Arles, ville du sud de la France connue internationalement pour « Les Rencontres de la photographie d’Arles », n’a évidemment pas échappé à la canicule de juillet, la troisième vague de chaleur du mois. Chaque jour, des milliards d’images circulent déjà, à l’échelle globale, en tous lieux, sur tous supports : on ne s’en étonne plus. Mais dans ce flux permanent, comment une image parvient-elle encore à témoigner de l’urgence climatique plutôt qu’à s’y noyer ? Quel rôle joue encore la photographie dans notre compréhension du réel ?
La 57ᵉ édition du festival a dû s’adapter aux fortes chaleurs : certaines expositions fermées entre 12h et 14h, quelques points d’eau installés ici et là, mais la chaleur, elle, impose sa propre scénographie : la vieille ville et ses rues étroites basculent dans une atmosphère aride. On s’y attend, on s’y prépare, mais comme dirait Yann Barthès, rien à faire : « On est tous logés à la même enseigne !Tous ! ». Et évidemment, ce n’est pas du tout le cas, certains acteurs du festival ont pris les choses en main pour mettre sur la table, aux Rencontres d’Arles, le sujet du dérèglement climatique et de ses inégalités : ceux qui polluent le moins sont souvent ceux qui en paient le prix le plus fort. Reporters sans frontières et l’agence de photojournalistes MYOP ont ainsi organisé une conférence, « Le monde sous nos yeux : informer, témoigner de l’urgence climatique », avec comme intervenantes Alice Pallot, photographe (Tendance Floue), Adrienne Surprenant, photojournaliste (MYOP), et Anne Bocandé, directrice éditoriale de RSF.
De gauche à droite : Alice Pallot, Adrienne Surprenant tenant le micro et Anne Bocandé.
Tous les jours, des milliers d’images et d’informations circulent sous nos yeux. Certaines vont disparaître, d’autres deviennent des preuves, des symboles. Quel est le rôle de la photographie face à la désinformation et à l’urgence climatique ?
Parmi les intervenantes, Alice Pallot est sans doute celle qui interroge le plus frontalement notre rapport au vivant. Son travail refuse de choisir entre réel et fiction : elle photographie des menaces écologiques invisibles à l’œil nu : algues toxiques, forêts qui dépérissent, en s’entourant de scientifiques plutôt que de s’en tenir au seul regard de l’artiste. Land, Himero, Suillus, puis Algues maudites, série menée en Bretagne aux côtés de chercheurs du CNRS sur les marées vertes qui étouffent le littoral breton, dessinent une œuvre où l’image ne se contente pas de prouver, mais cherche à alerter. Pour y parvenir, elle a trouvé sa propre méthode : ce qu’elle appelle le « documentaire d’anticipation », une manière de saisir le présent à travers une vision du futur proche. « C’est une manière de dire : voilà, vous avez l’impression d’être dans un univers sur la Lune, sur Mars, assez aseptisé. Et bien non, ma série photo se passe en 2026, dans la baie de Saint-Brieuc, en France. » Pour créer cet effet, elle récupère des bouteilles en plastique, des algues vertes qui font partie du lieu, et les fait réagir chimiquement pour obtenir une esthétique d’anticipation qu’elle appelle « beauté malade ».
Photographie d’Alice Pallot, de sa série « Algues maudites »
Photographie d’Alice Pallot, de sa série « Algues maudites »
Face à elle, Adrienne Surprenant apporte un regard plus frontalement politique. Son travail se loge à la lisière du visible et de l’invisible : santé mentale, droits humains, identité et environnement s’y répondent, portés par la conviction que la photographie est un engagement, pas une simple observation. Ses reportages, publiés dans le Washington Post, The Guardian ou Le Monde diplomatique, l’ont menée jusqu’au mont Kenya, où elle a documenté la fonte prochaine des derniers glaciers d’Afrique, une disparition annoncée d’ici 2030. Elle a rejoint l’agence MYOP en 2022, avec laquelle elle continue de photographier ce que le dérèglement climatique laisse derrière lui. « Je travaille sur le dérèglement climatique en montrant les injustices de ceux qui en subissent le plus les conséquences. Le continent africain, par exemple, produit 4 % des gaz à effet de serre mais en subit des conséquences ultra-violentes, sans avoir les mêmes capacités de résilience que nous. Il faut regarder ce qui se passe ailleurs, regarder les conséquences de ce qu’on fait. »
Photographie d’Adrienne Surprenant, de sa série « The drought made us equal »
Entrave journalistique
L’entrave journalistique est bien présente pour traiter ces sujets-là. Alice le confirme : « J’ai travaillé tout le long de mon reportage avec un laboratoire scientifique sur les algues vertes. Je leur ai fait relire mon travail avant publication, la directrice du labo m’a appelée et m’a dit : « C’est simple, si tu publies ça, je me fais virer. » » Un aveu qui en dit long : certains laboratoires scientifiques dépendent financièrement de lobbys, ce qui installe le conflit d’intérêts au cœur même de la parole scientifique censée faire autorité. Ailleurs, l’entrave peut changer d’échelle. Dans certains pays, elle va jusqu’à la confiscation des cartes SD sur le terrain et souvent bien pire : « Il y a quand même des pays où l’entrave atteint la violence, la mort, le harcèlement. » précise Adrienne Surprenant. En Inde, sur les 28 journalistes assassinés depuis l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi en 2014, près de la moitié enquêtait sur des sujets environnementaux : expropriations de terres, mines illégales. Les enjeux politiques ne sont donc jamais loin des enjeux climatiques, où que l’on regarde. Et le hasard géographique n’en est pas un : selon RSF, deux tiers des ressources naturelles mondiales sont extraites dans des pays où la liberté de la presse n’est pas garantie. À cela s’ajoutent les zones tout simplement inaccessibles, verrouillées par des guerres ou des conflits armés en cours.
La vulgarisation est nécessaire pour comprendre la gravité de ce qui se passe dans le monde, et la photographie a un pouvoir narratif fort. À travers la photographie et ses différentes formes, il est possible de transmettre, traduire et vulgariser des clés de compréhension, pour donner envie d’aller plus loin. « On n’a pas une méthode scientifique, mais on arrive à transmettre quelque chose qui, je l’espère, peut provoquer une curiosité et un déclic. On ne peut pas rester les bras croisés à voir le monde brûler. » souligne Adrienne Surprenant, quelques jours avant l’immense feu de Fontainebleu dans le sud de la France, brulant plus de 1000 hectares de forêt.
Si on écoute les chercheurs, l’avenir s’annonce encore plus brutal : « si rien ne change, les pics caniculaires atteindront 55 degrés en France d’ici 2049 », alerte le chercheur Nathanaël Wallenhorst.
Alors, est-il déjà trop tard ?
Peut-être. Mais la question, posée ainsi, est presque un piège : elle suppose qu’il existe un instant précis où basculer du côté de l’action ou de la résignation. Ce que montrent Alice Pallot et Adrienne Surprenant, chacune à sa manière, c’est qu’il n’y a pas de ligne d’arrivée. Il y a des images à faire, des journalistes à défendre, des publics à convaincre. Un travail continu, sans promesse de victoire. La photographie ne sauvera pas le climat. Mais elle peut encore empêcher qu’on détourne le regard. À Arles, sous 40 degrés, c’est peut-être déjà beaucoup.