Toi, moi et le VIH

Loïc a 41 ans. Adrien en a 20. Ensemble depuis 1 an, ils forment un couple un peu atypique puisqu'un invité non désiré s'y est incrusté : le VIH.

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Photo: Thibault DEJACE

Loïc a 41 ans. Adrien en a 20. Ensemble depuis 1 an, ils forment un couple un peu atypique puisqu’un invité non désiré s’y est incrusté : le VIH.

Photo: Thibault DEJACE

Il est 23h57 quand je reçois ce message : « Salut Thibault. Ex-Aequo nous a signalé que tu cherchais un couple avec un partenaire négatif et l’autre positif pour ton reportage. Tu peux nous contacter 🙂 Adrien et Loïc ». Après quelques sms et coups de fil pour mettre au point un repas convenant à tous, le rendez-vous est fixé un samedi soir.

Lorsque Loïc m’ouvre la porte ce jour là, il n’a ni le teint cireux, ni les yeux creusés par d’énormes cernes mauves. Il n’a pas l’air fragile, prêt à s’écrouler au moindre coup de vent. En fait, il a l’air comme tout le monde. 
Et là, sur le pas de la porte, lui en jeans, chaussettes et pull à capuche, moi sous mes milles couches savamment arrangées pour braver le froid et la pluie – enfin j’espère qu’elles le sont, savamment arrangées -, on se fait la bise.

« C’est au dernier étage, on y va ? » Oui Loïc, on y va. En entrant dans l’appartement, je suis frappé par une odeur de chou. Et très rapidement Adrien nous rejoint. On se fait la bise, Loïc prend mon manteau et me dit de monter rejoindre Adrien en cuisine. Je suis arrivé un peu plus tôt que prévu et il semblerait qu’une paire de mains supplémentaire ne soit pas de trop en cuisine. « Ce soir, c’est chou farci », me glisse Adrien, « J’ai examen de diététique jeudi prochain et on devra en faire un. Je dois encore m’entraîner ».

Au début, il y a toi.

On me tend un sachet de topinambours, ma mission du jour. Adrien peaufine son chou farci avant de l’enfourner et Loïc nous prépare des rafraîchissements. Ça sera trois gins tonic pour commencer. Lorsqu’il revient, Loïc ne peut que constater ma maigre avancée. Non pas que je sois un mauvais cuisinier, mais il faut dire que je n’avais jamais cuisiné des topinambours. Une fois mon aveu fait, Loïc me reprend le sachet ainsi que la planche et s’attaque à ces petits tubercules, réellement difficiles à éplucher. Je viens donc d’être destitué de ma part de travail.

Une fois le chou farci mis au four, Adrien s’assied en face de moi, tout aussi désœuvré. Il a vingt ans et après avoir effectué une année en kinésithérapie, il s’est réorienté en diététique. Il est en couple avec Loïc depuis un an. Avant lui, Adrien sortait avec des filles. En fait, leur histoire remonte à bien plus loin. Ils se sont rencontrés sur Grindr, Adrien avait dix-sept ans et Loïc trente-neuf. Après quelques échanges, ils décident de garder le contact, mais ne se rencontrent pas. Adrien continue de sortir avec des filles et Loïc avec des garçons.

Ce n’est que trois ans plus tard et à la suite d’un voyage de trois mois aux États-Unis, qu’Adrien décide qu’il veut voir Loïc à son retour. Ils se rencontrent. Une fois. Deux fois. Trois fois. Les choses deviennent rapidement sérieuses entre les deux tourtereaux. S’ils se disent tout, il y a une chose que Loïc n’a encore jamais dite à Adrien. Ce n’est pas le genre de truc qui peut se dire par message.

Et puis, il y a moi.

Avant que les choses ne deviennent trop sérieuses, Loïc avoue à Adrien qu’il est séropositif. Il a contracté la maladie il y a un an et est sous traitement depuis. Lorsque je demande à Adrien ce que cette annonce lui a fait, il me répond simplement : « Cela faisait trois ans que l’on se connaissait, j’avais envie de le rencontrer et de construire quelque chose de sérieux avec lui. Quand il m’a annoncé qu’il était séropositif mais indétectable grâce à son traitement, cela ne m’a fait ni chaud ni froid. Je me suis juste dit : ‘ok, ça ne nous empêche pas d’aller plus loin’. Alors nous sommes allés plus loin. Après Loïc a insisté pour me montrer ses résultats et voilà, c’est tout. »

Lorsqu’une personne est diagnostiquée séropositive, son traitement est très rapidement mis en place. Un trithérapie est déterminée avec son infectiologue. Des rendez-vous réguliers permettent de passer divers tests, tant pour le VIH, que pour les autres IST.  Si une personne est séropositive mais présente une charge virale durablement inférieure au seuil de détection, elle est dite ‘indétectable’. Et si elle est indétectable, elle ne peut pas transmettre le virus du VIH. Ainsi, un séropositif qui suit son traitement quotidiennement et fait contrôler ses valeurs par un médecin devient assez vite indétectable et peut donc accéder à une sexualité « normale ». Selon l’association AIDES, le principal vecteur de transmission du VIH serait des séropositifs qui s’ignorent. 

Adrien a décidé de prendre la PreP, le traitement pré-exposition, pendant un mois, au début de leur relation. « C’était peut-être un peu con en y repensant, parce que je ne risquais rien avec Loïc. C’était juste une double sécurité. » En 2018, ils étaient 2 261 à prendre ce traitement, avec un coût net pour l’assurance de soins de santé de 5.927.157 euros. 

Sans oublier le VIH.

Alors que nous discutons, un odeur amère se dégage du four. Ce qui devait arriver arriva. Adrien a laissé le chou trop longtemps au four. Le four était soi-disant mal réglé. Bon, le chou est un peu brûlé mais ça a tout de même l’air bon. Loïc, toujours sur ses topinambours (vous voyez qu’ils sont vraiment coriaces et rudes à éplucher !), me confie qu’entre son diagnostic et sa rencontre avec Adrien, un an s’est écoulé. Les premières semaines, il s’est rendu malade à essayer de contacter la personne l’ayant contaminée, ne serait-ce que pour le prévenir. Puis il lui a fallu trouver une façon de l’annoncer à ses partenaires : comment l’avouer ? à quel moment ? Même s’il est indétectable, il a toujours voulu le dire. C’est un moment important pour lui : informer son partenaire avant d’aller plus loin et ainsi lui laisser le choix.

Durant cette année-là, sur la dizaine de partenaires qu’il a eu, seulement deux ou trois ont refusé d’aller plus loin. En revanche, certains ont été plus que partants à la suite de cette découverte, comme si c’était une porte ouverte vers de nouvelles choses.

Au final, c’est nous.

Adrien me glisse aussi que leur sexualité est entièrement normale. « Oui, Loïc est séropositif, mais il est indétectable, car il est constamment suivi par un médecin. Loïc et moi sommes un couple dit « exclusif », c’est-à-dire que nous sommes fidèles entre nous, et Loïc est sous traitement. C’est un garçon hyper « safe » en vrai. C’est pour ça que tout est possible. » A l’évocation de leur quotidien, Loïc me montre son pilulier. « Voilà, tous les jours je prends un pilule. J’ai une app’ qui me le rappelle tous les midis et toutes les demi-heures tant que je ne prends pas mon traitement, puis je confirme ma prise et voilà. C’est tout. C’est ça, le VIH. » Adrien renchérit en rigolant : « Ouais, c’est juste tout con. Je prends presque plus de médicaments que lui. »

La soirée continue, on goûte des bières, on partage le même verre et tout est naturel. Adrien et Loïc m’expliquent qu’ils viennent d’acheter des places pour un parc d’attraction du fétichisme qui ouvre ses portes à Anvers en mars, preuve que le statut de Loïc ne ferme aucune porte.

Loïc n’a jamais expérimenté d’effets secondaires à la suite de son traitement mais il ne le prend que depuis deux ans. Un traitement qui coûte 785 euros. S’il est entièrement remboursé par les mutuelles pour le moment, qui peut garantir que ça sera toujours le cas à l’avenir? Sans oublier que cette prise quotidienne crée aussi une certaine dépendance face aux laboratoires pharmaceutiques.

Il est passé 23h quand je quitte leur appartement. Franchement surpris mais aussi ému par ce couple atypique qui me prouve que quand on s’aime, rien n’est impossible. Qui me prouve qu’être atteint du VIH en 2019 ne signifie plus mourir seul dans un lit d’hôpital.

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