En tournée avec ceux qui ramassent les poubelles et, parfois, le mépris
Charleroi dort et eux comptent déjà leurs pas. La ville se réveille et ils disparaissent dans les
rues. Vous lisez ceci, ils sont rentrés depuis longtemps. Ils ramassent vos poubelles chaque
matin.
10h, la moitié de leur journée
« Regarde…, et il n’est que 10 heures », sourit Mathieu en zyeutant le cadran de sa montre. Celui-ci affiche un total de 10 400 pas, moitié moins que la veille, témoignant de l’intensité de leur début de journée. De son coté, Rudy, confortablement installé sur son siège à ressorts, profite allègrement de son coussin spécial lombaires. Un siège ergonomique qui change la vie. Derrière son volant, il sert de cochonnet aux deux boulistes qui lui courent derrière. La cité des carrières tourne au ralenti dans les rues de Couillet, se calquant sur le rythme lancinant du camion orange alourdi peu à peu par Mathieu et Thibault. Orange eux-aussi. Le soleil illumine en filigrane et le passage des voitures se fait rare. Le bruit saccadé du mastodonte dénote du calme matinal. De plus l’odeur acide et désagréable qui émane de ce camion poubelle provoque grimace et dégout chez les non-habitués : le menton rentré, les yeux plissés et le nez froncé.

4h40, avant la tournée
Il est 4h40, Mathieu allume la lumière, brisant l’obscurité environnante. Il se lève, se prépare, puis, avant de prendre la voiture, prépare les tartines de ses enfants encore endormis. Son corps et son esprit bien familiers de cette routine quotidienne émergent complètement. Dehors, Charleroi sommeille encore. Quand son moteur gronde, il rompt la quiétude générale, y compris la sienne. Il est 5h45 quand Mathieu, Rudy et Thibault arrivent à Couillet, au sein du « Village du recyclage ». Un énorme complexe de l’intercommunale Tibi, bordé par la Sambre, où prennent place le centre de tri Valtris, le centre de recyclage FILAO mais aussi le site collecte et propreté. De ce dernier arrivent et partent tous les agents de propreté de Charleroi et sa périphérie, du lundi au vendredi. En contre-sens de notre équipe, sortant du site, de nombreux bus défilent transportant les agents de rues. Ces derniers sont priés de se rendre à 5h24 au centre Tibi, soit une demi-heure avant les agents de porte à porte, afin d’être envoyés dans un des cinq districts de la ville de Charleroi. Glouton, chariot électrique, balayeuse, vidange… chacun s’attèle à un rôle bien précis.

5h54, la centrale Tibi
Avant 5h54, les chargeurs et conducteurs sont tenus de pointer pour confirmer leur arrivée. Avant de monter à bord de son camion attitré, le 132 (camion au gaz de huit mètres de long, six roues à son actif et bicompartimenté pour séparer les sacs blancs des verts), Rudy reçoit une feuille de route du brigadier en charge de son équipe. Cette fiche indique l’itinéraire de la tournée et ses points d’attention comme les oublis potentiels, les plaintes régulières ou autres remarques particulières. En amont, le brigadier remplit plusieurs rôles essentiels au bon fonctionnement des équipes : il répartit les effectifs, attribue les tournées et signale les éventuels problèmes. Durant la collecte, il doit rester mobile, attentif et joignable car il est responsable de ses équipes. Il circule entre celles-ci et s’assure du bon déroulement des opérations quotidiennes ; il agit à la fois comme gendarme, médiateur et gestionnaire. Le brigadier est le réel chef d’orchestre du terrain. Ce matin pour accorder nos trois violons, Fabian est à la baguette.

6h15, le corps au travail
Rudy conduit, Thibault se trouve au centre et Mathieu complète le triptyque. La cabine est spacieuse, parfaite pour trois, petite pour quatre. Trois thermos de café chaud, mis à disposition par Tibi, se tiennent immobiles tandis que des douilles de Monster jonchent le sol. De nouvelles munitions sont postés à l’arrière, partageant un bac en plastique avec des produits de propreté. L’ambiance est légère et l’amitié entre les deux volets latéraux déteint sur le panneau central. Ils sortent du complexe, virent à gauche et traversent la Sambre pour commencer leur tournée. Rudy connaît le tracé par coeur, voilà vingt ans qu’il est conducteur. Il a commencé chargeur, passage obligatoire pour quiconque débute dans le monde de la collecte et son statut s’est amélioré, ses avantages et son salaire aussi. « Au début, si peu de gens voulaient travailler qu’on prenait des détenus de la prison », rit-il. Il est là depuis longtemps.
Il est 6h15, les phares du camion commencent à se mélanger à la lumière du jour. Mathieu et Thibault mettent pied à terre et le premier sac blanc de la tournée se fait engloutir. Aujourd’hui l’équipe est chargée des déchets résiduels. Le rythme est calibré, une cadence, selon Mathieu, dure à retrouver après les vacances. Les sacs s’enchainent quatre par quatre et peu à peu les gants se gorgent. Petit à petit, l’odeur se créée, elle naît. La senteur de la benne dépend du citoyen ; bizarrement le mélange n’aboutit jamais bien et le parfum qui s’en dégage est douteux. Grâce aux éclaboussures, cette eau de toilette odeur jus de fiente est pourtant celle qui nappe le cou des chargeurs. « Attention ça jute ! », prévient Thibault, déséquilibré par un sac trop lourd.
Mathieu, lui, est un habitué. Fier chargeur depuis dix-huit ans, il est accoutumé aux embûches quotidiennes, les insultes comme les sacs surprises. Ces derniers témoignent de toute la fourberie humaine ; de la crotte posée en surface de poubelle telle une figurine de mariage jusqu’au bout de miroir en lisière de sac, entaillant la jambe du chargeur, du mollet au tibia. Le père de famille enchaîne les mauvaises expériences. La semaine dernière, au moment de l’engloutissement d’un sac, du white spirit a jailli de celui-ci directement dans ses yeux, dégradant la couleur de sa casquette Dragon Ball Z. Il y a deux semaines de la mousse isolante a explosé à l’entrée du camion et s’est figée dans sa barbe, l’obligeant à tout raser. « Le pire c’est quand il y a l’Aïd, les gens jettent les restes du mouton, les boyaux ça pue et c’est lourd », rajoute Thibault pour compléter les anecdotes de son collègue.
Thibault est jeune, blond et frêle. Son physique contraste avec la brutalité du métier. Il est article 60, un dispositif belge qui permet à des personnes sans emploi de travailler temporairement afin d’accumuler les jours de travail nécessaires pour ouvrir leurs droits au chômage. Une passerelle, en somme, pour ceux que le marché du travail classique a laissés sur le bord. Contrairement à Mathieu ou Rudy, il n’est pas là par vocation ou par fierté. « Il n’y a rien d’attirant dans une poubelle », corrobore-t-il.

8h30, ce que la rue leur renvoie
Heure de pointe, les travailleurs affluent dans les rues. Les voitures se mélangent aux camions orange et les marcheurs avec les agents de rue. Au loin devant Rudy, un glouton aspire le trottoir avec sourire. Commencent ensuite les nombreux klaxons et râleries insinuant : « Je travaille MOI, cassez-vous ! ». « Et moi alors, on fait un tennis avec les poubelles ou quoi ? », murmure Mathieu dans sa barbe de deux semaines.
Vers 9h50, Fabian le brigadier profite de l’accalmie pour rendre visite à l’équipe du camion132. Dans cette rue ouvrière sans passage, ils partagent dix minutes de rigolade sous le soleil en discutant de leur vie d’employé chez Tibi. Sans Rudy, décidément bien installé.
Chez Tibi, quatre brigadiers en chef et des sous-brigadiers coordonnent toutes les équipes. L’intercommunale de Charleroi compte sept-cent-cinquante agents au total. Pour aider les travailleurs, l’entreprise publique tente de changer les mentalités citoyennes. Tibi rencontre des associations ou des écoles pour sensibiliser le public dès le plus jeune âge, espérant faire ricochet jusqu’aux parents, bien plus empreints d’idées reçues.
« Si tu ne travailles pas bien à l’école, tu finiras comme lui », met gentiment en garde une professeure à l’égard de son élève. Réplique célèbre pour sa condescendance, Rudy confie plus tôt dans la journée se l’être prise pleine poire alors même qu’il venait fièrement présenter son métier aux élèves.
Le paradoxe persiste. La propreté est un prérequis au bon fonctionnement d’une ville et le Covid l’a bien montré. La question des poubelles était devenue centrale et jugée comme indispensable, la collecte a continué. « On était des héros », se remémore Fabian, « J’ai même reçu des pralines », coupe Mathieu en s’esclaffant. Il y avait des humains derrière ces poubelles. Pourtant, maintenant la crise oubliée, c’est un amour à sens unique. La dépendance demeure mais la reconnaissance a disparu. Les riverains souhaitent dégager leur saleté mais sans regarder ceux qui la portent. Le contrat de propreté est bilatéral, agents comme citoyens doivent œuvrer de concert pour la propreté publique. C’est pour cette raison que Tibi tente de sensibiliser les riverains à propos du civisme à adopter. « Pour le côté physique, l’important est de sensibiliser les gens sur l’importance et les risques de notre métier : adopter une vitesse modérée à l’approche du camion, éviter les dépassements dangereux pour nous, limiter le poids des sacs poubelle en pensant qu’on doit les jeter à un mètre de hauteur jusqu’à la benne et éviter les produits corrosifs qui pourraient nuire à notre santé, afin qu’on rentre à la maison entiers et en bonne santé tous les jours », quémande Mathieu.

Déjà 10h, avant de se remettre au travail Mathieu précise que les incivilités dont ils sont témoins/victimes ne viennent que d’une poignée d’individus, la grosse majorité reste respectueuse et reconnaissante. Chose faite, il enfile ses gants, se hisse sur le marchepied et, prêt à partir, jette un coup d’oeil à sa montre. « Regarde…, et il n’est que 10 heures ».

12h, les invisibles
Dans les alentours de 12h, une fois la tournée finie, direction l’Unité de Valorisation Énergétique (UVE). Ce site d’incinération se situe à Pont-de-Loup, l’extrême-Est de Charleroi. A l’écart du centre-ville pour épargner les habitants de toutes les nuisances sonore. C’est ici que tous les déchets résiduels sont pesés, mis en fosse puis brulés, produisant assez d’énergie pour alimenter des milliers de foyers. Une énergie comparable au rendement d’une vingtaine d’éoliennes. Le retour vers Couillet et la centrale dépend de l’heure d’arrivée à l’UVE, variant selon les complications rencontrées pendant la tournée. Les intempéries, le trafic et les sacs surprises ralentissent le rythme. Mais il faut aussi prendre en compte la file d’attente à l’UVE, pouvant prendre trente minutes à une heure. Le site intercommunal est à dix minutes en voiture. À 13h, le camion 132 franchit pour la seconde fois le pont surplombant l’affluent principal de la Meuse. L’odeur environnante monte déjà au nez. Il vire à droite une première fois pour rentrer dans le complexe, avance sur cent mètre et tourne une seconde fois pour rentrer dans le site collecte et propreté. Là, dans la centrale Tibi, leur travail consiste à réorganiser et laver le camion jusqu’à 14h, la fin de leur journée.


Toute cette routine est vue par le prisme des chargeur responsables des déchets résiduels, les sacs blancs. Pour les sacs bleus par exemple, la fin de tournée est tout autre. Ils rentrent directement à la centrale et une fois dans le complexe ils continuent tout droit sur deux-cent mètres et virent à gauche pour se délester au sein de centre de tri Valtris. Ici l’odeur change, elle empire. Les mouches volent et les rats trouvent leur bonheur sur ce sol noir, assombri par le gras. Chaque camion décharge son contenu dans une énorme pièce de vingt mètres de haut avant que celui-ci se fasse charger puis jeter dans un préfabriqué ouvert. Le voyage commence pour les PMC à bord des kilomètres de tapis qui commencent le tri. Cent personnes travaillent ici, essentiellement des hommes. Philippe, le guide, parle d’une mixité, pourtant il n’y avait qu’une seule femme au travail. Chez Valtris le travail est très hiérarchisé. En haut se trouvent les machinistes, poste plus agréable et moins demandant. Tout en bas se trouvent les trieurs. Dans une salle plus longue que large, haute de deux mètres et demi, une dizaine de tapis se succèdent et les yeux rivés sur ceux-ci, armés de lunettes et de manchettes, deux agents par tapis travaillent à toute vitesse. Le visage fermé.


Par créneaux de deux heures, espacés de cinq minute de pause, ils trient sans arrêt. Le travail doit être parfait car les ballots finaux doivent être triés par matière : P pour emballages Plastiques, M pour Métallique et C pour Cartons à boisson, avec 95% de réussite. En sortant de la pièce une visiteuse lance à Philippe : « C’est horrible il y avait pleins de mouches avec les humains ». « Les humains ». Ces travailleurs invisibles, moins considérés que les machines sont presque en totalité des articles 60. « Le camion poubelle fait rêver certains enfants mais personne n’a jamais voulu être trieur », fatalise Philippe. Il clôture la visite en expliquant que si les citoyens triaient mieux, ce travail ne serait fait que par des machines.

13h30, fin de journée
Il est 13h30, la journée touche à sa fin. Les bus chargés d’agents de rue reviennent à la centrale. Parmi eux se trouve Marc, le glouton croisé ce matin par Rudy. Commencée plus tôt, il finit sa journée à 13h36 et rentre chez lui . Marc, maçon de formation, s’est reconverti en glouton et adore ce qu’il fait. « Oui on se fait insulter, mais moi j’y prête pas attention », dit-il avec détachement. Il est fier de son métier et fait part de l’influence positive qu’il a sur sa famille, celle-ci ne jette plus ses déchets n’importe où. Comme vous qui êtes en train de lire ceci ? Il est 14h15, Mathieu, Rudy et Thibault rentrent chez eux. « Je vais faire quoi après ? Rentrer dormir, je me suis levé à 4 heures et demi », ricane Mathieu. Un chargeur fait 20 000 pas pendant sa tournée et porte quinze à vingt tonnes. Il rentre chez lui, se lave et se met au lit. Il fait calme, les rideaux sont fermés. Il se repose et peut-être ce soir il fera encore quelques centaines de pas, pour aller boire un verre avec Rudy.



