Quand aider ne paie plus

La réforme du chômage inquiète les aidants proches

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Crédit photo : Jean-Luc Omé

La réforme du chômage inquiète les aidants proches

Crédit photo : Jean-Luc Omé

Depuis mi-janvier, environ 43 000 personnes ont été informées de la fin de leurs droits au chômage dès juillet prochain. Parmi celles-ci se trouvent des aidants-proches, qui aident quelqu’un de leur entourage en situation de handicap ou de maladie. Certains, comme Jean-Luc, risquent de tomber dans la précarité. 

Jean-Luc s’occupe de son fils, Christian, depuis toujours. Diagnostiqué autiste typique (aussi appelé de Kanner) à l’âge de 8 ans après plusieurs années dans l’errance médicale, celui-ci a été déscolarisé. En septembre 2016, Jean-Luc a mis fin à son contrat de régisseur son et lumières pour commencer l’école à domicile avec lui. Il devient aidant proche. À partir de ce moment, les allocations de chômage sont devenues presque indispensables pour subvenir aux besoins de la famille. Aujourd’hui, Christian est en études supérieures, mais n’est toujours pas autonome au point de vivre seul. C’est son père qui s’occupe principalement de lui : il lui fait à manger, l’emmène et vient le rechercher à l’école, etc. Jean-Luc doit toujours être disponible. Mais du fait de la nouvelle réforme du chômage adoptée par le gouvernement Arizona en juillet 2025, il perdra bientôt la presque totalité de ses revenus. 

À 60 ans, il est compliqué pour Jean-Luc de retrouver un emploi. Après plusieurs tentatives, un problème reste majeur : les horaires de travail ne sont pas adaptés à son enfant. « J’ai quelques emplois en vue, mais c’est les horaires. Comme Christian n’a pas des horaires fixes tous les jours, je dois le conduire à la gare le matin, aller le rechercher quand il a fini ses cours. Il n’y a pas beaucoup d’employeurs qui accepteraient ça longtemps ».

Une réforme qui fait mal

Le cas de Jean-Luc n’est pas isolé. Christian Carpentier, porte-parole de l’asbl Aidants Proches, un organisme de référence dans la lutte des droits aux aidants proches basée à Bruxelles, dénonce l’impact économique de la réforme du chômage sur les familles déjà fragilisées. Depuis plusieurs années, il revendique la création d’un statut d’aidant proche, en l’absence duquel beaucoup risquent de se retrouver en situation de précarité. « Dans l’accord de majorité, il était prévu de travailler à un vrai statut pour tous les aidants proches, pas seulement pour ceux qui sont en cours d’exclusion du chômage aujourd’hui », dit-il.

Face à ces critiques, le ministre de l’Emploi, David Clarinval (MR), affirme avoir déposé une note au gouvernement fédéral visant à renforcer le soutien aux aidants proches. Celle-ci prévoit notamment l’augmentation du montant de la dispense de disponibilité, un mécanisme qui permet aux aidants proches de ne pas devoir chercher du travail tout en continuant de percevoir des allocations. Ils pourront percevoir un forfait équivalent à l’allocation actuellement perçue, afin de répondre à l’urgence de la situation, explique la porte-parole du ministre. 

A l’heure actuelle, les montants perçus au titre de la dispense de disponibilité sont dérisoires (390 euros par mois les deux premières années, 312 euros par mois les deux années suivantes). Ils sont en outre soumis à des conditions très strictes: ils ne sont versés qu’en cas où l’aidant s’occupe d’un enfant de moins de 21 ans, atteint d’un handicap, d’une personne ayant une maladie grave ou, si la personne aidée est aux soins palliatifs. Pour les soins palliatifs, le revenu n’est assuré que pour une période de 2 mois. 

Ces conditions peu favorables expliquent que seulement 305 personnes en ont fait la demande, alors qu’on estime que 12% de la population environ serait en situation d’aidant proche.

Vers un véritable statut ?

David Clarinval affirme aussi soutenir une proposition de loi de la députée Julie Taton (MR) visant à créer un véritable statut fédéral d’aidant proche, ouvrant le droit à une allocation structurelle adaptée. La Chambre des représentants examinera la proposition dans les prochaines mois, parmi plusieurs autres textes issus autant de la majorité que de l’opposition. Une proposition, venant des députées Nahima Lanjri (CD&V) et Florence Reuter (MR), propose une flexibilisation du congé pour les aidants proches qui travaillent. 

Ces propositions permettront-elles d’apporter du soulagement aux aidants proches ? « Depuis 10 ans, on reconnaît qu’il y a des gens qui ne peuvent pas chercher un travail, en tout cas, pas un travail à temps plein. D’une part, l’allocation est extrêmement faible, ce qui fait que ça n’a jamais fonctionné. D’autre part, c’est beaucoup trop limité dans le temps. Quarante-huit mois, ce n’est pas assez dans le cadre des parents d’enfants handicapés. », affirme Christian Carpentier. 

Depuis le début de l’année, les propositions de résolution fusent aussi au Parlement francophone Bruxellois, autant de la part de la majorité que de l’opposition. Si les allocations de chômage et le statut des demandeurs d’emploi relèvent principalement des compétences fédérales, le Parlement francophone bruxellois est néanmoins concerné par les impacts de ces politiques sur des matières relevant de ses compétences, notamment l’accompagnement des demandeurs d’emploi, la formation professionnelle, l’insertion socioprofessionnelle et la cohésion sociale.

Dans l’attente d’un statut, beaucoup d’aidants proches se tournent vers les CPAS. Mais tous ne pourront pas bénéficier du revenu d’intégration sociale (RIS). En effet, beaucoup vivent avec un conjoint qui travaille et, si celui-ci touche plus de 1750 euros par mois, ils n’ont pas droit à l’allocation, souligne Christian Carpentier.  

Face à cette situation, près d’une centaine de partenaires se sont alliés à l’asbl Aidants Proches pour réclamer le gel de l’exécution de la réforme du chômage. Au moins, le temps qu’un statut soit juridiquement et socialement reconnu. 

Mais si David Clarinval affirme avoir écouté les associations, Christian Carpentier dit quant à lui n’avoir jamais réussi à s’entretenir avec lui.

Jean-Luc, pour sa part, se retrouve dans l’incertitude. Il espère pouvoir trouver quelque chose pour régler sa situation, quitte à se lancer dans l’entreprenariat à son âge. Il n’attend plus grand chose des responsables politiques.  « Je n’ai plus trop confiance en tout ce qu’ils disent. Toutes leurs promesses, c’est… Je ne sais pas. Il y a beaucoup d’incertitudes par rapport à tout ça. »

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