, soit elles y meurent. » partage Abraha (nom d’emprunt), un Tigréen exilé. 

Pour les Tigréens qui n’ont pas quitté la région, les conséquences humanitaires de la reprise des conflits sont lourdes. Le manque d’essence, de ressources et d’accès aux soins alimentent la précarité et l’insécurité. À cela s’ajoute une sécheresse particulièrement importante cette année qui fragilise les récoltes, exposant la population à la famine. 

Un chercheur anonymisé décrit la situation sur place : “On espère que l’aide humanitaire va pouvoir venir. Il y a eu hier des camions d’essence humanitaires qui sont venus. Là, dans la semaine écoulée, il y a eu sept camions de médicaments qui sont arrivés. 
Donc ça c’est très important pour pouvoir relancer les services publics, notamment les hôpitaux dont certains ont été pillés aussi. Au niveau de l’ordre et de la sécurité quotidienne, les gens tentent de rester chez eux le soir, il y a des patrouilles par quartier qui sont organisées. 
Ça va mieux que la semaine dernière.”

L’escalade probable pour certains, évitable pour d’autres

Une guerre entre les deux pays voisins est « très probable » selon Medhi Labzaé : « Ce que dit en ce moment le gouvernement fédéral éthiopien laisse croire qu’ils vont poursuivre les forces de défense du Tigré qui se seraient réfugiées en Érythrée. Pour eux, c’est une agression de l’Érythrée et ils ont le droit d’y répondre, y compris en frappant dans leur territoire.  Il y a quelques mois, on a vu plusieurs discours d’officiels éthiopiens qui remettaient en cause la souveraineté érythréenne. Donc, ces discours affirmaient que l’indépendance de l’Érythrée en 1993 avait été une erreur.« 

Une analyse qui n’est pas partagée par Philippe Bonnet, de Solidarités International, qui travaille avec des collaborateurs sur place. « Je ne crois pas à un conflit entre l’Éthiopie et l’Érythrée. Je ne pense pas que les Américains laisseraient faire. Ils viennent de lever les sanctions qu’ils avaient contre l’Érythrée pour leur permettre de les aider par rapport à tout ce qu’il se passe avec les Houthis au Yémen. Je n’ai pas l’impression que la puissance militaire de l’armée éthiopienne soit suffisante pour que le gouvernement éthiopien prenne ce risque.« 

Serge Dewel émet aussi des doutes : « Je pense que le risque d’une implosion de l’Éthiopie est plus grand que celui d’une guerre avec l’Érythrée. Alors, que l’Érythrée soit partie prenante de cette implosion, certainement.« 

La première victime d’une escalade serait la population tigréenne. Pour Kidane et Abraha, la paix reste le seul objectif. Kidane s’est battu pour le FLPT pendant la guerre de 2020-2022 et tient toujours beaucoup à sa région d’origine, le Tigré. Lorsqu’on lui demande s’il espère une victoire des forces tigréennes, érythréennes ou éthiopiennes, il ne choisit pourtant aucune des trois options : « J’espère qu’il y aura un accord de paix. J’espère. Parce que pour sauver le peuple tigréen, il faut un accord de paix. C’est la seule solution. La seule. Le monde, les Nations Unies, l’Union européenne, ils doivent intervenir pour qu’il y ait des discussions. » Même discours chez Abraha, qui résume en quelques mots :  » J’espère voir le Tigré libéré de la guerre. « 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Nouveau sur Mammouth

Ethiopie et Érythrée au bord de la guerre ?
Personnel sous pression dans les centres fermés
Rentrée académique fantôme au Sud-Kivu
Manifestations : jusqu'où peut aller la police ?