Entre sagesse et nouveau souffle, le portrait d’un passionné qui refuse de clore son pigeonnier.
Photos: Jade Regau
Dans le jardin, les pigeons tournent au-dessus du toit. Jean les écoute. À presque 80 ans, il ne voit presque plus et marche difficilement. Il ne peut plus soigner ses champions seul. Heureusement, Carlos est là.

Jean habite à Charleroi depuis toujours. A l’âge de 14 ans, il a rencontré Pascaline. Il travaillait alors dans une coopérative agricole juste derrière la maison de la jeune fille. Avec son collègue, il aimait la surnommer « fleur de patate » en référence aux plantations de pommes de terre qui bordaient son jardin. Depuis, « fleur de patate » et Jean ne se sont plus jamais lâchés.
En observant ses voisins d’en face jouer aux pigeons, Jean a eu un déclic. Selon Pascaline, devenir colombophile, c’est « devenir sot ». Selon Jean, quand on commence quelque chose comme la colombophilie, « on le fait bien ou alors, il ne faut pas le faire ». Et il le fait bien depuis près de 60 ans.
Un palais pour des athlètes
C’est avec cette exigence qu’en 1990, Jean a transformé son modeste garage en un pigeonnier imposant de la taille d’une maison. Ce palais de deux étages organisé en huit sections peut abriter dix à trente boxes par cloison. L’installation est complétée par un espace réservé au stockage de la nourriture et des cages. Ce temple se trouve juste à côté de leur logis, il abrite aujourd’hui près de 200 pigeons. Dans ce grand pigeonnier, le couple a fait installer une borne spéciale pour neutraliser les ondes. Le bruit électromagnétique perturbe et empêche certains oiseaux migrateurs de s’orienter grâce à leur boussole magnétique.


Pour Jean, un pigeon est un athlète de haut niveau. S’il se casse une patte, sa carrière est finie. Dès lors, il leur fait suivre une hygiène stricte : vitamines, protéines, et passage obligatoire chez le vétérinaire (deux à quatre fois par an) pour les vaccins. Le couple aime les pigeons, et les pigeons le leur rendent bien. Ils regagnent le pigeonnier après les courses ou les entraînements : ils retrouvent leur confort, leur conjoint et leurs petits s’ils en ont. Ils rentrent simplement chez eux. « C’est comme toi, tu reviens toujours chez tes parents » conclut Pascaline.
Toute l’année, Jean pense pigeons, mais surtout à partir du mois de mars/avril, le début de la période de concours. Le reste du temps, ils élèvent les pigeons, organisent les reproductions et les entraînent quand viennent les beaux jours. La colombophilie, ce n’est pas juste un hobby, c’est un mode de vie. La Belgique est considérée comme le berceau de la colombophilie depuis le 19e siècle. Tout le monde venait acheter des pigeons en Belgique. A l’après-guerre, il y a eu 250 000 colombophiles en Belgique, aujourd’hui, on y compte environ 20 000 actifs selon le site spécialisé La Colombophile HO. A Farciennes, dans la rue de Jean, on ne pouvait pas faire deux maisons sans y avoir un colombophile.

Le corps qui lâche
Jean n’a jamais cessé de les regarder, ses pigeons. Lorsqu’il déambule dans la rue, s’appuyant sur sa canne, ses lunettes aux verres jaunes ne passent pas inaperçues. S’il les porte en permanence, ce n’est pas pour se protéger du soleil, mais pour corriger sa vue : ces verres spécifiques aident son cerveau à mieux interpréter ce qu’il voit, en améliorant le contraste et le confort.
Le colombophile n’échappe pas à l’usure du temps. Cela fait 15 ans qu’il ne voit plus très bien. Il a 0/10 à l’œil droit et 3/10 à l’œil gauche. A terme, il ne verra probablement plus ses oiseaux voler. Pourtant, la passion va bien au-delà de la vue. Jean sait deviner la valeur d’un pigeon au simple contact de ses mains. Sous ses doigts, il sent si l’oiseau est trop sec, si son plumage est soyeux ou s’il est en pleine santé.


Pascaline, première alliée
Pendant 20 ans, Jean a été président du local colombophile situé en haut de sa rue. Sa mission consistait à organiser le calendrier des concours, l’enlogement des oiseaux et les banquets de fin de saison. Pour ces dîners de remise de prix, il pouvait compter sur l’aide de quelques membres et, bien sûr, de sa fidèle Pascaline. Tandis que le traiteur s’occupait du menu, Pascaline dressait la vaisselle et les hommes installaient les nappes. Ces festivités rassemblaient les passionnés de toute la région, incluant même des amateurs français. Pour que les épouses profitent également de leur journée, un car les emmenait découvrir les environs. Bien que Jean ait décidé depuis 2 ans de passer le flambeau, les habitués du club continuent de l’appeler lui, ou plutôt Pascaline.

Pascaline a toujours occupé une place centrale à ses côtés. Jean confie « Moi, je connais des colombophiles, leurs femmes n’iraient même pas ouvrir le pigeonnier. J’ai de la chance ! J’ai une femme qui m’a toujours aidé ! ». Finalement, Pascaline aussi est devenue sotte. Durant des années, elle montait les marches du pigeonnier pour lâcher les oiseaux pendant que Jean était au travail. Le samedi, elle sacrifiait son brushing pour aller le nettoyer, allant jusqu’à utiliser un petit pinceau pour enlever les crasses dans les moindres coins. Certains pigeons, particulièrement attachés à elle, se posaient sur son épaule. Elle mettait au bout de ses lèvres un grain de maïs et les pigeons volaient pour venir le chercher.
Aujourd’hui, elle se retire. Elle en a marre de ramasser les fientes de pigeons. Elle veut voyager en Italie, dans les Pouilles, dont elle est originaire, et dans l’est de l’Espagne où ils possèdent une maison. Elle passe le relais, elle aussi. Heureusement, il y a Carlos.

Carlos, les yeux et les mains
Ce soudeur de 54 ans est arrivé auprès de Jean, il y a deux ans, au moment où tout aurait pu s’arrêter. Carlos est né au Portugal et travaille depuis 10 ans à Charleroi. Sa femme et son fils, eux, sont restés au Portugal, mais il va régulièrement leur rendre visite. Lui, il a attrapé le virus de la colombophilie très jeune quand il a vu ses oncles jouer aux pigeons. Et à 8 ans, son père lui a offert son premier pigeonnier.

Carlos a beaucoup de patience avec les pigeons et est capable de repérer, lors d’un entraînement, lequel est rentré plus tard que les autres. Il aime acheter de nouveaux volatiles. Le 28 mars dernier, au marché d’Hastière, il a choisi avec l’approbation de Jean, un pigeon voyageur Stichelbaut pour 70 euros. Cette souche est une lignée très recherchée au sein de la colombophilie pour les concours de fond. Les concours de pigeons voyageurs sont classés par distance en trois catégories principales : vitesse (50-250 km), demi-fond (250-500 km) et fond/grand fond (500 km à plus de 1000 km). Les pigeons de longue distance (fond) vivent plus longtemps car ils sont moins « stressés » que les pigeons de vitesse qui volent en plein rythme.
En 2024, la rencontre entre Carlos et Jean au local a donné un nouveau souffle à la passion de Jean. En voyant le pigeonnier de Carlos, Jean a tranché: « C’est impossible de faire des champions là-dedans ». Ils ont alors décidé de réunir leurs forces. Carlos est venu installer ses pigeons dans le pigeonnier de Jean petit à petit pour les habituer à être ensemble.



Carlos vient nettoyer le pigeonnier deux à trois fois par semaine et conduit l’octogénaire jusqu’au lieu des entraînements. Avec un pigeon, il faut toujours aller tout doucement. Jean et Carlos lâchent les jeunes pigeons à 5 km puis de plus en plus loin. Quand ils reviennent bien au pigeonnier, Jean et Carlos les « jouent » sur une distance de minimum 100 km, avant de participer à des concours internationaux. Pour Jean, le sommet de la saison reste l’emblématique concours de Barcelone. C’est une épreuve qu’il connaît bien pour y avoir déjà participé, et elle garde à ses yeux un certain prestige. Les pigeons y partent en camion, huit jours avant le départ et ils sont lâchés à 8 h du matin pour parcourir plus de 1000 km pour revenir au pigeonnier. D’ici deux ans, Carlos et Jean espèrent pouvoir participer à cette compétition. Carlos et Jean, ce n’est pas un remplacement mais un duo. Là où Carlos est les mains et les yeux, Jean est la mémoire. Ensemble, ils forment un binôme indissociable où la passion de la nouvelle génération rencontre la sagesse de l’ancienne.
Arrêter… mais pas encore
Chaque année, Jean dit qu’il va arrêter donc il en élimine, il en élimine, il ne fait pas traîner. Durant son âge d’or, il avait près de 800 oiseaux. Il ne leur donne pas de prénoms mais les désigne par leurs caractéristiques physiques comme « Le Borgne », « Le Noir » ou « La Mosaïque ». Jean et Pascaline en mangent même certains. Jean préfère un pigeon de 50 jours, tandis que Pascaline les préfère plus jeunes, de 25 jours. Il est rare que des colombophiles mangent leurs pigeons. On pourrait y voir un paradoxe, presque un tabou dans le milieu : comment manger ceux qu’ils soignent avec tant d’amour ?
Pour Jean et Pascaline, c’est pourtant une forme ultime de respect. Ils préfèrent manger les leurs que ceux des autres. « Je ne sais pas ce qu’ils leur ont donné comme saloperies à manger, comme piqûres ou n’importe quoi », lance Jean. Il dit qu’il veut arrêter… mais le cœur ne suit pas encore le mouvement. Tant que Carlos sera là pour être ses yeux, Jean pourra continuer d’être l’âme du pigeonnier.


