Une Zad pour créer une nouvelle société

A Arlon,  l’ancienne Sablière de Shoppach, un site d’une trentaine d’hectares en partie répertorié comme site de grand intérêt biologique, est voué à devenir un zoning artisanal. C’est en tout cas le projet de son propriétaire, l’intercommunale Idélux. Pour empêcher le bétonnage de cette zone, des activistes écologistes y campent depuis le 27 octobre et sont bien décidés à ne pas quitter leur ZAD (Zone à défendre).

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Photo : Anne-Isabelle Justens (CC BY NC ND)

A Arlon,  l’ancienne Sablière de Shoppach, un site d’une trentaine d’hectares en partie répertorié comme site de grand intérêt biologique, est voué à devenir un zoning artisanal. C’est en tout cas le projet de son propriétaire, l’intercommunale Idélux. Pour empêcher le bétonnage de cette zone, des activistes écologistes y campent depuis le 27 octobre et sont bien décidés à ne pas quitter leur ZAD (Zone à défendre).

Photo : Anne-Isabelle Justens (CC BY NC ND)

Depuis la gare, la ZAD est à une grosse demi-heure à pied. Au fil des pas, le long de la Nationale, la ville s’éloigne.Les maisons se font rares et laissent la place à de plus en plus d’arbres. Le paysage change peu à peu, et les oiseaux se font soudain entendre entre les passages de voitures. À un carrefour, un panneau tagué du fameux A de anarchie apparaît. C’est le bon chemin. 

Il fait moche. Un temps de novembre en Belgique. Humide et froid. Et puis enfin une banderole « Sablière en Danger ». C’est l’entrée de la Zad. Au fil du chemin, des slogans accompagnent les visiteurs : « Respect existence or expect resistance », « Soyez curieux », « Sous les cagoules, vos enfants », « Parlez-vous les uns les autres »… Les pieds s’enfoncent dans le sol boueux et glissant de cette route de fortune. Après quelques chutes évitées, quelques barricades contournées, le camp apparaît peu à peu. Les tentes colorent le paysage jusqu’ici si gris. 

Installés autour du poêle, des jeunes se retrouvent dans un « salon » improvisé, composé de quelques chaises sous une bâche et d’une petite bibliothèque. Le camp dispose de quatre ou cinq cabanes comme celle-là, dont la plus grande sert pour la cuisine, lieu de vie par excellence avec ses caisses de légumes et ses étagères faites de bouts de bois et de palettes sur lesquels s’amoncellent vaisselle et denrées de toutes sortes. Au centre de cette pièce, une vieille gazinière tient le premier rôle. Quand il pleut, tout le monde s’y précipite pour se préparer une tasse de thé et se tenter de se réchauffer.

Plaque de la société Idélux taguée du A de anarchie
La banderole "Soyez curieux" nous guide vers le camp
Entrée de la Zad, le chemin est boueux
La cuisine est composée de palette et de bout de bois ficelés.
Les denrées de toutes sortes s'amoncellent sur des étagères improvisées
Respectueux de l'environnement, les zadistes ont fait un compost

Une zone et un mode de vie à défendre

Pour ces jeunes qui viennent des quatre coins de la Belgique et même parfois de France, la Zad est certes un combat contre un projet bien précis, mais c’est aussi et surtout un mode de vie et un lieu de débats. On y croise une fille déscolarisée depuis longtemps, un futur ingénieur, un étudiant en sciences politiques … Celui-ci ne travaille pas pour le moment, celle-là a un job parce qu’il faut bien mais rêve d’une vie de lutte à plein temps. Ils viennent pour la journée, pour le week-end ou la semaine. Ils sont tous très différents mais une même chose les rassemble : leur colère. La plupart des zadistes ont moins de 30 ans, la vie devant eux… Mais ce futur ne leur plaît pas. Pas comme ça. Pour certains, cette zad est même une chance. Elle vient donner du sens à leur existence. « S’énerver tout seul dans sa chambre, en pensant que tout va mal est plutôt déprimant », confie Robin, un jeune homme déscolarisé à la figure de gamin, un peu perdu dans son énorme veste de pluie. « Depuis que je suis ici, je me sens vivant parce que je me bats. Et puis, je ne suis plus tout seul. Même si ce n’est pas le but, la Zad remonte le moral ! »

Qu’il soit scolaire, politique ou sociétal, ces jeunes se sentent en dehors du système. Alors ils en construisent un autre autour de l’écologie et du vivre ensemble. « L’école nous formate et nous empêche de penser. Les politiques ne veulent qu’une chose : faire de nous des petits pantins obéissants. Eh bien, nous ne voulons plus rester dans les clous », affirme Robin.

Le principe de la Zad est simple : pas de chef, pas de loi. Se sentir hors-la-loi ici n’a pas beaucoup de sens. « Si la loi est mauvaise, pourquoi rester dans la légalité ? », explique Pierre, chapka sur la tête. « On n’a pas besoin de lois », renchérit Jean, étudiant en sciences politiques en « pause ». « Quelques personnes qui prennent des décisions pour des millions de gens, ça ne peut pas marcher. La démocratie ne peut fonctionner que  localement. Un petit groupe de personnes qui décide pour lui-même », poursuit le jeune homme aux longs cheveux.

Ici, toutes les décisions se prennent au fur et à mesure et sont discutées en groupe. Si chacun est responsable de lui-même, le respect des lieux comme des autres est essentiel. En cas d’expulsion par la police, pas de mot d’ordre, chacun est libre. « Si tu es du genre à vouloir aller au contact ou à t’enchaîner à un arbre, fais-toi plaisir… Si, par contre, tu préfères courir le plus loin possible, libre à toi ! On ne va pas forcer quelqu’un à militer d’une façon ou d’une autre, chacun doit le faire selon sa personnalité », expose Jean. 

Vivre en connexion avec la nature

Le soir tombe vite à cette période de l’année. Vers 17h30, tout le monde est rassemblé autour du poêle dans le salon. Les pieds nus tendus vers le feu et les chaussettes pendues au-dessus, histoire de les sécher un peu. On distingue à peine qui est qui. On mange des pâtes en lançant des débats. Du plus terre à terre au plus philosophique, les sujets s’enchaînent. Tout le monde donne son avis, on s’écoute, on témoigne. L’absence d’électricité crée du lien. Avec la nature d’abord car elle impose son rythme, et avec les autres ensuite puisque dans la zad, on est privé de ces précieux portables. La seule chose à faire sur le camp, c’estcuisiner, entretenir le feu ou parler. 

Certes, la zad est illégale, mais elle existe et fait exister ces jeunes qui sont fatigués des demi-mesures. Autour d’une revendication environnementale, ils remettent en question tout un mode de vie basé sur la domination de l’homme sur la nature et sur la toute-puissance de l’argent. Qu’on soit d’accord ou pas avec ces jeunes, ils nous font réfléchir, nous bousculent dans nos certitudes. Ils vivent dans la boue, dans le froid mais entourés d’oiseaux et d’arbres. Ceux de la région rentrent parfois chez eux, histoire de se décrasser et de prendre un peu de recul, mais pour la plupart, ce retour à la réalité est violent. Ils n’ont qu’une obsession, retourner au combat.

Les concessions ne font pas partie de leur vocabulaire. « On ne s’en ira pas tant que le projet ne sera pas abandonné », affirme l’un des militants. « Et pas avant d’avoir la garantie que le site sera préservé », ajoute un autre.  Utopistes ? Certainement mais aussi très conscients que le chemin sera long. « Ce n’est si grave », s’amuse l’un d’eux. « Le camp sous la neige, ce sera plutôt joli, non ? »

Le A de Anarchie trône fièrement au milieu des arbres.
Campement des zadistes avec, en avant plan ,  en évier de fortune pour faire la vaisselle
campement de la zad, un tente, un essuie qui pend sur une corde.
Zadistes cagoulés, sur le Sablière d'Arlon

Tente blanche au milieu de la nature sous la grisaille du mois de novembre

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