Entre murs qui s’effritent et QR codes, l’université lance une campagne pour se renouveler
Face à une fracture de confiance interne et une institution jugée « à bout de souffle », l’Université Libre de Bruxelles lance ce 9 février les « Assemblées Libres ». Un marathon démocratique en trois étapes pour repenser collectivement le futur de l’institution, des auditoires jusqu’au rectorat.
Dans l’effervescence du campus, un détail ne trompe pas sur l’ampleur de la mobilisation : des étudiants arborent sur leur veste un QR code monumental, transformant chaque rencontre en une porte d’entrée vers une plateforme numérique. Ce dispositif « homme-sandwich » 2.0 est l’un des piliers de la campagne de communication massive qui recouvre actuellement les murs de l’ULB. Sur les colonnes en béton, les affiches interpellent les passants avec une franchise inhabituelle : « Ici, on s’essouffle ou l’on inspire ? », « Ici, on joue notre avenir, ou l’avenir se joue de nous ? ». Cette mise en scène visuelle, à la fois moderne et percutante, sert de vernis à une réalité plus brute : celle d’une université qui, selon les mots de sa propre rectrice, Annemie Schaus, est aujourd’hui « à bout de souffle ».

Une institution au miroir de ses fissures
En s’éloignant des spots colorés de la campagne « ULB demain », la réalité du terrain rattrape vite les slogans. La peinture s’écaille, le crépi tombe par plaques, laissant apparaître un béton gris et fatigué. Ce contraste entre l’ambition d’une intelligence collective et le délabrement physique de certaines infrastructures n’est pas qu’esthétique : il est le symptôme d’une université sous pression.
L’ULB fait face à une confluence de facteurs critiques : une augmentation massive du nombre d’étudiantes et d’étudiants, un sous-financement chronique et des pressions politiques qui s’intensifient. À cela s’ajoute une révolution technologique, l’intelligence artificielle, qui bouscule le rapport prof-élève et les méthodes d’évaluation. « Sans évolution de nos pratiques, le risque est réel de nous retrouver dans une impasse », préviennent les autorités dans leur communiqué officiel.
Ce sentiment d’asphyxie ne touche pas que les finances ou les bâtiments. Il révèle une fracture de confiance installée entre la base et le sommet. Pour tenter de retisser ce lien, l’université mise sur une stratégie d’influence numérique. Noah, 21 ans, étudiant à l’IHECS, a ainsi été recruté via une association, notamment en raison de sa casquette de « news-influenceur » et de son média Asckipe. Engagé par l’intermédiaire d’une agence de communication, ce statut d’ambassadeur rémunéré interroge inévitablement sa liberté de parole. Pourtant, Noah observe bien l’existence d’un « fossé ». Il évoque des tensions récentes, de l’occupation du campus liée au conflit en Palestine à la polémique sur le nom de promotion « Rima Hassan » en droit, qui ont mis en lumière une communication rectorale perçue comme « peu maîtrisée ». Pour lui, l’enjeu est vital : « Si ce projet devait se solder par des personnes qui ne sont pas écoutées, la confiance envers la direction pourrait être rompue de manière définitive ».

La méthode de l’entonnoir : transformer la rage en projet
Pour transformer ce mécontentement en projet, l’ULB a mandaté un consortium d’experts composé de Dedicated, Dreamocracy et le G1000 afin de mettre en place un protocole « en entonnoir ». L’objectif ? Faire écho aux célèbres Assemblées Libres de mai 1968, mais avec les outils de 2026. Sacha Dumoulin, CEO de Dedicated, explique que la première étape est une « prise de température » via un sondage numérique.
En seulement deux jours et demi, plus de 850 questionnaires ont déjà été validés. L’outil a été configuré pour laisser place à l’imprévu. « On veut laisser de la place à la libre expression, mais suffisamment contrôlée pour qu’on puisse avoir du contenu », explique Sacha Dumoulin. Pour éviter les réponses bâclées, des contrôles de qualité éliminent les « straight liners », ces répondants qui cochent la première case mécaniquement pour finir au plus vite.
Mais au-delà de la data, le sondage recueille une véritable « rage intérieure ». Celle d’étudiants surchargés, jonglant entre des cours de plus en plus exigeants et des jobs alimentaires nécessaires à leur survie. L’enjeu est donc de digérer ces milliers d’insights granulaires pour identifier des « défis créatifs » qui seront ensuite débattus physiquement.
Casser la tour d’ivoire : l’épreuve des Tables Libres
Le cœur battant du dispositif aura lieu le mardi 10 mars 2026. Ce jour-là, l’université marquera un arrêt historique : tous les cours et activités seront suspendus pour permettre la tenue des « Tables Libres ». La composition de ces tables est le défi majeur : faire asseoir ensemble des professeurs, des étudiants, des chercheurs et des membres du personnel administratif.
Comment garantir que la voix d’un étudiant ne soit pas écrasée par l’aura d’un chercheur renommé ou l’autorité d’un doyen ? « La facilitation sera cruciale », insiste Ben Eersels, directeur du G1000. Chaque table sera encadrée par un facilitateur et un co-facilitateur formés pour réguler le temps de parole et « traduire » les concepts complexes. « L’idée est de faire rapprochement et co-création plutôt que confrontation », souligne Sacha Dumoulin.
L’enjeu est de sortir des silos habituels pour confronter les besoins. Si l’étudiant réclame de meilleures conditions d’examen tandis que le personnel administratif pointe un manque de moyens logistiques, la « Table Libre » doit identifier un point de convergence. L’intelligence collective est ici présentée comme un remède à la frustration. Une vision portée par l’auteur et historien David Van Reybrouck qui, dans le communiqué de lancement de l’université, assure : « Dès le moment où il y a de la participation, de l’écoute, du dialogue, la joie revient ».

Le mur du réel : Glatigny et sous-financement
Malgré l’enthousiasme, une ombre plane sur le projet : les limites du pouvoir de l’université. De nombreuses problématiques, comme le décret « Glatigny » (Paysage) ou le sous-financement global, dépendent de la Fédération Wallonie-Bruxelles et non du rectorat. Ben Eersels prévient : l’université ne peut pas garantir de changements sur des lois régionales.
L’objectif est donc de se focaliser sur les domaines où l’ULB a réellement des leviers pour agir: innovations pédagogiques, bien-être au travail, ou encore l’articulation entre exigence académique et inclusion. Noah y voit toutefois un levier de lobbying : si la direction et toute la communauté s’unissent derrière des revendications communes, le poids politique de l’institution face au gouvernement sera décuplé.
De la parole aux actes : le suivi des engagements
La phase finale, l’Agora des possibles », sera chargée de structurer les propositions issues des débats en paquets de recommandations cohérentes. Mais que deviendront ces rapports une fois les sessions terminées ? L’ULB s’est engagée dans ce dispositif à travers une charte fondée sur cinq principes clés : ouverture, écoute, transparence, représentativité et apprentissage collectif.
Le rôle des instances de l’université sera de développer un plan d’action concret sur base de ces recommandations. Ben Eersels précise que dans ce processus, si certaines mesures ne pouvaient pas être mises en œuvre, par exemple pour des raisons techniques ou budgétaires, il appartiendrait au rectorat ou aux doyens de s’en expliquer auprès de la communauté. C’est cette redevabilité qui doit garantir que la montagne n’accouche pas d’une souris.
Sous le regard de bronze de Pierre-Théodore Verhaegen, dont la statue domine l’entrée du campus, l’ULB semble avoir compris que pour rester fidèle à ses principes de libre-examen, elle doit aujourd’hui accepter de passer elle-même à l’examen. Comme le rappelle la fresque de Salvador Allende sur l’un des murs de l’université : « L’histoire est à nous et ce sont les peuples qui la font ». Le 10 mars prochain, lors de la suspension des cours, le « peuple » de l’ULB aura l’occasion de prouver que l’intelligence collective est bien le moteur de son histoire.


