Une bise et puis s’en va ? 

L'exil des étudiants français à Bruxelles devient de moins en moins accessible

par

Photos : Samuel De Pryck

L’exil des étudiants français à Bruxelles devient de moins en moins accessible

Photos : Samuel De Pryck

Chaque année, les universités et hautes écoles belges voient affluer des milliers de jeunes venus de France. Face à un système d’enseignement supérieur qu’ils jugent obstrué ou inabordable, ces expatriés utilisent la Belgique comme porte de sortie. À Bruxelles, cette jeune communauté se construit un quotidien hybride, entamant un chapitre de vie où tous les repères changent. Mais entre quotas contestés et nouvelles pressions budgétaires, le pays hôte semble s’agacer de cet afflux constant. Un durcissement financier qui menace de ternir l’éclat de leur eldorado étudiant.

Le crayon gratte nerveusement le papier avant de s’arrêter net. La tête lourde, Mathis Bouffard, 19 ans, lutte pour ne pas s’endormir. Son bureau étant encombré, l’étudiant s’est improvisé un espace de travail sur l’appui de fenêtre, les jambes collées au radiateur, pour trouver un peu de chaleur dans son kot du centre-ville. Il doit impérativement avancer sur les croquis de ses créations de fin d’année, mais la fatigue le gagne.

Habillé d’un t-shirt blanc et d’un pantalon de training noir, le jeune homme s’installe dans son salon, où des ébauches de mode sont accrochées au mur près d’un buste de couture. Il pose sur la table un grand verre d’eau, servi dans une chope de Jupiler. Derrière ses lunettes et sa barbe noire, Mathis, originaire de la région de Rouen et débarqué à Bruxelles il y a deux ans et demi, dégage une certaine assurance. Sa voix est grave, son débit rapide et concis. Il jongle au quotidien entre ses études et ses jobs étudiants, alternant ses shifts derrière le bar du Château Moderne, au Mont des Arts, et celui du Frit Cocq, place Fernand Cocq à Ixelles.

S’il a choisi de s’inscrire en section styliste-modéliste à la Haute École Francisco-Ferrer, ce n’est pas par dépit. Le jeune homme avait l’occasion d’intégrer une école privée à Paris grâce à l’aide de sa famille, mais l’angoisse financière a eu raison de cette piste. « Si je fais un an à Paris et que ça ne me plaît pas, j’aurai dépensé 10 000 euros pour rien. » Au départ, l’idée était simple, faire une « année test » à Bruxelles, où les études sont beaucoup moins chères, pour s’assurer que la mode était vraiment sa voie avant de retourner en France. Entre-temps, Mathis a été séduit par l’effervescence et l’ouverture d’esprit de la capitale belge. « J’ai compris qu’ici, je vivais un nouveau chapitre. »

Mais l’étudiant en mode n’est pas un cas isolé. La Fédération Wallonie-Bruxelles accueille aujourd’hui près de 40 000 étudiants étrangers dans les études supérieures. Au sein de cette communauté, environ la moitié détient un passeport français. Une proportion écrasante qui met en évidence les failles d’un système universitaire tricolore perçu comme trop élitiste. Si les filières artistiques attirent les esprits créatifs en quête de liberté financière, c’est principalement dans le secteur de la santé que l’exode prend des allures de fuite massive, poussant les décideurs politiques belges à dresser de nouvelles barrières financières en plus des quotas encadrant déjà certains cursus.

À deux pas de la place de la Monnaie, le Bigg Cake affiche l’esthétique soignée des nouveaux repaires branchés de la capitale. Pour échapper au brouhaha du lieu, il faut s’enfoncer dans l’arrière-salle. C’est là, finissant leur goûter, que Youna Denis, 20 ans, et Anna Touché, 18 ans, papotent, retardant l’étude programmée. La première, originaire d’Angoulême, dégage une énergie positive sous ses cheveux bruns ondulés. La seconde, Bordelaise au pull rayé, affiche un sourire juvénile. Toutes deux étudiantes en première année de kinésithérapie, elles partagent une allure sportive et une amitié fusionnelle, née d’un véritable hasard.

On a été acceptées le lundi, et la rentrée c’était le vendredi. Il a fallu faire les valises, partir s’installer, trouver un appartement… C’était vraiment la course.

Youna Denis

Une loterie au sens strict. En France, la concurrence féroce du parcours médical bouchait l’horizon des deux jeunes filles. Animées par ce projet d’étude depuis l’enfance, elles ont vu l’alternative belge s’imposer comme une évidence. Mais ici, le graal ne revient pas au plus méritant. Pour les non-résidents, l’accès est limité à un quota de 30 %, attribué par tirage au sort. Lors de leur cuvée, seules 156 places étaient disponibles pour 515 postulants.

L’attente fut longue et incertaine. Leurs amis n’avaient pas été mis dans la confidence de leurs démarches, pour s’épargner la douleur d’un échec supplémentaire. Jusqu’au 8 septembre, les deux jeunes femmes ignoraient si le destin allait enfin leur sourire. Et puis, le soulagement est arrivé, brutal. Youna et Anna s’en souviennent les yeux encore brillants. L’annonce a déclenché une euphorie immédiate, atténuée par le stress d’un départ précipité.  « On a été acceptées le lundi, et la rentrée c’était le vendredi. Il a fallu faire les valises, partir s’installer, trouver un appartement… C’était vraiment la course », confie l’aînée.

Aujourd’hui, la pression est retombée. Le rugby universitaire, lien fondateur de leur amitié, et les entraînements au club bruxellois du Kibubu leur servent d’exutoire pour évacuer les tensions de la semaine. C’est là, mais aussi sur les bancs de l’école, qu’elles ont soudé un groupe d’amis majoritairement français. Ensemble, cette micro-communauté s’est naturellement pliée aux coutumes locales. Finies les multiples bises pour saluer, place à l’unique accolade belge. À table, ils utilisent désormais d’instinct le verbe « savoir » à la place de « pouvoir » pour demander le sel. De leur ancienne vie, il ne leur manque qu’une seule véritable institution : « La cantine le midi ! », lâche Youna. Ici, le traditionnel repas chaud du CROUS, ces cantines universitaires françaises offrant un menu complet pour 3,30 euros, a été balayé par l’inévitable club sandwich.

Derrière l’insouciance de cette nouvelle vie, le poids financier de cette communauté étudiante, estimé à 150 millions d’euros annuels, crispe de plus en plus la sphère politique. Face aux refus répétés du gouvernement français de mettre la main au portefeuille pour financer ses propres ressortissants, la riposte belge s’organise autour d’un acronyme, le DIES (Droit Individuel à l’Enseignement Supérieur). L’objectif est clair, faire grimper le minerval des étrangers de 1194 à environ 3194 euros dès 2027. Pour contourner la réglementation européenne, qui interdit les discriminations tarifaires, le gouvernement a imaginé une parade. La hausse s’appliquera à tous, mais les résidents belges bénéficieront d’une bourse compensatoire automatique. Si cette flambée n’effraie pas les étudiants aisés fuyant les écoles privées françaises à 8000 euros, elle menace de transformer l’exil de nombreux voisins en mirage.

Au troisième étage du grand bâtiment du 144 Rue du Midi, la lumière baigne l’atelier de design textile. Sur les grandes tables de travail, s’étalent de multiples petites taches de peinture séchée. C’est jour de portes ouvertes à l’Académie royale des Beaux-Arts, et Lola Savoye, 26 ans, ne manque pas à l’appel. Jean large foncé, long sleeve Carhartt rayé, frange courte complétée par de grandes lunettes fines, la jeune femme dégage une élégance discrète. Rayonnante, la voix posée, elle partage son expérience à qui veut bien l’écouter entre les étagères chargées de bobines de fils et les imposants métiers à tisser

On te fait sentir que, venant du privé, tu as un peu acheté ton diplôme. 

Lola Savoye

Originaire de Grenoble, Lola a d’abord fait ses armes à Paris, dans une école de mode privée financée par ses parents. À l’heure d’entamer un master, l’horizon se bouche. Ses parents ne pouvant assumer les frais d’un nouveau cursus privé, elle tente de se tourner vers le public. Elle se heurte alors à un mur. En France, passer d’un secteur à l’autre nécessite un dossier en béton. « On te fait sentir que, venant du privé, tu as un peu acheté ton diplôme. » La Belgique s’est offerte à elle comme une page blanche, sans la juger sur l’étiquette de son ancien diplôme. Ici, la sélection s’est faite sur la fibre créative, pas sur le passeport. « Sur onze étudiants pris en première année, on comptait à peine trois ou quatre Belges et un Suisse. Tout le reste, c’était des Français. »

En guise de lien social et bonus de fin de mois, l’étudiante travaille deux soirs par semaine au Théâtre des Tanneurs. Mais l’équilibre financier reste fragile. Ayant perdu ses droits au CPAS cet été suite à un simple courrier manqué, ses 200 euros mensuels ne suffisaient plus, la forçant à appeler ses parents à la rescousse pour payer son loyer. Face aux nouveaux projets de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le constat est amer. Son année d’études, facturée aux alentours de 450 euros depuis son arrivée en 2022, va grimper à 1 194 euros en septembre prochain. Le projet DIES pour 2027 lui fait froid dans le dos. « C’est la douche froide. Mes parents m’ayant déjà payé le privé en France, si ça avait coûté ce prix-là à mon arrivée, ça aurait été un énorme frein. »

Si le système belge menace de devenir un luxe pour les portefeuilles, le véritable prix de cet exode se paie au quotidien, dans l’intimité des kots. À Schaerbeek, au troisième étage d’un immeuble sans ascenseur, Lily Fabre Galinon a trouvé un pied-à-terre. Coquette, les cheveux bruns retenus par un bandana léopard, elle fait compoter des carottes dans un petit poêlon. Habillée tout en noir, un haut et un jean simples qui soulignent une allure soignée, elle s’exprime d’une voix portant l’accent chantant du Sud, bravant le chahut de la hotte, couvert par le vacarme de la machine à laver lancée par sa colocataire française.

Le plus dur, c’est d’avoir l’impression de louper beaucoup de moments de vie importants, des anniversaires, des repas de famille… On n’a plus tout ça.

Lily Fabre Galinon

L’appartement est un meublé investi il y a deux ans, où chaque meuble trouve son utilité. Une table à langer, détournée en commode, trône dans la pièce. Des plantes luttent pour leur survie sur le dessus, tandis que le niveau inférieur sert de garde-manger pour les fruits et légumes. En 2023, l’étudiante sage-femme de 21 ans a quitté Campagnac, son « tout petit village » de l’Aveyron. Elle n’a pas attendu de subir la pression du concours médical français, elle a directement postulé en Belgique, portée par sa vocation. Pour ce domaine d’étude, on ne parle pas encore de quotas, mais dès les portes ouvertes, une certaine fermeté était exprimée à l’égard des Français voulant rejoindre la Haute école Vinci. « Si je devais être acceptée, c’était le destin, que les choses devaient se faire comme ça », glisse-t-elle avec douceur.

Mais le destin a un coût émotionnel que les débats politiques ignorent. Derrière l’euphorie de l’indépendance estudiantine, le mal du pays s’installe par moments. « Le plus dur, c’est d’avoir l’impression de louper beaucoup de moments de vie importants,  des anniversaires, des repas de famille… On n’a plus tout ça. Rentrer sur un week-end, c’est compliqué, c’est cher. On est tout le temps obligés de peser le pour et le contre. »

Une fois le diplôme tant convoité en poche, Lily compte bien repasser la frontière dans l’autre sens, attirée par le soleil du Sud et le rapprochement familial, tout comme Anna et Youna. Mathis, lui, rêve d’enchaîner les opportunités à Bruxelles avant de s’envoler pour la Chine. Lola, elle, ne s’interdit rien. Si les murs financiers de demain menacent de réduire cette communauté en quête d’avenir, nos exilés se savent privilégiés. Qu’ils rentrent au pays ou poursuivent leur route, cette Belgique de substitution restera le grand chapitre de leur passage à l’âge adulte.

Nouveau sur Mammouth

La foi tutélaire des arméniens bruxellois
Tournée des poubelles à Couillet
Bruxelles la métisse
850 chevaux