Un tract politique nommé samba

Lula et Jair Bolsonaro s'affrontent pour la présidence du Brésil. Un gouffre idéologique sépare les deux adversaires. A Bruxelles, les partisans de Lula dansent pour soutenir leur candidat.

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Photo : Luca Alu (CCBY NC SA).

Lula et Jair Bolsonaro s’affrontent pour la présidence du Brésil. Un gouffre idéologique sépare les deux adversaires. A Bruxelles, les partisans de Lula dansent pour soutenir leur candidat.

Photo : Luca Alu (CCBY NC SA).

« Il me faut plus de guitare de ce côté-ci », crie le guitariste Victor da Costa à l’ingénieur son du Sounds Jazz Club. Le groupe RodaRio est en train de faire ses derniers réglages avant le début de leur concert intitulé « Fora Bolsonaro, Viva Amazonia ! ». Nous sommes à deux pas de la place Fernand Coq, il pleut mais le temps est à la fête à l’intérieur de l’établissement bruxellois. Sur le bar, la bière d’une micro-brasserie locale voit la caïpirinha venir lui disputer la vedette. Le temps d’une soirée, on pénètre au cœur du Brésil au beau milieu de notre capitale.

La samba, un résumé du Brésil

Victor et son groupe jouent de la samba traditionnelle, une musique centenaire porte-étendard de la culture brésilienne à travers le monde. La samba raconte la vie des pauvres et des bandits, elle parle de l’esclavage ou de la dictature.

« La samba est par essence une musique progressiste et c’est important de la faire vivre, encore plus aujourd’hui » confie Sergio, le chanteur aux cheveux blancs et à la peau mate. Contrairement aux sujets dont elle se nourrit, la samba met de bonne humeur. Avec son rythme soutenu, sa guitare et son saxophone soprano, cette musique donne vite envie de danser.

L’ADN diversité

Le club se remplit peu à peu. Les Brésiliens de Belgique sont présents en nombre. Parmi eux, des activistes politiques, des professeurs d’université et des musiciens. Il aura fallu quatre chansons pour voir la piste onduler sous les pas de danse enivrés par le rythme soutenu de la samba. Et cela ne s’arrêtera qu’une fois les instruments rangés.

Les quatre musiciens du groupe sont arrivés en Belgique il y a plus de 20 ans et se sont rencontrés ici. Tous originaires d’Etats différents et issus d’ethnies différentes, ils représentent et chantent la diversité du Brésil. Sans le vouloir, ce groupe symbolise les différentes vagues d’immigration qui se sont succédé dans l’histoire moderne du plus grand pays d’Amérique latine.

Les élections en fond sonore

Au Sounds, l’élection est sur toutes les lèvres. Ici transpire l’espoir de voir Lula vainqueur. L’ouvrier métallurgiste de profession incarne les minorités, le progrès social et la sauvegarde de l’Amazonie aux yeux des Brésiliens réunis ce soir. « C’est l’avenir de l’humanité qui est en jeu car la survie de la forêt amazonienne en dépend », peut-on entendre dans le fond du club. Mais l’inquiétude prime. Alors qu’il était donné à 33%, le candidat d’extrême-droite Jair Bolsonaro a fait 10% de plus le 3 octobre dernier au premier tour. 

Durant l’entracte, deux drapeaux à l’effigie de Lula sont suspendus à l’arrière de la scène. Le symbole est fort et nous confirme que la samba est brandie comme un tract politique. Le groupe ne s’en cache pas : au contraire, il le revendique. Pour clôturer la soirée, il interprète une chanson censurée sous la dictature et dont la poésie a dû être modifiée à cette époque-là.

Après le concert, une bière à la main, Victor confie néanmoins que le but du groupe n’est pas de faire de la politique : « La semaine dernière, nous avons joué à l’ambassade brésilienne et nous n’avons pas exprimé notre hostilité contre Bolsonaro. Ce n’était pas le lieu pour le faire. Même si je sais qu’une majorité de diplomates est contre lui ».

Changement de cap

On estime à 50 000 le nombre de ressortissants brésiliens chez nous. Mais une petite dizaine de milliers seulement sont en situation régulière. En 2018, près de 60% d’entre eux ont voté au second tour pour le candidat d’extrême-droite. Victor s’étonne donc des résultats du 3 octobre dernier : « Je suis surpris de voir qu’ici une majorité de Brésiliens ont voté Lula au premier tour ». Pour lui, la mauvaise gestion de la pandémie explique en grande partie ce basculement.

Il est d’autant plus étonné par ces résultats car les Brésiliens de Belgique viennent principalement de deux Etats au Brésil, le Goiás et le Minas Gerais, deux Etats pro-Bolsonaro en 2018. Bien qu’une grande majorité de gens présents ce soir soit convaincue de la nécessité de voter, tout le monde ne le fera pas. « Moi, je ne vote pas mais j’espère que Lula gagnera. Ça fait vingt ans que je vis en Belgique et je ne veux pas retourner vivre là-bas. Je ne me reconnais pas dans les discours des candidats », confie une maman de quarante-cinq ans assise à deux pas de la scène.

Lorsque l’on cherche à savoir si le dialogue passe entre les deux camps dans la communauté en Belgique, Victor est catégorique : « je ne côtoie pas ces gens-là. Ils sont racistes, xénophobes et contre les homosexuels. Je ne cherche pas à les comprendre. Si je rencontre l’un d’entre eux, je fais semblant d’être Belge ».

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