Photos: Adrien Goffin
Trois ans après la mort de Sourour Abouda dans une cellule de police à Bruxelles, la chambre du conseil a reporté l’examen du dossier au 14 avril. La famille réclame que les policiers soient poursuivis individuellement, tandis que le parquet vise uniquement la zone de police Bruxelles-Capitale Ixelles pour homicide involontaire.
En face du palais de justice, ce mardi matin, la mobilisation est dense. Près de 300 personnes se sont rassemblées à l’appel du comité Justice pour Sourour. Les manifestants écoutent des prises de parole. Parmi elles, des membres du collectif lisent un extrait du discours d’Allan Abouda, le fils de Sourour.
“J’ai 22 ans. Et si je suis ici aujourd’hui, c’est parce que ma mère est morte à la suite d’une intervention de police. Et honnêtement, je ne devrais pas être ici. À mon âge, je devrais penser à mes études, à mon avenir, à mes amis, pas à essayer de comprendre comment ma mère est morte. C’est compliqué de se reconstruire quand on a l’impression qu’il n’y a pas vraiment de réponse, pas vraiment de responsabilité, pas de soutien de la justice. Elle ne sera plus là pour me voir grandir. Et moi, je dois continuer ma vie avec ça.”

Un nouveau report
À l’intérieur du palais, l’audience est courte, et se déroule à huis clos. Face à l’avocat de la zone de police se trouvent les avocats de la famille, ainsi que ceux de la Ligue des droits humains, partie civile dans le dossier. À la sortie, l’avocate de la famille, Me Selma Benkhelifa, explique que la chambre du conseil a reporté l’examen du dossier au 14 avril.
Selon elle, le report s’explique par un point central du dossier. La famille demande que les policiers impliqués dans l’arrestation et la détention de Sourour Abouda soient également visés en tant que personnes dans la procédure. La chambre du conseil a répondu que les arguments devaient d’abord être déposés par écrit, et que le débat aurait lieu en avril.
Ce report ne garantit toutefois pas que l’affaire pourra enfin avancer à cette date. Me Benkhelifa estime que le calendrier risque encore d’être prolongé, car le 14 avril, il faudra encore décider si les policiers sont officiellement mis en cause et s’ils doivent être convoqués.

Sourour Abouda, travailleuse sociale belgo-tunisienne de 46 ans, est décédée le 12 janvier 2023 après avoir été arrêtée par une patrouille de la zone de police Bruxelles-Capitale Ixelles. Les faits commencent peu avant six heures du matin, rue Américaine à Ixelles, où Sourour Abouda est privée de liberté pour “troubles à l’ordre public”, la police affirmant qu’elle se trouvait en état d’ébriété. Elle est ensuite conduite au complexe cellulaire du RAC, rue Royale à Bruxelles, où elle est retrouvée morte environ deux heures plus tard.
Une procédure suspendue à l’identification des policiers
Le parquet demande aujourd’hui le renvoi de la zone de police Bruxelles-Capitale Ixelles devant le tribunal correctionnel pour homicide involontaire par défaut de prévoyance ou de précaution. Mais le réquisitoire ne cite pas les policiers nommément. La famille estime que ce choix rend le dossier incomplet et empêche d’établir des responsabilités individuelles.
C’est précisément ce point qui alimente la colère et l’incompréhension de la famille.
“Dans n’importe quel autre dossier, qui ne concernerait pas des policiers, les choses ne se dérouleraient pas de cette manière. Il faut transformer en profondeur la manière dont on considère l’institution policière, et la manière dont la justice accepte son impunité”, affirme Me Benkhelifa
Lorsqu’on lui demande si elle a confiance en la justice pour poursuivre des policiers impliqués dans des affaires de décès, sa réponse est immédiate. “Non, pas du tout.”

L’avocate estime que le dossier Sourour Abouda illustre une mécanique plus large, celle d’une “impunité organisée”. Une impunité qui ne se résume pas à un policier ou à une patrouille, mais qui concerne la manière dont l’institution policière est protégée, et la manière dont la justice accepte, parfois, cette protection.
Un précédent en Belgique
Le comité Justice pour Sourour insiste, lui aussi, sur la portée inédite du dossier. En juin 2025, le parquet a requis le renvoi de la zone de police Bruxelles-Ixelles devant le tribunal correctionnel pour homicide involontaire. Ce serait la première fois en Belgique qu’une zone de police ferait l’objet de poursuites pénales dans un dossier de violences policières. Contacté, le parquet n’a pas souhaité communiquer sur l’affaire.

Pour les proches de Sourour Abouda, ce précédent potentiel reste insuffisant si aucun policier n’est identifié. Ils considèrent que le risque est de voir la responsabilité se dissoudre dans une poursuite institutionnelle, sans qu’aucun agent ne soit confronté publiquement aux faits.
La date du 14 avril est désormais attendue comme une étape décisive, puisque la chambre du conseil devra alors examiner les arguments déposés par les parties et décider si les policiers doivent être officiellement mis en cause. Pour la famille, cette nouvelle échéance repousse encore la perspective d’un procès public, trois ans après la mort de Sourour Abouda.

