Sans abri et sans couvre-feu

Le couvre-feu oblige les maraudeurs à s’adapter aux nouvelles mesures. La plupart des centres d’accueil sont bondés. Certains SDF ont été verbalisés. Toutes les maraudes n'ont pu être assurées. Les personnes sans-abris sont-elles les oubliées de cette histoire ?

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Photo: Ali al Helli

Le couvre-feu oblige les maraudeurs à s’adapter aux nouvelles mesures. La plupart des centres d’accueil sont bondés. Certains SDF ont été verbalisés. Toutes les maraudes n’ont pu être assurées. Les personnes sans-abris sont-elles les oubliées de cette histoire ?

Photo: Ali al Helli

La nuit n’est pas encore tombée mais le froid, lui, commence à s’abattre sur les quartiers de Bruxelles. Nous sommes au coeur de l’automne, sous un ciel bas et enveloppant.

Nous réglons aujourd’hui notre montre à l’heure des maraudeurs du Samusocial. Rafael et Lisa nous attendent dans l’entrepôt où ils stockent les produits à distribuer. C’est bientôt le débarquement !

En commençant à charger le véhicule, la petite équipe en tenue bleue à l’air d’être pressée. Lisa s’exclame : « Il est où le sac de maraude ? » « Regarde à l’intérieur », lui répond Rafael en arrivant avec des bouteilles d’eau et un sac contenant des vêtements et des produits d’hygiène. « Nous ne sommes que deux travailleurs aujourd’hui. Nous avons deux personnes qui sont chez elles en quarantaine et une troisième qui est potentiellement un cas contact », explique Rafael.

La voiture commence à rouler prudemment, les travailleurs tournent la tête de droite à gauche à la recherche de bénéficiaires. Le Covid-19 et le couvre-feu obligent les maraudeurs à s’adapter aux nouvelles mesures. Pour éviter que leurs bénéficiaires soient inquiétés par la police pour non-respect du couvre-feu, plusieurs associations se sont mobilisées pour leur fournir une “attestation de non-hébergement”. L’objectif : inviter les autorités à faire preuve d’indulgence et de solidarité. Les personnes sans-abris sont en effet inquiètes. Elles ont peur d’être les grandes oubliées de cette histoire. Avec l’arrivée du Covid, la plupart des centres d’accueil de jour sont bondés, en manque de personnel qualifié. Certaines maraudes n’ont pas pu être assurées.

Rafael participe à ces maraudes depuis 10 ans. Son parcours social lui a permis d’épouser la vie de certains bénéficiaires.

Pourquoi avez-vous décidé d’être un maraudeur ? Il rit en écoutant la musique : « Car je n’ai pas voulu faire autre chose. L’endroit où on va rassemble toute l’humanité. Celle qui rit. Celle qui pleure. Celle qui souffre. Celle qui espère. » Lisa, située à côté de lui, remue la tête de haut en bas en lui faisant un clin d’œil : « On a des chouchous aussi ! »  

À quelques mètres de nous se trouve un homme d’une soixantaine d’années dont le visage un peu enflé conserve quelque chose d’enfantin, malgré les traces ineffaçables du calvaire vécu. Il surgit en clamant : « Vous pouvez me faire un petit café ? » Rafael lui répond : « Désolé, on n’a pas le droit de s’arrêter ici, c’est bientôt vert, on doit rouler, on revient… »

Avec le temps, nous apprenons que les deux hommes discrets réfugiés sous le pont de la rue des Vétérinaires préfèrent deux sucres dans leur café. Pour eux, les maraudeurs sont leurs sauveurs. Avec l’arrivé de l’hiver et les circonstances engendrées par le Covid, les kits d’hygiène et les couvertures sont des denrées précieuses.

Depuis mars, la crise sanitaire a poussé les régions à débloquer 1 million d’euros en Wallonie et 2,5 millions à Bruxelles pour l’aide aux sans-abris. Ce que le confinement a grossi également, c’est le nombre de personnes à la rue. D’un côté, les centres d’accueil ont dû réduire leur capacité afin de respecter les mesures de distanciation sociale. De l’autre, la quasi mise à l’arrêt de l’économie a fait perdre son dernier filet de sécurité à un public précarisé.

Lisa en train de donner un bouteille d’eau a un SDF.
Lisa en train de donner un bouteille d’eau a un SDF. Photo: AA

«  Oui, Coralie ? Ah !! Désolée. Je peux parler avec elle s’il vous plaît ? » Lisa est très occupée, elle passe son temps dans la voiture à téléphoner à plusieurs associations, et à des avocats pour la coordination. La plupart des sans-abris ont des statuts non régularisés. C’est le cas de Borislav, le polonais qui vient de passer un entretien via Skype avec des avocats, dans l’espoir de régler son statut et de retrouver un travail.

« Il est arrivé en Belgique en 1982. Il a travaillé légalement ici. Aujourd’hui, des difficultés surgissent. Il fait s’opérer la tête ; il a perdu son travail et logement. On essaie de voir s’il y aurait un moyen de lui redonner un titre de séjour » pointe Lisa.

« Mon chien est belge, moi non !»

Borislav nous regarde dans les yeux et sort de sa poche les papiers de son chien. Il était obligé de lui faire faire tous les vaccins nécessaires pour qu’il puisse toujours l’accompagner. Murmurant avec un sourire sarcastique : « Mon chien est belge, moi non !! »

Lisa et Rafael servent le café. Photo : AA

Un SDF devant le centre d’hébergement de Samusocial. Photo: AA

Rafael et Lisa avec Borislav en train de se préparer pour parler avec un avocat vis Skype. Photo: AA

Lisa en train de prendre une photo. Photo: AA

Certains SDF ont été verbalisés pour non-respect du couvre-feu

Plus de 6000 personnes vivent dans les rues bruxelloises, sans domicile fixe. Certaines associations ouvrent des places supplémentaires pour les héberger et leur proposer des solutions de première nécessité, mais on craint une saturation du service. Rafael ne voit pas de solution directe à cette situation. Pour lui, la ville manque de structures adaptées, surtout en ce qui concerne les problèmes psychiatriques.

« Il y a eu quelques cas de verbalisation pour les personnes qui dorment dans la rue. Il n’y a pas assez de place dans les centres d’hébergement. Même si cela arrive, il y aura des personnes qui refusent d’aller au centre à cause de leur santé mentale », avance Rafael.

Lisa et Rafael marchent pour rejoindre Ivan.
Lisa et Rafael marchent pour rejoindre Ivan. Photo: AA

La maraude se poursuit dans un cadre végétal. L’humus qui recouvre le sol a étouffé nos pas. Le chemin pour atteindre Ivan est un peu long et étroit. Il a choisi de s’installer sous une couverture d’arbres, loin de l’agitation. Un feuillage épais forme une arche au-dessus de sa silhouette typique : courbe, aux cheveux tachés de poussière, dont la misère contraste avec un large sourire. Le tonton tend une main veineuse et recouverte de taches de vieillesse à l’infirmière pour qu’elle puisse mesurer sa pression.

Lisa lui demande s’il prend ses médicaments de manière régulière. Après cette consultation, Rafael lui suggère un café chaud. « Salut les gars » ; la rencontre se termine par un sourire mutuel. De loin, Ivan nous donne l’impression que le temps a creusée ses rides sur son visage, mais le secret du bonheur pour lui reste dans la simplicité. Et voir le courage d’être triste.

L'endroit où Ivan habite.
L’endroit où Ivan habite. Photo: AA
Lisa se prépare pour mesurer la pression d'Ivan.
Lisa se prépare pour mesurer la pression d’Ivan. Photo: AA

Les maraudeurs finiront par rentrer se reposer, épuisés, mais répétant que leur fatigue n’est rien au regard de ce qu’éprouvent ces hommes. Convaincus que tous les drames et toutes les joies humaines sont dans la rue. Il suffit de ne pas détourner le regard.

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