A bord de la Rolling douche, une maraude pas comme les autres
Photos: Victor van Ypersele
À bord de Rolling Douche, cette maraude pas comme les autres, règne une ambiance singulière. A l’intérieur de leur motor-home ? Une douche pour les sans-abris.
En ce début de mois décembre, d’épais nuages s’amoncellent au-dessus de la place Flagey. La pluie fine commence doucement à s’abattre sur le toit du motor-home, garé au centre de la place. Soudain, une alarme retentit.
« Quinze minutes pas plus, une fois que la porte de la douche se referme », explique Julien, le responsable, en coupant la sonnerie. Pierrot, un des deux travailleurs sociaux, frappe doucement à la cabine. « Salas, c’est fini la douche, on laisse la place aux suivants ! »
La porte s’ouvre et un homme d’une trentaine d’années apparait, enjoué. « C’était une bonne douche ? », demande Pierrot. Salas hoche la tête avec un grand sourire.
« T’aurais pas une veste s’il te plait ? », Pierrot fouille dans les nombreux tiroirs remplis de vêtements et lui tend une doudoune jaune. « Si tu veux, j’ai le bonnet qui va avec ! » Quelques rires fusent dans la bonne humeur générale et puis la tournée reprend, avec ses visages et histoires de vie.


Rolling Douche, la solidarité sur roues
L’association « Rolling Douche » est née d’un questionnement autour des difficultés d’accès à l’hygiène pour les sans-abris. Aujourd’hui, c’est Julien qui en a repris la coordination. Il dirige une petite équipe soudée, composée de deux travailleurs sociaux, Pierrot et Florence, ainsi que de plusieurs bénévoles dont Catherine.
« On ne fait jamais exactement la même tâche », raconte-t-elle en rangeant des thermos. « Pierrot et Florence, eux, sont plutôt du côté des bénéficiaires moi, j’essaie surtout de me concentrer sur la partie comptoir. »


Une équipe bien organisée: Florence et Pierrot, les travailleurs sociaux et Catherine, la bénévole.

Les lundis, l’équipe s’installe à Flagey ; les mercredis, elle se déplace à Schaerbeek et les vendredis, c’est la gare du Midi. Trois après-midis par semaine donc, la douche se promène dans Bruxelles, accompagnée de deux autres associations : « Bulle », une laverie mobile et le foodtruck « le Ralliement des Fourchettes ».
« On s’est greffés parce qu’eux fonctionnent aussi par système de maraude. C’est un peu bête que chacun fasse ses choses de son côté », explique Julien.
À l’intérieur du motor-home d’occasion, chaque millimètre d’espace est consacré à des tiroirs remplis de vêtements propres et de produits d’hygiène.
Au fond, se trouve la cabine de douche. Vers l’avant, sous une fenêtre relevable, un petit comptoir a été aménagé. « C’est de la bricole », avoue Pierrot. C’est ici que les sans-abris viennent chercher un café brûlant, une soupe ou parfois juste un moment pour bavarder.
Et pour faire vivre tout cela, Rolling Douche repose presque entièrement sur la solidarité. Une dépendance fragile, mais aussi une force, selon Julien. « On voit toute une chaîne de solidarité se mettre en place », dit-il. « Parfois, des voitures arrivent avec le coffre plein de vêtements. C’est assez saisissant de voir que, malgré la crise, malgré le bruit du monde, les gens répondent encore présents. »



Hop, à la douche !
Tout le monde est noté sur la liste des douches, ça peut enfin commencer. « Comme on n’a quasiment que treize places, c’est premier arrivé, premier servi », explique Julien. « Ils doivent aussi respecter les règles : ne pas boire, ne pas se droguer, rester relativement sobres. Sinon, pas de douche. »
Michelle, enveloppée dans son long manteau blanc, sourit en coin : « Je suis toujours parmi les premiers. Un quart d’heure de douche, ça fait vraiment du bien. Et puis, ils sont super bien équipés, il y a même du shampoing pour les cheveux blonds ! »
Pendant que les douches s’enchaînent, l’activité ne faiblit pas : les cafés fusent, les vêtements sont distribués, les conversations animées résonnent sur la place.
Logan, assis sur un banc derrière le motor-home, raconte : « Tout le monde vient, toutes les cultures se mêlent, il n’y a jamais vraiment d’embrouille. »
Pour beaucoup, le motor-home se découvre grâce au bouche-à-oreille. « C’est un gardien de la paix, il y a 3-4 ans, qui m’a fait découvrir ça », continue Logan.


Tout n’est pas tout rose
Yann, un vieux Polonais aux cheveux longs s’impatiente de se laver tout en racontant ses anecdotes farfelues à Catherine qui l’écoute un sourire en coin. Il aurait eu un autographe de Freddy Mercury en 1982 !
« Désolé Yann, on a problème avec l’eau, elle est froide », le coupe Florence. Quelques imprévus sont inévitables dans cette maraude un peu spéciale et il faut parfois se réorganiser. « Quand on est arrivés, il n’y avait pas d’eau, mais tout se passe bien », me glisse Pierrot en vérifiant chaque tuyau branché aux arrivées d’eau de la ville. « On mettra les guirlandes de Noël quand on aura l’électricité », ajoute Julien en riant.


Et puis, au milieu de cette routine bien rodée, la réalité de la rue rappelle vite qu’ici, rien n’est jamais simple. « Aujourd’hui, par exemple, un homme est arrivé avec un énorme cocard », raconte Julien. « Il s’est fait tabasser ce week-end. Il y a toujours quelque chose qui te ramène à la brutalité de la rue. » Et chaque lieu a son propre visage : les publics diffèrent d’un quartier à l’autre. « A la Gare du Midi, les bénéficiaires sont parfois plus difficiles à aborder, et le sentiment d’insécurité y est plus fort », précise Pierrot. Et l’ampleur du besoin se rappelle à tous : selon le dernier rapport de Bruss’help, environ 10 000 personnes sont sans-abri ou mal-logées à Bruxelles.
C’est la fin de la journée, après quelques soucis d’eau chaude, Yann arrive finalement à prendre sa douche, c’est le dernier. La pluie tombe toujours autant, la place Flagey, plongée dans le noir est presque vide. Chacun est retourné à son abri. L’équipe, fatiguée, commence à ranger le matériel mais se prépare déjà pour la prochaine maraude, consciente que le besoin reste constant dans la rue.


