Quand l’avocat devient la cible

Bruno Dayez, avocat de Marc Dutroux, raconte les tensions entre le devoir de défendre et l'opinion publique

par

Bruno Dayez, avocat de Marc Dutroux, raconte les tensions entre le devoir de défendre et l’opinion publique

Chargé de défendre Marc Dutroux, l’avocat Bruno Dayez revient sur son expérience marquée par une pression médiatique intense. Son témoignage met en lumière les tensions entre le devoir de défendre et l’opinion publique. 

40 ans après son premier emprisonnement, Marc Dutroux continue de hanter la mémoire collective belge. Symbole de l’une des affaires les plus traumatisantes du pays, son nom reste associé à une onde de choc. Mais derrière l’horreur de l’affaire, une autre réalité interroge : celle de ceux qui ont dû défendre l’indéfendable. 

Révélée dans les années 1990, l’affaire Dutroux a profondément marqué la Belgique, tant par la gravité des faits que par les dysfonctionnements judiciaires qu’elle a mis en lumière. Arrêté pour enlèvements et viols en 1986, ce n’est qu’en 2004 qu’il est condamné à la réclusion à perpétuité, après des années de procédure et une médiatisation hors norme.

Spécialisé en droit pénal, Bruno Dayez revendique une conception rigoureuse et sans compromis de la justice, où chaque individu, quel que soit son crime, a droit à une défense. En acceptant de représenter Marc Dutroux, il savait qu’il franchissait une ligne invisible aux yeux du public. Entre pression médiatique, jugements moraux et violence symbolique, il a dû faire face à une forme d’isolement rarement évoquée. S’il affirme ne pas regretter sa décision, il reconnaît la violence psychologique d’une telle mission. Car dans ce type d’affaires, la défense des victimes semble plus légitime que celle de l’accusé.

Dans le même panier

Pourtant, le rôle de l’avocat pénaliste dépasse cette perception. « Toutes les affaires sont, par nature, sensibles », rappelle-t-il. Mais dans ce genre de cas, la défense est souvent perçue comme le « méchant de service ». Dans ce contexte, la médiatisation joue un rôle central dans la perception de l’avocat. Réduits à quelques minutes d’antenne, des dossiers complexes sont simplifiés à l’extrême. Selon lui, ce traitement favorise les raccourcis et déforme la réalité. Face à la demande de sensationnalisme du public, certains médias privilégient des éléments superficiels, comme le fait de savoir si Dutroux a un coiffeur attitré, au lieu de s’attarder sur le fond juridique du dossier. Le registre passionnel, souvent dominant, l’a ainsi contraint à se défendre lui-même davantage que son client. Des propos lui ont été attribués ou déformés, accentuant la stigmatisation envers la défense. Le public se retrouve conforter dans sa confusion et ne distingue plus l’avocat de son client. 

Mais cette confusion ne reste pas sans conséquences concrètes. Cet amalgame fréquent entraîne des réactions parfois violentes. S’il s’attendait à ce que cette affaire bouleverse sa vie, l’avocat reconnaît avoir été surpris de l’intensité de la violence sociale. « Les gens identifient l’avocat à son client. Donc en fait, on vous met dans le même panier et on fait une grande confusion exactement comme si vous étiez vous-même assimilé au criminel que vous défendez. » Les représailles ne sont pas seulement verbales, les injures sur les réseaux ne représentent qu’une partie. La façade de son cabinet a été taguée avec l’inscription « Avocat pédophile », compliquant son travail quotidien ainsi que celui de ses collaborateurs. Pendant qu’un internaute brûlait son livre en ligne, d’autres organisaient une manifestation devant son cabinet. Si seuls quelques manifestants se sont déplacés, la présence d’une trentaine de policiers témoigne du climat de tension. Cette hostilité traduit une difficulté persistante à accepter le rôle de la défense dans des affaires des plus sensibles. 

Les gens identifient l’avocat à son client

Bruno Dayez

Le coût de la défense

L’impact, l’avocat n’est pas le seul à le ressentir, il sert de paratonnerre, et souvent la famille en fait les frais. Bien que ses proches soient capables de faire la part des choses, voir le juriste se mettre en danger génère une réelle angoisse. « Quand des gens vous envoient des messages anonymes dans lesquels ils citent les prénoms de vos enfants, ça vous tracasse. […] on a beau se caparaçonner, on ne peut pas rester complètement insensible à ça. », confie le juriste.

Les menaces, rarement mises à exécution, laissent tout de même des traces et renforcent le sentiment d’insécurité. Cette dimension personnelle est souvent absente du débat public. Pourtant, elle illustre le coût invisible de certaines affaires judiciaires, où l’engagement professionnel déborde sur la sphère privée.

« Être seul contre tous, c’est gratifiant, mais très éprouvant », affirme l’avocat. Le climat est tendu, la tension est constante et il est impossible de ne rien ramener à la maison. La frontière entre vie privée et vie professionnelle se brise, les nerfs sont mis à rude épreuve et le sommeil devient fragile. Non pas à cause de l’affaire elle-même, mais en raison de la pression sociale. Toujours sur le qui-vive face aux informations, aux publications ou aux décisions. Après 44 ans de métier, Bruno Dayez conclut : « C’est un métier qui est complètement chronophage. […] on vit avec. […] et j’ai été bouffé par ce métier. »

Cette réalité interroge, car si l’avocat de la défense est parfois, malgré lui, du « mauvais côté » de la barrière, il ne reste pas moins un pilier essentiel dans l’équilibre judiciaire. Le droit à un procès équitable constitue un fondement dans notre démocratie : sans avocats pour défendre, même les accusés les plus controversés, c’est l’ensemble de notre système judiciaire qui vacille. 

Nouveau sur Mammouth

Une autre ligne de front
Quand l’avocat devient la cible
Quand les inégalités homme-femme s’invitent au tribunal 
"Le crack me permet d’avoir moins froid la nuit"