Transidentité en Wallonie: le genre sur facture

Quand l'intégrité des corps trans dépend d’une comptabilité de la misère ou d'une facture à 3.200 euros

par

Photo : Jeanne Goosse

Quand l’intégrité des corps trans dépend d’une comptabilité de la misère ou d’une facture à 3.200 euros

Photo : Jeanne Goosse

Entre la précarité économique et les méandres d’un système de santé belge qui peine à nommer leurs soins, Sam et Isaak racontent la réalité d’une transition à deux vitesses.

Un bel appartement spacieux, lumineux et entièrement rénové. Tout équipé, jusqu’aux couverts dans le tiroir. Au sol, un plancher couleur caramel apporte une chaleur rassurante. Mais les murs sont blancs, presque déshabillés, sans tableaux ni photos. Pas de tapis non plus, enfin si, un petit, dans l’entrée, il était déjà là avant que Sam ne s’installe. Dans le petit salon, le canapé et la table basse semblent attendre des conversations — on les imagine déjà : elles seraient rieuses à l’apéro et plus intimes à l’heure du thé et des gâteaux. On les imagine, mais elles n’arriveront pas. Le plancher, les murs déshabillés et les couverts du tiroirs ne verront que Sam, seul, et pour une année maximum. Après, ils verront le prochain, qui décorera peut-être un peu plus. Ce si joli lieu de vie n’est qu’un sursis, un abri, pour pouvoir respirer au gré d’une vie qui s’essouffle, avant de reprendre la course.

Sam a 20 ans. Son papa boit, se drogue et fait des allers-retours en prison. Sa sobriété lui laisse parfois l’espace d’accepter son fils, mais dès les premiers verres, cette fragile tolérance se dérobe. Parce que Sam est transgenre, il habite dans un appartements du refuge arc-en-ciel. Ce service met à disposition des appartements à destination de jeunes membres de la communauté LGBT+ dont l’adresse est tenue confidentielle pour raisons de sécurité.

En franchissant le seuil de ces espaces de vie, les jeunes endossent l’étiquette d’« isolés » aux yeux du CPAS : un titre administratif qui leur garantit le montant maximal du revenu d’intégration et leur offre, comme un bouclier, l’accès presque immédiat au statut BIM (bénéficiaires d’intervention majorée).

La loterie du malheur

« De manière générale, les jeunes qui passent par le refuge trouvent rapidement un foyer [social] parce qu’ils accumulent les points » explique Mélanie, assistante sociale de l’AMO Point Jaune qui gère le refuge. Sam attends patiemment qu’elle développe. Lui, il connaît déjà, on lui a expliqué quand il est arrivé, il y a 5 mois. Les points. Ces jetons de priorité, distribués par Wallonie Logement, agissent comme les unités de mesure d’un droit au logement public. Pour espérer un toit, le futur bénéficiaire doit faire valoir son passif : 5 points pour être en transit, 5 points pour victime de violences intra-familiales, 3 points pour l’encadrement par un service d’aide à la jeunesse et 2 points pour faible revenu. Instabilité, danger, vulnérabilité : le compte est bon. Un processus machinal, un peu gênant, mais visiblement efficace.

« Le gros problème c’est la solitude » reprend Mélanie. Sam acquiesce, silencieux. Un logement « safe » reste un logement vide. Les bénéficiaires n’ont pas le droit de divulguer l’adresse, ils ne peuvent donc pas inviter leurs proches. Ces appartements, même dans leur confort, rappellent une violence évidente : être banni de son domicile et de sa famille, c’est voir ses racines sectionnées et ses repères s’évaporer. Sam appuie Mélanie : « moi, je me fais chier, je viens voir Mélanie pour discuter parce que si non, j’ai rien à faire, je ne vois personne ».

Sam ne fait pas d’études, n’a pas de travail. Il sait qu’il est un homme depuis l’adolescence, il était en secondaire en puériculture mais ça ne s’est pas très bien passé : « c’est un monde de femme… de toute façon, je ferai autre chose ». Il s’était inscrit au FOREM, n’avait pas compris qu’il n’aurait plus
d’allocations, a enchaîné centre, puis logement social. Il ne s’est pas correctement occupé de ses factures, il proteste : « on ne m’a rien expliqué, on m’a juste mis là » endetté, il s’est retrouvé à la rue.

Et Sam n’est pas dans la pire des situations : il a gardé contact avec sa mère qui l’accompagne et l’accepte. Il voit beaucoup son grand frère qui a 25 ans, une femme et deux enfants. Une proximité appréciée voire nécessaire mais qui lui renvoie inévitablement l’image douloureuse de sa propre stagnation : « lui, il a déjà fait sa vie, moi je n’ai rien ». Son grand frère refuse d’utiliser le bon pronom et de l’appeler Sam. Ils ne sont que deux, mais pour lui, Sam n’existe pas en tant que frère. Il n’a pourtant jamais été sa sœur non plus. Il ne comprend pas. Pour Sam, ce n’est pas très grave : « au moins il est gentil ».

Dans le parcours de Sam, il y a la transition. C’est un homme mais certains aspects de son corps ne suivent pas encore. Son traitement à la testostérone a débuté il y a sept mois. Toutes les deux semaines, il achète sa boîte de Sustanon, 11 euros 67 cents, une dépense qu’il assume seul. En théorie, la mutuelle couvre les injections, mais à une condition : passer par un endocrinologue. Les listes d’attentes sont longues, Sam a donc choisi de s’en remettre à son médecin traitant, quitte à sacrifier le remboursement. La prochaine étape, c’est la torsoplastie. En Belgique, il existe six centres d’accompagnement de la transidentité conventionnés par l’INAMI, l’organisme public fédéral qui gère le volet santé sur l’ensemble du territoire, et plus précisément, qui prend en charge les remboursements. Quatre se trouvent en Flandre, deux en Belgique francophone, dont un seul en Wallonie, à Liège. Sam ne ferait pas son suivis à Bruxelles, ni en Flandres, il n’a pas le permis, il faut payer les transports ou demander à sa maman qu’elle l’accompagne, bref, au plus proche, au mieux.

Le vide administratif : une question sémantique

Les opérations de transidentité sont considérées, aux yeux de la loi belge, comme des chirurgies plastiques. Ce qui implique qu’elles ne sont à priori pas remboursées. Les centres agréés par l’INAMI permettent une prise en charge. Si les patients, comme Sam, ont le statut BIM, ils bénéficient du tiers-payant, ils ne payent que le ticket modérateur, donc ce qu’il reste à charge du patient après les remboursements de la mutuelle. Heureusement que le statut existe, sans lui, Sam ne pourrait tout simplement pas assumer financièrement son suivis.


Des obstacles persistent néanmoins. D’abord, l’implantation d’un seul centre agréé en Wallonie allonge significativement le temps d’attente. Mais surtout, bien qu’une attestation du psychiatre ne soit pas obligatoire pour obtenir le remboursement d’une prestation, l’appréciation d’un médecin
intervient dans le processus. Le chirurgien dispose d’une certaine liberté sémantique lors de la facturation, autrement dit, le nom qu’il donne à la procédure en détermine son remboursement. Il n’existe pas de nomenclature exacte dans le code belge pour une mastectomie pour cause de transition mais il existe une autre dénomination qui est acceptée par l’INAMI. Celle-ci coûte 213 € par sein et est entièrement remboursé. C’est la « résection du sein sans tumeur maligne démontrée ». Elle ne comprend donc, comme son nom l’indique, qu’une résection mammaire, et pas de reconstruction post-opératoire.


Tout se joue dans l’intention finale. Si l’étape technique est identique — l’exérèse de la glande et de la graisse — la finalité, elle, diffère radicalement. Là où la simple résection laisse un vide, la torsoplastie cherche à sculpter un torse masculin. En clair : au vu de sa situation financière, la Belgique permet à Sam d’enlever ses seins mais pas de se construire un torse.

De plus, La torsoplastie n’existant pas officiellement dans le code belge, aucune contrainte légale n’impose aux médecins de suivre une formation spécifique. La qualité de l’intervention repose alors uniquement sur la conscience professionnelle du praticien. C’est à lui seul de choisir s’il souhaite s’informer sur les techniques esthétiques masculinisantes ou sur l’accompagnement psychologique des patients. Dans ce vide réglementaire, le chirurgien est seul maître, et tant qu’aucune faute grave n’est commise, son expertise n’est jamais remise en question.

La force de la communauté

Isaak a 24 ans. Il a réalisé sa torsoplastie il y a 2 ans. Il habite à Liège, est suivi là-bas mais pas dans le centre transidentitaire. Il ne fait pas confiance. Il est dans plusieurs groupes avec d’autres personnes transgenres, ils s’échangent les noms des médecins, ceux à qui ils font confiance, ceux
chez qui, il ne faut surtout pas aller.

« Un ami s’est fait opérer par le docteur Robert : complications, soins intensifs et un chirurgien qui ne l’accompagnait presque pas. Le résultat était horrible », s’indigne t-il. Dans ces groupes, on échange des photos, on compare les cicatrices pour éviter les rendus « pas jolis ». Pour une résection classique, l’incision sous le sein et la greffe des mamelons demandent davantage de suivi.

Isaak scrolle sur son téléphone, il essaie de retrouver un message : « Quelqu’un se plaignait hier qu’on ne lui avait pas prescrit de Flamazine pour les brûlures des tétons …». Il s’arrête, marque une pause et s’exclame : « Ah bah, c’était le docteur Robert ! ».

Isaak a fait son opération dans un centre médical conventionné par l’INAMI, mais puisque le centre ne fait pas partie des six cliniques de transidentité reconnues en Belgique, sa convention ne couvre pas les interventions spécifiques à l’identité de genre. Autrement dit, une opération de chirurgie plastique réalisée pour une raison médicale « classique » — comme une réduction mammaire liée à des problèmes de dos — peut être remboursée. En revanche, la « même » opération pour une transition de genre ne l’est pas, parce que l’identité de genre n’est pas considérée comme une raison médicale en soi par le code belge. En résumé : la clinique rentre dans les conditions de régulations, mais l’identité d’Isaak, elle, reste en dehors.

De plus, après d’intensives recherches, il a opté pour la technique péri-aréolaire. Elle consiste dans la percée de 2 trous de part et d’autre du sein dans lesquels sont introduits des tuyaux qui aspirent la graisse et permettent de retirer la glande mammaire. C’est l’opération la moins invasive, qui ne laisse aucune cicatrice et n’a presque pas de risques de complications. La technique n’est pas incluse dans la liste des opérations de transidentité remboursable, même dans les centres transidentitaires reconnus. Elle coûte 3200 €. Sam ne connaît même pas l’existence de cette option pourtant moins risquée. De toute façon, il ne pourrait pas se la permettre.

Isaak a compris son genre à 15 ans. A l’époque, il est entouré d’une acceptation partielle: des moqueries à l’école mais une famille globalement solidaire malgré quelques ombres sur l’arbre généalogique. Il commence ensuite la testostérone à 20 ans. Un an plus tard, son identité devient officielle sur le papier, et à 23 ans, le torse suit. Un parcours rapide ? Il hausse les épaules : « Je n’aurais pas voulu que ça se passe plus vite, c’était naturel comme ça. » Pour lui, une fois la décision prise, le temps s’est simplement mis au diapason de sa volonté.

Sam, de son côté, est suspendu à la décision du CPAS. Il espère l’octroi d’un prêt pour financer sa chirurgie, une somme de 2 800 euros qu’il devra rembourser mois après mois, mais qu’il est incapable de sortir de sa poche en une fois. Pour convaincre l’administration, il a dû fournir un dossier complet : attestations psychologiques, preuves de traitement hormonal et lettre de motivation. « C’était trop bizarre de devoir expliquer pourquoi je voulais le faire, je suis un mec, c’est tout ». Un processus perçu comme un examen de passage. S’il échoue, il se retrouve face à trois années de purgatoire administratif avant de pouvoir représenter son dossier. «Allez, demain, tu as la réponse » rassure Mélanie. Il rétorque « De toute façon je ne dormirai pas de la nuit, je suis trop stressé » .

Sam est particulièrement anxieux et introverti. Il n’ose pas aller chercher ses prescriptions seul. Ne sort que très rarement de chez lui ou seulement pour voir Mélanie, ou son frère. « En fait, j’ai peur que même si je vais chez le pharmacien pour aller chercher mon traitement, il me frappe parce que je suis trans, je suis un peu parano » avoue t-il. Ni une, ni deux : Mélanie renchérit : « oui. Tu es un peu parano quand même. ». Sam acquiesce. Il y a du bruit dans le couloir, Mélanie sort de la salle. Il reprend : « là, par exemple, je n’aime pas, il y a plein de gens, je n’ai pas envie de sortir ».

Sam n’est pas sur des groupes particuliers de soutien aux personnes transgenres. Sa mère l’accompagne dans ses démarches mais elle n’en sait pas plus que lui. Alors qu’ils cherchaient un plan de financement, Sam a été violemment heurté par une remarque concernant l’aspect de sa poitrine. Laquelle avait été qualifiée de très généreuse, tellement généreuse, « qu’il serait dommage de s’en passer ».

Le trompe l’œil belge

Une autre composante intervient dans le prix global des opérations transidentitaires : les suppléments. Par exemple, la décision de prendre une chambre simple augmente significativement le coût total. Cependant, certains chirurgiens imposent la chambre particulière, verrouillant ainsi l’accès à des honoraires libres, une pratique contre laquelle aucun recours n’existe actuellement. La chambre double et avec elle, la proximité soudaine d’un inconnu, serait très difficilement envisageable pour quelqu’un comme Sam.

Selon un rapport de 2025 de l’institut pour l’égalité homme-femme : 83,7% des personnes transgenres en Belgique recensées dans le sondage ont été victimes de discrimination au cours des 2 dernières années, dont 39,4% dans le contexte des soins. 41,5% évitent certains endroits par crainte d’agressions. La situation ne va pas en s’améliorant : 69,9% estiment que les préjugés et l’intolérance ont augmenté au cours des deux dernières années et le centre transidentitaire de Liège refuse tout entretien avec les médias par crainte de stigmatisation des patients.

Un paradoxe persiste : si la Belgique trône en élève modèle de l’Union européenne pour l’acceptation des personnes LGBT+ — avec un score de 85,31 % sur la Rainbow Map, devant le Danemark et l’Islande — la réalité clinique est moins flatteuse. Les délais pour les soins spécifiques des personnes transgenre s’étirent entre 1 et 3 ans d’attente, reléguant le pays au rang de cancre affalé au fond de la classe. L’identité n’a certes pas de prix, mais la transition, elle, laisse une facture que tout le monde ne peut pas honorer. Pour Sam et tant d’autres, le droit d’être soi-même reste un luxe qui se négocie à crédit.

*Sam et Docteur Robert sont des noms d’emprunt

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