Rachid

Le loup blanc discret du quartier Stalingrad

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@capture d'écran documentaire

Le loup blanc discret du quartier Stalingrad

@capture d’écran documentaire

Au cœur d’Anneessens, Rachid est connu de tous. Vendeur charismatique du night shop du coin, il est connu comme le loup blanc, mais reste pourtant discret sur sa propre histoire.

« Mademoiselle, de Bruxelles, mélange de miel et de caramel, comment ça va ? ». Voilà comment Rachid accueille la gent féminine dans son night shop du quartier Stalingrad, près de la gare du Midi. Cet homme est la star du magasin et n’hésite pas à jouer de son bagout pour fidéliser la clientèle. Lorsqu’il a appris que je voulais écrire sur lui, il a un peu été pris au dépourvu. J’ai eu l’impression qu’il acceptait sans vraiment accepter. En réalité, je crois que ça lui était égal.

Ce night shop est plus spacieux que la plupart des autres magasins du même genre. Mis à part un assortiment plus large de fruits et légumes, toutes les caractéristiques habituelles d’un night shop sont bien présentes : prix élevés, produits bas de gamme et ouverture en continu. Je suis une habituée du magasin. J’y fais mes courses plusieurs fois par semaine, et à chaque fois, je suis accueillie de la même manière. Rachid déclame ses répliques fétiches qu’il réserve uniquement aux clientes.

C’est un homme intrigant. Le genre de personnage dont on a envie de percer l’histoire à force de le côtoyer. Petit, crâne rasé, mais barbe bien apparente, Rachid a une cinquantaine d’années et vient d’Afghanistan. Dans ce magasin, ils sont tous afghans ou iraniens. Ils parlent hazaragi, un dialecte du persan parlé en Afghanistan, ou farsi. Ce magasin de quartier ne paie pas de mine, mais il voit défiler du monde. Et Rachid incarne ce melting-pot. D’ailleurs, pour lui, peu importe que les gens se trompent et l’imaginent originaire d’Iran, d’Ouzbékistan ou du Pakistan. Pour lui, tous ces pays portent en eux le même héritage d’un grand Empire perse. Dans ce magasin, Rachid fait le lien entre tous. Les clients défilent et ne se ressemblent pas. Rachid s’adresse à chacun dans leur langue, successivement en français, en russe ou en chinois. Les langues qu’il maîtrise, il les a apprises en côtoyant les habitants du quartier.

Il travaille au magasin tous les jours de 15h à 22h en semaine, et jusqu’à 23h30 le week-end. Il n’est pas le patron de l’endroit même s’il en a tout l’air. J’ai cru qu’il l’était, à force de le voir chaque jour et à toute heure, vissé sur son siège derrière sa caisse, en gardien de la trésorerie. Pendant que ses jeunes collègues s’activent derrière les étalages de fruits et légumes, lui voit défiler les clients les uns après les autres. Quand le client est marocain, Rachid lui parle en arabe; lorsque c’est un flamand, il traduit le prix du kilo de courgettes en néerlandais.

Même s’il parle plusieurs langues, Rachid maîtrise assez mal le français. Il montre toutefois une réelle volonté de se faire comprendre. Il cherche toujours à s’exprimer le mieux possible. À chacune de nos discussions, il prend le temps nécessaire avant de s’exprimer, il cherche les mots justes et les silences qui s’installent n’en sont pas. À propos de la situation des femmes dans son pays, il s’interroge longuement avant de dire, hésitant : « une femme, une maman qui ne sait pas lire et écrire, comment elle éduque un « bon » enfant, un enfant sage et éduqué ? Comment ces enfants rendent à la société [par après] ? Son mauvais français ne l’empêche donc pas de pointer la contradiction d’un régime taliban despotique vis-à-vis des femmes. Notre conversation est interrompue par un client, venu régler son pack de bouteilles d’eau et ses bananes. Une fois le client parti, je le vois repenser à notre échange, comme s’il le ressassait. Il rumine presque et son visage devient triste. La bonne humeur du personnage et sa facilité à créer du lien avec les gens contrastent avec ce qu’il peut raconter de sa vie.

Arrivé en Europe il y a seize ans, il a traversé la Méditerranée sur un bateau de fortune. Une traversée qui a failli lui coûter la vie. Rejoindre l’Italie depuis la Turquie aura duré six à sept jours. « Six à sept jours dans l’eau, le bateau était cassé ». Il rajoute d’un ton détaché : « Ce n’était pas facile, mais c’est passé ». Rachid relativise toujours tout, le passé c’est le passé. Il est toujours vivant, c’est l’essentiel.

Avant de s’établir définitivement en Belgique, il a vagabondé ici et là. En France et aux Pays- Bas principalement. Il garde un mauvais souvenir de son passage aux Pays-Bas. Il m’explique avoir été traité comme un criminel, menotté et enfermé dans un centre de rétention. « C’est ça les droits de l’Homme ? » me lance-t-il. Lui qui a fui la guerre dans son pays. En tout, il aura passé quatre années à vivre dans la rue ou à être hébergé chez les gens. En 2013, il a même participé à la Marche des Afghans, rejoignant Mons depuis Bruxelles à pied, dormant dehors, dans le froid du mois de décembre. Mais encore une fois, cet épisode de sa vie « n’était pas facile, mais c’est passé ».

Dans son pays, il était couturier, comme son père, et capable selon lui de confectionner des tenues sans prendre aucune mesure, un simple coup d’œil lui suffisait. En Belgique, il a d’abord travaillé dans le bâtiment, et gagnait « 20€ par jour juste pour manger ». Aujourd’hui, lorsque je lui demande pourquoi il travaille autant et si ce n’est pas trop fatiguant, il me fait comprendre qu’il ne voit pas le temps passer. Mais il a quand même les traits tirés. J’apprends surtout qu’il travaille comme un forçat faute de pouvoir faire autrement. Il n’a pas vraiment le choix, il doit travailler pour payer une pension alimentaire à sa femme et ses enfants. Il est divorcé en Belgique, mais sa mère, restée en Afghanistan, lui a trouvé une nouvelle épouse parce que dit-il « chez nous, c’est la maman qui choisit, et j’ai dit ‘Ok’ si tu veux ».

Quand les clients se font plus rares, Rachid prend le temps de se préparer un thé. Un mélange de bergamote et de clous de girofle qu’il boira bouillant avec deux morceaux de sucre. Son collègue Reza l’accompagne ainsi que Nadir, un fidèle client iranien du magasin. Tous les deux ne connaissent pas Rachid intimement, mais l’apprécient pour sa simplicité et joie de vivre. Ce sont eux qui ont surnommé star du quartier ce vendeur connu aussi comme le loup blanc, qui dit peu mais prend le temps de bien dire. Lui qui discute aisément dans plusieurs langues pèse chaque mot quand il parle de sa vie. Rachid ne révèle pas tout tout de suite: il raconte son histoire par bribes, entre deux clients. Il n’est pas que le visage familier du quartier, il est le pont entre tous ses habitants.

Retrouvez aussi le documentaire que Clémentine Boulé a consacré à Rachid.

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