Portugal : la jeunesse regarde ailleurs

Pour la nouvelle génération bruxello-portugaise, vivre au Portugal n’apparaît plus comme une option 

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Crédit photo : Marie Henrotte

Pour la nouvelle génération bruxello-portugaise, vivre au Portugal n’apparaît plus comme une option 

Crédit photo : Marie Henrotte

« Au Portugal, les jeunes souffrent encore du passé de leur pays. » Depuis Bruxelles, l’étudiante Héléna Jill Karelsen Dos Santos constate une réalité qui se produit à 2 500 km de chez elle. Les conditions économiques poussent la jeunesse à s’expatrier. Entre augmentation du coût de la vie et un monde de l’emploi écrasant, la nouvelle génération portugaise bruxelloise témoigne des raisons pour lesquelles un retour sur ses terres natales reste compromis.

Coups de klaxon sur le boulevard de la Couronne, une Renault Clio II fait son entrée dans la foule. La voiture noire se faufile entre les centaines de piétons qui se sont donné rendez-vous. L’artère routière, fermée par la police, grouille. Une adolescente en jogging taille basse à bandes blanches sort son buste du véhicule. Elle prend appui sur la portière pour s’y asseoir et entreprend de déplier un carré de tissu. En un instant, un linge rouge et vert se déploie vers le ciel. « Força Portugal !« , scande-t-elle fièrement. Son cri s’entremêle avec ceux des autres supporters qui partagent sa ferveur. Ce soir, la demoiselle se rend au Portugal. Le restaurant de spécialités, baptisé comme le pays par son patron Albano Figueiredo, s’est équipé d’un projecteur. Au-dessus du bar, il est écrit 2004 en grosses lettres dorées. Les écharpes du Futebol Clube do Porto cohabitent au plafond avec celles du SL Benfica, club fétiche des patrons. Pour la finale de l’Euro 2004, les 23 000 Portugais de Bruxelles parlent d’une seule voix. Elle résonne dans la capitale.

« À l’époque, le trottoir était plus long, mon père, Albano, y avait installé une carriole et les gens venaient se servir de Super Bock », se souvient Rafael Figueiredo. Il regarde le plafond où un poster de la tribune du club de foot de Lisbonne recouvre toute la surface. Ses yeux se portent maintenant sur un écusson. « C’est notre terre natale, Viseu, un district au nord du Portugal. Mon père vient de là. » Le père de Rafael avait autrefois combattu dans les flammes. En 1998, il s’était rendu à l’évidence : il ne pouvait pas rester dans un pays où « ça rapportait plus d’aller à la mine que d’être pompier ». Alors, il est parti. Il a planté son drapeau à Bruxelles en ouvrant Le Portugal. Depuis, chaque midi – sauf le lundi -, il assure le service avec son fils. Dans leur langue natale, le duo s’adresse à sa clientèle mi-portugaise, mi un peu de tout. Avec le temps, certains ont gagné un cliché avec le tenancier, affiché sur le mur qui fait l’angle du bar. Au rythme de la pimba, les tables en pin verni de l’établissement voient circuler francesinha — un édifice de viandes, de pain et d’œuf, scellé au fromage fondu — et bacalhau le jour, et quelques semelles collantes lors des soirs de match. Le tout, dans une odeur enveloppante d’ail et d’oignons grillés.

C’est dans cette reconstitution que Rafael a grandi. Arrivé en Belgique à 2 ans, la majorité de ses souvenirs appartiennent au pays pluvieux. À 31 ans, il connaît le Portugal à travers ses nombreux voyages et les récits d’Albano. Mais plus les années passent, plus ses racines lui manquent. Loin des forêts de pinheiros-bravos qui peuplent sa région, il use d’astuces pour éloigner la nostalgie. L’été : « Il n’y a pas d’autre destination possible que la côte lusitanienne. » L’année : « J’ai pris des cours de langue tous les samedis. M’exercer au restaurant n’est plus suffisant. »Son objectif est clair, il rêve de retourner là-bas. Il y serait déjà si « les conditions n’étaient pas déplorables ».

— Déplorables ? 

Rafael marque un silence et fixe l’extérieur, comme si la réponse à notre interrogation s’y trouvait. 

De l’autre côté de la rue, une jeune fille aux longs cheveux bruns attend le bus en pinçant de ses deux doigts un petit paquet luisant. On devine à travers les taches de graisse un pastel de nata. Helena Jill Karelsen Dos Santos est arrière-petite-fille d’immigrés. Son grand-père s’était installé à Ixelles en tant que domestique. Souvent, il allait chercher sa petite-fille après l’école. Une occasion de lui léguer sa culture, qu’elle ne peut s’empêcher de transmettre à son tour.  

— Vous connaissez l’histoire du Portugal ? Sans attendre de réponse, elle déroule : la domination à travers les mers, l’empire colonial. Puis, l’apnée du peuple sous Salazar, et la première vague de migration. Jusqu’à la Révolution des Œillets, où la fin de la dictature n’a tenu qu’à une fleur. Sans reprendre son souffle, elle enchaîne avec l’accession à l’UE en 1986 marquée par les opportunités de travail qui ont lancé la seconde génération d’exilés. L’entrain avec lequel Héléna s’exprime nous fait penser qu’elle a été piquée par un amour similaire à celui de Rafael pour ce Sud.

Au Portugal, elle a passé nombre de ses congés scolaires. Pourtant, y vivre n’a jamais été une option. « J’ai grandi entourée de personnes qui m’expliquaient les bons et les moins bons aspects du pays. » Ses aînés ne lui ont jamais caché la réalité économique de la nation et de sa famille. À vrai dire, elle l’avait vu de ses propres yeux. « Quand j’allais en vacances, je voyais bien que la chambre de ma cousine était plus petite que la mienne. Il y avait à peine de la place pour circuler entre son lit et la commode. Parfois ça me titille. Je me dis que si mes grands-parents n’étaient pas partis, je serais à sa place. »

 En 2024, le marché immobilier portugais figurait comme le moins abordable de l’UE par rapport aux revenus de sa population.

Pour chaque membre de sa cousinade, la jeune Bruxelloise a un récit. « Récemment, une autre de mes cousines et son copain ont voulu acheter un appartement. Ils ont dû faire un prêt sur 25 ans. Ce que ça représente sur une vie, c’est inimaginable. » Elle suppose : « S’ils ont pu se lancer dans un tel investissement, c’est peut-être aussi parce qu’ils étaient deux. Certains adultes restent chez leurs parents jusqu’à 27 ou 30 ans. Ils attendent de se mettre en couple, car acheter un logement seul, c’est trop coûteux. » De 2015 à 2024, le prix de l’immobilier par rapport aux revenus a augmenté de 44%. Le marché immobilier portugais figurait ainsi comme le moins abordable de l’UE par rapport aux revenus de sa population.

Depuis quelques années maintenant, le Portugal séduit. Un flux d’une toute nouvelle catégorie élit domicile dans la République. Ensemble, les retraités et les digital nomades américains et du nord de l’Europe forment une migration dorée. Avec des revenus plus élevés que ceux de leurs nouveaux voisins, ils profitent d’un niveau des prix plus faible.  En 2025, le coût de la vie au Portugal était de 26 % inférieur à celui en Belgique. En revanche, les salaires y sont deux fois moins élevés. Les investisseurs étrangers ont suivi la tendance. Ils se sont implantés dans le pays et proposent une offre calquée sur le portefeuille de ces nouveaux habitants. En parallèle, les opportunités de jobs stables et correctement rémunérés s’amoindrissent.

Alors que la plaque horaire indique qu’Hélèna va bientôt partir, on se pose une question. Pourquoi, dans sa famille, les jeunes n’ont pas fait ce choix-là, de partir ?

L’étudiante nous ramène à la réalité.

— Tu sais, les Portugais ne sont pas les meilleurs en langues. Ma famille vient de la campagne et là-bas, on leur apprend peu l’anglais, le français. Pourtant, c’est nécessaire pour trouver un travail ailleurs. Alors, non, de là où ils sont, les gens ne bougent pas trop. Dans les villes, c’est peut-être différent.

L’arrivée du 95 direction Wiener conclut notre échange. Notre interlocutrice monte dans le bus et agite le petit sachet qu’elle tient en main pour nous faire signe.

Son pochon blanc avait dégagé une délicieuse odeur de kermesse – du sucre tout juste grillé – tout au long de notre discussion. À tel point que, dans les premiers instants, il avait été compliqué de se concentrer. On avait à présent bien envie de se rendre chez son expéditeur.

O que vai querer? Um italiano. Claro!
On vient de pousser la porte de la pâtisserie Garcia, une institution qu’on ne présente plus. Au fil des discussions, on rencontre Manuel Luis De Sousa. Le trentenaire à la buzzcut porte une polaire Patagonia, en parfait Ixellois. Il boit une infusion aux écorces de citron et passe un call. Il détonne un peu dans le décor algarvien du tea-room. On l’aurait bien vu dans un espace de coworking pour passer son appel, mais non. Son collaborateur le verra entouré de façades blanches aux châssis bleus surplombées de tuiles rouges. Et il devinera juste derrière lui une petite fontaine dans laquelle, jadis, les superstitieux de passage jetaient des pièces pour faire un vœu. (Pourvu qu’il ne floute pas le fond.) Le jeune travailleur contraste un brin avec l’endroit, mais compte parmi les habitués. Il a travaillé pendant deux ans en salle.

Le Portugal, il le connaît parce qu’il y a vécu. Pendant 30 ans. Pourtant, il avait envie de partir et « la première chance, il l’a saisie ». Sa fortune, il l’a trouvée dans un petit cours de programmation. « On bossait sur un projet et un Belge dans mon groupe a aimé ce que je faisais, alors il m’a invité à venir travailler ici. » Il a alterné un temps avec son job dans la pastelaria, puis cinq années se sont écoulées. « Actuellement, je suis marié à une Belge, je vais avoir un enfant, je suis devenu Belge aussi. »

En 2025, un jeune Portugais sur trois (15 à 39 ans) avait déjà quitté le territoire.

Le Lisbonnais s’est éloigné de son État d’origine car il n’avait plus confiance en ce dernier. « Quand je suis venu ici, j’ai senti que je pouvais développer un sentiment de sécurité vis-à-vis du système. Dans un pays comme le Portugal, cela manque. On paie des impôts, mais ensuite on ne peut pas se fier pleinement aux services de santé, aux écoles ou encore aux transports. L’État ne fait pas toujours ce qu’il promet, et cela crée des problèmes sociaux. Et puis, les conditions économiques affectent la mentalité des gens. » 

Sans savoir que près d’un jeune Portugais sur trois (15 à 39 ans) avait quitté le territoire en 2025, Manuel nous fait part de ses observations sur l’exode en cours. « La direction que suit la population locale, c’est plutôt de sortir du pays que d’y retourner. »

Au fur et à mesure que son thé descend, le café se remplit. Filippo, le serveur, fait trembler le sol lorsqu’il accourt pour déposer les commandes. Il doit avoir déposé sa 50e torrada de la matinée à Juliette assise à la table voisine. La septuagénaire brushingée, en quête d’exotisme, avait découvert l’Algarve en tant que touriste. Frappée par la beauté de la région, elle désire à présent y poursuivre sa retraite.

On demande à Manuel ce qu’il en pense.

— Je comprends que ce soit attirant, mais ça crée des différences. C’est un peu comme s’il y avait trois mondes en un : les locaux, les digital nomades et les expatriés. Pour une partie des locaux, la vie devient chère, mais pour eux, ça reste abordable. Ce sont souvent des gens qui cherchent une bonne qualité de vie, mais qui ont déjà une certaine sécurité financière. Alors oui, il fait beau, on mange bien, la vie est agréable, mais il y a une facette de l’expérience que ces gens ne connaîtront peut-être pas, sauf peut-être après y avoir vécu longtemps. 

Le Portugais n’a pas besoin de grand-chose, alors on va faire des économies sur les salaires.

Il y aurait donc une autre dimension que seul un regard dans le temps permettrait de comprendre ? Ne pouvant l’expérimenter nous-mêmes, Isabel nous en offre un aperçu.  Arrivée en Belgique à ses 16 ans, la sexagénaire, plutôt discrète (elle préfère ne pas donner son nom de famille), s’était formée à l’architecture. Dans sa recherche d’un premier emploi, elle avait, selon elle, joui d’une chance dont tous les Portugais ne bénéficient pas : « Mes patrons belges avaient une très grande éthique, ce qui n’est pas forcément le cas, là d’où je viens. Encore aujourd’hui, les supérieurs considèrent que leurs recrues doivent montrer ce qu’elles valent. Du coup, ils travaillent jusqu’à douze heures par jour, pour des salaires qui ne leur permettent aucune indépendance. » Elle déplore : « Une chose qui est assez choquante, c’est que même les compagnies étrangères installées au Portugal arrivent avec cette mentalité. »

— Quelle mentalité ?

— « Le Portugais n’a pas besoin de grand-chose, alors on va faire des économies sur les salaires. » C’est quelque chose que les sociétés s’autorisent à l’étranger, mais qui n’est pas permis chez elles. 

La retraitée prend une gorgée de son café comme pour faire passer la pilule. Son visage affiche un air qui devait être aussi amer que ce qu’elle avale. Pour cause, ce constat, elle le tire d’un de ses récits : « J’ai hébergé chez moi un jeune travailleur, embauché par la Fortis, au Portugal. Il était payé 1 000 euros mensuellement par la banque belge. Il travaillait sans arrêt. Ses supérieurs lui disaient : “Excellent, à la fin de l’année tu seras augmenté.” Quand il a demandé son dû, il n’a rien obtenu. Il s’est senti exploité, il est venu à la maison. » Au Portugal, ce jeune homme y vit, il y travaille. Pourtant, “il a eu besoin de prendre l’air”. 

Par la suite, il a repris sa vie là-bas, avec l’espoir que les choses évoluent. L’État portugais mesure l’ampleur du défi. Il sait qu’il ne peut fonctionner sans ses jeunes citoyens. Ces dernières années, les dispositifs de soutien financier se sont multipliés. Depuis 2024, plusieurs mesures visent à alléger l’impôt sur le revenu ou à faciliter l’accès à la propriété et à la location. L’IRS Jovem, qui réduit la charge fiscale, et le renforcement du Porta 65 Jovem, qui octroie une aide directe au loyer, s’inscrivent dans cette logique de soutien aux 18-35 ans.

Le salon de dégustation se trouve maintenant bondé. On regagne la devanture de la Pastisseria. Dehors, le trottoir grouille. Certains boivent un café accoudés à la rambarde, d’autres font la queue pour rentrer. On regarde l’avenue, les jeunes qui y festoyaient il y a 20 ans sont peut-être devenus parents. Du trottoir, une maman regagne sa voiture avec son fils. Elle tient dans ses mains un coffret à gâteaux. Avant d’installer son enfant sur le siège arrière, elle lui propose de goûter ce que la boîte renferme.

— C’est un pastel de nata. On devine un accent lusitanien.

Le garçon, aux yeux noisette, doit avoir 3 ans. Puisque sa maman lui propose, il se prête à la découverte. Il croque dans le dessert qui s’émiette au sol. La sucrerie plaît. Le Portugal, il le connaît désormais à travers cette petite crème aux œufs. Et si c’était le début d’un lien avec ce pays ? Peut-être fait-il partie d’une génération qui le découvrira autrement.

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