Violences dans le couple : parcours d’un auteur en quête de réhabilitation
Joanne Adela Low (CC BY NC SA)
Il a 25 ans et une condamnation pour les violences qu’il a commises dans son couple. Entre une adolescence construite dans la brutalité, des modèles amoureux romancés et une difficulté à gérer ses émotions, les mécanismes sont nombreux.
Il fixe le sol. Sur le mur, une roue des émotions colorée. Autour de lui, des hommes assis en rond qu’il ne connaît pas parlent à tour de rôle. Trop longtemps. Trop fort. Il soupire. Se crispe. Puis, encore une fois, ses nerfs lâchent :
« On va l’écouter encore longtemps, lui ? »
Le ton monte, les voix se superposent et l’intervenant recadre. Silence. Les bras croisés, il ne comprend pas encore ce qu’il fait là.
Ce jour-là, c’est la première fois qu’il pousse la porte de Praxis, seule ASBL francophone de Belgique à accompagner officiellement les auteurs de violences dans le couple. Il a 25 ans et la participation à ce groupe de parole fait partie des conditions de sa condamnation avec sursis. Au fil des séances, il commence à y trouver son compte et à libérer sa parole. Une parole qui, sans excuser, permet de comprendre les mécanismes et de mettre en perspective les actes qu’il a commis.
On ne frappe pas les filles
La toute première fois qu’il a été enfermé, il avait 14 ans. Les cicatrices sur son visage témoignent de cette adolescence dans la violence. Balloté de centres ouverts en centres fermés, pas toujours facile à la maison et pas toujours facile de sortir des stigmates d’un quartier d’Anderlecht. Sur un ton calme et mesuré, il raconte cet adolescent placé en Institutions Publiques de Protection de la Jeunesse (IPPJ) pour coups et blessures et qui n’arrivait pas à accepter l’autorité. Un garçon au caractère « spécial », ce qui, inévitablement, a impacté ses relations et les impacte toujours. Un garçon qui, entre ses 16 et 20 ans, a commis des violences dans le couple.
Il s’est, lui aussi, forgé sa conception des normes sociales à travers son environnement. Celles de la masculinité, de la famille, de la réussite mais aussi celle du couple. Dans un couple, « il y a de l’amour mais aussi des hauts et des bas ». C’est un modèle hétéronormé intégré et repris dans de nombreux couples. Il est d’ailleurs repris dans la majorité des couples-références de la pop culture : Rihanna et Chris Brown, connu pour avoir physiquement maltraité RiRi. Rachel et Ross dans Friends, dont la relation est régulièrement traversée par la jalousie, les conflits et des rapports de contrôle. Ou encore Mike Tyson et Robin Givens. Des modèles amoureux où les « bas » riment souvent avec jalousie, rapports de force, communication malsaine ou contrôle, jusqu’à parfois banaliser certaines formes de violence.
La recherche GENVIPART (IERDJ 2024) de février 2024 a tenté de différencier les différents types de violences dans le couple. La sienne s’apparente à la violence ‘’anomique’’, provoquée par les pulsions et les émotions non régulées, en opposition avec la violence ‘’oppressive’’, liée au contrôle d’autrui. Si les violences qu’il a commises s’inscrivent dans une vie marquée par la violence subie et reproduite, elles servent aussi à se faire respecter ou à rétablir le respect qu’il estime lui être dû. Une logique qui rappelle l’emprise des violences oppressives. Les notions théoriques semblent décidément bien compliquées à épouser les contours complexes de la réalité.
La victime, son ex-copine, ce n’est pas elle qui l’a balancé. Elle, devenue un souvenir honteux, sans nom, s’était adaptée. Par choix ? Par peur ? Ou par nostalgie d’une lune de miel qu’elle aurait voulu retrouver ? Il y a autant de raisons de rester dans le cycle des violences que de victimes. Une femme sur trois en Belgique subit des violences psychologiques, physiques ou sexuelles commises par un ou une partenaire intime au moins une fois au cours de sa vie (EU-GBV 2021-2022). Elle, s’était accommodée aux violences verbales et psychologiques, qui étaient les plus fréquentes dans cette relation. Lucide, il admet : « si tu arrives vraiment à lui faire du mal psychologiquement, ça en revient quasiment à la même chose que de lui faire du mal physiquement ». Même si de la violence physique, il y en avait aussi. De la violence sur objet, c’est comme ça qu’on dit. Les jets d’objets dans sa direction et les claquements de porte. Ça faisait partie des « bas ».
À chaque faute suffit sa peine
Il aurait préféré que la situation se règle autrement, « entre les concerné·e·s », même s’il dit aujourd’hui comprendre leur réaction. Ce soir-là, après une histoire de tromperie – un moment particulièrement à risque (GEPS 2020) – son comportement devient, selon ses mots, « tellement déplacé ». C’est la mère de son ex-compagne qui appelle la police. Jusqu’ici, elle tentait d’apaiser, de faire tampon. Cette fois, ça ne suffit plus.
Un appel à l’aide pour offrir une chance au jeune couple de briser le cycle de la violence. Évidemment, cette chance, il ne l’a pas saisie au début. Caractère oblige, il a d’abord refusé de se rendre à la convocation de police pour être auditionné. Alors recherché, il est finalement arrêté et enfermé. Après tout, il commence à avoir l’habitude…
Maintenu en détention préventive, dire qu’il ne leur en a pas voulu serait mentir. Il en a eu des idées sombres envers celles et ceux qui n’ont pas voulu régler ça comme il l’aurait voulu, toujours persuadé que ça aurait été possible. Pourtant, coincé à ne rien faire d’autre que ressasser les actes commis et à en préméditer de nouveaux, quelque chose a fini par changer. Est-ce l’insalubrité de sa cellule, la promiscuité avec les détenus ou les interminables procédures judiciaires qui auraient eu raison de lui ? Ces conditions supposées créer le fameux ‘’choc carcéral’’, vaccin contre toute envie de récidiver. Pour les violences dans le couple, les chiffres de Charlotte Vanneste contredisaient déjà cette croyance dans sa recherche de référence de 2016. La prison augmente la violence. En Belgique, 20% des auteurs de violences dans le couple ont un risque de récidiver dans les deux ans qui suivent une formation avec Praxis, contre 54% des auteurs de violences dans le couple condamnés à des peines d’emprisonnement ou d’amende.
Après son jugement, son assistante de justice, chargée de la guidance et du suivi des conditions de peine des justiciables, l’oriente vers les locaux de Praxis. Deux entretiens préalables pour expliquer le fonctionnement de l’ASBL et c’est parti pour rejoindre un groupe de parole masculin. La base : écouter et respecter la parole de l’autre. Des milliers de paroles et de mots pour enfin raconter durant toutes ces heures les violences exercées, mais aussi parfois subies au cours de sa vie. Des dizaines de jours à réfléchir avec les intervenant·e·s et les participants et à mettre des mots sur ce qui n’a jamais été dit. Des mots qui peuvent ouvrir les portes d’un nouvel horizon : un horizon plus apaisé, serein. Accompagner les personnes qui exercent des violences au sein du couple, c’est aussi une façon de protéger les victimes, comme l’explique la responsable clinique de Praxis, Cécile Kowal.
Changer de blaze
Le ‘’blason’’. C’est le rituel qui clôture le groupe de parole. C’est le moment symbolique où les participants s’échangent les qualités et les défauts qu’ils ont relevés chez un membre du groupe. Dans sa voix, il est évident que c’est un moment clé. Un moment où le regard qu’on a posé sur lui a changé. Plus qu’un énième homme violent dans son couple, il est aussi devenu une personne capable de se remettre en question, d’admettre la responsabilité de ses actes et avide de changement. C’est pour ça qu’il parle aujourd’hui. Lors de ces séances, il a pu parfois reconnaître son caractère chez certains des participants mais il a surtout pu constater la diversité des profils. Tous ces hommes de milieux, d’âges et d’origines différentes, unis par le même passage à l’acte.
Le ‘’blason’’, ensemble des signes distinctifs et des emblèmes d’une famille, c’est l’opportunité de changer d’étiquette. C’est l’occasion de passer dans la catégorie de ceux qui osent admettre leurs erreurs et prendre leurs responsabilités. Dans sa relation actuelle, tout n’est pas rose, bien sûr. Sa nouvelle partenaire, elle s’adapte aussi. La trentaine de séances avec Praxis n’est certainement pas suffisante pour sortir complètement des réflexes appris et du cycle très complexe de la violence dans le couple. Mais c’est un début. Le début, peut-être, d’une nouvelle vie qui permet la discussion, la remise en question et la reconnaissance de ses propres limites. Le début d’un regard critique sur les conceptions du couple, de la masculinité et de la féminité qui s’imposent à nous. Et peut-être alors, le début d’une certaine liberté.

