Rien ne vaut la maison

À Anvers, des marins du monde entier font escale le temps d'un soir

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Photos par Paul Dorthu

À Anvers, des marins du monde entier font escale le temps d’un soir

Photos par Paul Dorthu

Le port d’Anvers est le deuxième plus grand port européen. Chaque année, des milliers de marins, hommes et femmes, y posent pied pour quelques heures. À l’Internationaal Zeemanshuis Antwerpen (IZA), ils s’arrêtent pour souffler le temps d’une soirée. Une pause entre deux voyages loin du large, où l’on oublie durant quelques heures la vie sur les vagues.

L’Antwerp Harbour Hotel est situé au bout d’une longue rue grise, au coin d’un gigantesque carrefour où trams et voitures s’entremêlent. Au loin, les grues du port se dressent, surplombent les centaines d’allées bardées de containers bien alignés. C’est ici que se trouvent les bureaux de l’IZA, une organisation financée par la ville d’Anvers qui vise à s’occuper des marins. En journée, tout est calme, seuls quelques bénévoles s’affairent. Mais lorsque la nuit tombe, le lieu se réveille.

Muhammad est marin. Il a vingt-neuf ans, le regard confiant, les gestes vifs. Il travaille pour une entreprise navale italienne, “la meilleure du monde”. Pour 1500 euros par mois, soit une dizaine de fois le salaire moyen de son Pakistan natal, il vit sur l’eau. Île Maurice, Cape Town, Séoul. Sur son téléphone dernier cri, les photos de voyage défilent. Pour lui, la vie de marin est une chance. Il tient ça de son père. Muhammad ne compte pas rester pour toujours sur les flots. Il a une famille qui l’attend à la maison. Son père a déjà acheté de grandes langues de terre, où il rêve de s’implanter, et de construire une ferme. Il s’entend bien avec l’équipage, et ne trouve pas le travail trop éprouvant. À bord, il est bien nourri, il dispose d’une salle de gym, et de barbecues sur le pont lorsque la météo le permet. Sa femme et ses enfants lui manquent. C’est ça le plus dur. Pas les tempêtes, ni la solitude. Pour Muhammad, la mer est une opportunité. Une histoire qui n’est pas la norme.

Le vide à l’horizon

Dans la famille de José Oliveira, l’eau salée coule dans les veines depuis des générations. Fils d’un marin portugais qui a fui la dictature de Salazar lorsque des agents de celui-ci s’en sont pris à sa famille, il connait les réalités de la vie en mer : les longs mois passés loin des siens, l’absence, l’attente. Il décide donc de dédier sa carrière aux gens comme son père, ceux qui portent du bout des bras l’économie globalisée. Il travaille pour l’Internationaal Zeemanshuis Antwerpen (IZA) où il s’efforce d’apporter un soutien à ces travailleurs trop souvent mis sur le côté.

Parmi les 1,9 million de marins dans le monde, un tiers sont philippins. La raison est simple : « Ils maîtrisent l’anglais, et ils sont cheap », explique José. Pour les patrons de l’industrie, c’est ce dernier élément qui les retient. « Dans la majorité des cas, les conditions de vie des marins se rapprochent de l’esclavage moderne ». Les passeports sont confisqués par le capitaine afin d’éviter les fugues et de faciliter les contrôles des services d’immigration.

À bord, les mois sont longs. Le grand démon des équipages, c’est la solitude. Pour un bateau cargo moderne, certains pouvant aller jusqu’à 400 mètres de long, 8 à 24 membres d’équipage suffisent. Mark est aumônier au port et travaille auprès de José depuis des années. L’Église s’est implantée dans les ports bien avant l’état, préoccupée par le peu d’attention qu’ils suscitaient et avides de nouvelles âmes à évangéliser. Les bras derrière le dos, debout dans un couloir de l’IZA, il confirme la rudesse de la vie en mer. Ses paroles sont mues d’un investissement réel, ses yeux ne semblent plus surpris par rien. L’année passée, il a pris en charge deux cas de suicide. À chaque fois, il doit bénir la cabine du défunt. Dans le cas contraire, les autres marins n’y entreraient plus.

Le spectre du suicide s’est intensifié depuis quelque temps, et est même devenu une cause majeure de mortalité du secteur, dépassant le nombre de morts accidentelles. La cause ? José tapote l’écran de son portable, l’air désapprobateur. Lorsque son père partait en mer, il ne savait rien de ce qui se passait sur la terre. Aujourd’hui, les marins assistent à la vie de leurs proches sans pouvoir y participer, ce qui ne fait qu’accentuer cette solitude. Beaucoup vivent des décès de loin, des divorces et surtout des pressions financières. Souvent, le salaire d’un marin permet de faire vivre une quinzaine de personnes. Certains craquent. La charge est trop grande. Au-delà d’être seul, le problème réside dans le huis clos du bateau : les marins ne peuvent pas parler de leurs états d’âme avec leurs proches qui sont à des milliers de kilomètres. Seul le reste de l’équipage subsiste. C’est pour cela que José les écoute. Pour eux, c’est une bouffée d’air frais au milieu de longs mois d’entre-soi.

D’autres problèmes perdurent depuis trop longtemps : notamment celle de l’accès aux soins. Mark raconte la fois où un homme fit une crise cardiaque en pleine mer. Incapables de le sauver, le reste de l’équipage dut le mettre dans la chambre froide, jusqu’à leur arrivée au port d’Anvers. Ces histoires ne sont pas rares ; José se souvient d’un homme qui était arrivé au port livide, souffrant de chaleurs excessives, le front trempé de sueur. Sa boîte de médicaments était vide. « Hypertension artérielle. Si le bateau était arrivé un jour plus tard, l’homme serait mort », souffle-t-il.

« Hypertension artérielle. Si le bateau était arrivé un jour plus tard, l’homme serait mort »

Dans les couloirs, au bar, ou dans les canapés, un dénominateur commun : il n’y a aucune femme. Au niveau mondial, elles ne représentent que 2% des effectifs. Une sous-représentation qui change, doucement. Les défis sont nombreux : manque d’infrastructure adaptée, une culture patriarcale bien ancrée et parfois, des situations dangereuses. Sanjay* est ingénieur sur un navire italien. Il confirme. “Ces hommes passent des semaines sans voir de femmes. Tu peux donc imaginer…” lance-t-il à demi-mots.

La mer malgré tout

L’IZA parcourt le port en camionnette pour y vendre de la nourriture, des souvenirs et des vêtements à prix réduits. C’est le capitaine de chaque bateau qui décide si l’IZA peut distribuer ces objets. « Si celui-ci est un homme sage, il accepte », confirme José. Mais cela représente aussi un risque. Lorsque ces hommes et ces femmes touchent la terre et sociabilisent avec des gens de l’extérieur, ils se sentent revigorés, libres. Car au-delà du confort matériel, l’organisation apporte un soutien psychologique. Il faut faire vite. Les hommes ne quittent le navire que rarement, et lorsqu’ils se rendent à l’IZA, ce n’est pas pour longtemps. En journée, ils travaillent sur le bateau. Et la nuit, ils y dorment. Les seuls moments où ils peuvent s’échapper sont entre 19h et 23h environ. Une fenêtre de quatre heures loin des vagues, pour s’assurer que le monde existe encore. À peine le temps de prendre l’air, faire quelques emplettes, et boire un verre au bar. Les chambres de l’Antwerp Harbour Hotel, pensées pour un monde d’avant où les marins restaient plusieurs jours à quai, se sont vidées. Il a fallu se résoudre à ouvrir l’hôtel au public pour rester à flot.

L’organisation compte 22 bénévoles. L’une d’entre elles est ici, touchée par les histoires de son époux qui a travaillé auprès des marins pour une mission religieuse : une fois, lors d’un voyage, l’équipage avait découvert un passager clandestin qui s’était caché à bord. Le risque est grand. Si à l’arrivée, les services d’inspection du port le découvrent, l’entreprise sera contrainte de verser une lourde amende, et la responsabilité retombera sur les épaules du capitaine. Ce dernier avait voulu le jeter vivant par-dessus bord, mais le missionnaire l’en avait dissuadé. Si ce genre d’histoire arrive souvent ? « Ma zeker (mais bien sûr) », chuchote la dame, surprise par la question.

« Il n’y a pas que des moches histoires, il y en a aussi des belles. Beaucoup. » Arjun* et Sanjay sirotent une bière, accoudés à une table haute d’une station-service du quartier. Ils en profitent : sur le bateau, la consommation d’alcool est très contrôlée, voire prescrite. “On est payé pour voyager autour du monde”, rigolent-ils. Ils évoquent les vagues d’une dizaine de mètres dans la Manche, les nuits éternelles dans le Pacifique Nord couvert de glace, la peur que leur invoque le triangle des Bermudes. Sanjay vient du nord de Mumbai, mais adore la côte australienne. Cependant, s’il devait voter pour le plus beau pays du monde, il n’hésiterait pas une seule seconde. Il sourit. « L’Inde, bien sûr. »

Rien ne vaut la maison.  

*Noms d’emprunt

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