Sexisme ordinaire en cuisine

Peu de grandes tables ont une cheffe à leur tête. Mais le monde de la cuisine se féminise lentement. Entre sexisme ordinaire et complexes de légitimité, la place des femmes en cuisine reste encore difficile à gagner. Entretien avec Camille Jadoul, cheffe bruxelloise.

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Photo : Martin Vorel (CC)

Peu de grandes tables ont une cheffe à leur tête. Mais le monde de la cuisine se féminise lentement. Entre sexisme ordinaire et complexes de légitimité, la place des femmes en cuisine reste encore difficile à gagner. Entretien avec Camille Jadoul, cheffe bruxelloise.

Photo : Martin Vorel (CC)

À Bruxelles, dans un milieu régi par la testostérone, de plus en plus de femmes gagnent les fourneaux. Rencontre avec Camille Jadoul, cheffe responsable du restaurant L’Altitude à Forest, pour discuter de légitimité féminine, de sexisme ordinaire et de l’importance de changer les paradigmes.

Camille Jadoul Photo : Flavio Sillitti (CC BY NC ND)

Quand vous exercez votre boulot, votre statut de « femme » est-il dissociable de celui de « cheffe » ?

J’ai toujours internalisé que c’était plus difficile pour une femme d’être une cheffe sans se poser de questions par rapport à son genre. Plus jeune, quand je parlais de vouloir suivre cette voie, mes parents ont toujours essayé de me dissuader en me disant que ce n’était pas pour les femmes. Entre autres parce que c’était dur physiquement ou alors parce que les horaires m’empêcheraient d’avoir une vie de famille. J’y ai cru.

Ce métier est peut-être moins confortable pour une femme que pour un homme ?

Je ne pense pas que ce soit un job intrinsèquement moins confortable pour une femme que pour un homme. Oui, il y a du sexisme. Oui, il y a encore beaucoup de choses qui doivent changer. Mais c’est comme dans tous les autres jobs. À la seule différence que celui-ci est encore majoritairement occupé par des hommes, et donc le sexisme encore trop répandu. 

Quelle est la première forme de sexisme qui s’est manifestée dans le cadre de votre profession ?

Durant ma carrière, le sexisme s’est manifesté alors que je n’avais même pas encore commencé. J’étais serveuse à l’époque, mais je voulais passer en cuisine. C’était au Canada. Là-bas, c’est davantage dans la norme de bosser en cuisine malgré un manque de formation. Le chef de l’établissement ne voulait pas que je rejoigne l’équipe de cuisine car j’étais une femme, que toute l’équipe était masculine et qu’il n’avait pas envie de se retrouver avec « des plaintes pour harcèlements sur les bras ». Après avoir insisté un moment, il m’a quand même laissé tenter ma chance. Et, effectivement, je n’y suis pas restée longtemps. Entre les remarques sur moi et celles sur les serveuses, je ne me sentais pas à ma place. Et puis, on m’avait bien fait comprendre que je n’avais pas intérêt à me plaindre car c’était juste « comme ça que ça se passait ».  

On parle souvent de « sexisme ordinaire ». Comment se définit-il et comment se manifeste-t-il dans les métiers de l’horeca ?

Je pense que ça peut vraiment se manifester à plein de niveaux différents. Alors qu’à la maison, c’est souvent la femme qui va s’occuper de préparer les repas, on va rarement conseiller aux jeunes filles de commencer des études de cheffe. Ce qui est assez paradoxal. Les rares qui vont se tourner vers ce parcours vont être dirigées plus ou moins consciemment vers des spécialisations considérées comme plus « féminines », comme la pâtisserie. 

Par la suite, si une femme et un homme se retrouvent confronté·es pour un même poste, la femme sera le plus souvent laissée à l’écart. La question de la maternité est souvent soulevée dans ces cas-là. Au quotidien, ce sexisme ordinaire se ressent à travers des micro-agressions : les remarques sur le corps, sur les devoirs des femmes, les blagues salaces et les gestes déplacés dans un métier où la promiscuité est de mise. 

Camille Jadoul Cheffe
Camille Jadoul Photo : Flavio Sillitti (CC BY NC ND)

Pour que les jeunes ne subissent plus les violences et le sexisme, il faut que les gens qui sont en haut de la hiérarchie aient envie que ça change.

Ayant évolué dans ce métier depuis plusieurs années, et notamment durant la transition #metoo, avez-vous ressenti des changements ?

Je crois que ça a permis une libération de la parole et on est progressivement en train de se rendre compte de toutes les violences en cuisine. Pas uniquement envers les femmes, mais de manière générale. Ça a conduit à plus d’empathie au sein du milieu. 

C’est ce qui conduit à voir un plus grand nombre de cheffes, notamment dans les cuisines à Bruxelles ?

Je crois que c’est surtout du à une démocratisation du métier de chef·fes. Aujourd’hui, on a beaucoup plus de profils différents qui ouvrent des restos, bars et cafés. Ce ne sont plus uniquement des gens « du métier ». D’ailleurs, ces derniers sont ceux qui ont tendance à ne pas vouloir faire bouger les choses. Le fait que de plus en plus de femmes ouvrent leur resto et décident de changer la façon dont ça se passe chez elles, en offrant un lieu plus safe pour les prochaines générations, cela permet de faire bouger les choses.

Aujourd’hui, vous sentez-vous légitime d’assumer la place que vous avez ?

Malgré le fait que je pense prouver tous les jours que je suis capable de tenir ce poste, je ne me sens pas toujours légitime d’être à la place que j’occupe. Notamment parce que je n’ai pas de formation dans le domaine et que j’ai toujours l’impression d’avoir du retard sur mes pairs, notamment masculins. Je regrette parfois de ne pas avoir commencé d’études de cuisine à l’époque. Surtout au vu des raisons qui m’ont empêché de le faire. Mais, quand je prends du recul, je crois que je n’aurais jamais tenu le coup si jeune face à toute la pression, toutes les remarques et tous les attouchements que l’on doit subir en tant que femme. 

Du coup, le sexisme ordinaire de ce métier vous a volé cette opportunité de bâtir une légitimité solide dès le plus jeune âge ?

Je me dis que je suis plutôt chanceuse d’avoir eu 25 ans lorsque j’ai intégré le milieu. Et d’avoir été informée en amont sur le sexisme et sur le féminisme en général. Ça m’a sauvée. Donc j’essaye de me dire que c’est le parcours qui me convenait le mieux et que, malgré ce retard, j’ai réussi en peu de temps à me trouver une place de cheffe. Je me sens légitime en tant que femme, mais non légitime pour plein d’autres raisons : avoir commencé sur le tard, ne pas avoir étudié la cuisine, avoir peu d’expérience. Et ces éléments sont liés à mon statut de femme.

Le monde de l’horeca est-il préparé à l’arrivée de femmes à des postes de responsabilité ? Que pourrait-on mettre en place pour que ce soit le cas ?

Il est plus que prêt pour des femmes aux postes à responsabilités. Parce que c’est par là que les choses vont commencer à pouvoir changer. Quand on est cheffe, on décide un peu de comment ça va se passer dans sa cuisine : quelle ambiance va y régner, quel système on va décider d’adopter. Pour que les jeunes ne subissent plus les violences et le sexisme, il faut que les gens qui sont en haut de la hiérarchie aient envie que ça change.

Ressources utiles

Ouvrages

  • Faiminisme, Quand le sexisme passe à table de Nora Bouazzouni 
  • Cheffe, 500 femmes qui font la différence dans les cuisines de France d’Estérelle Payany et Vérane Frédiani

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