« Organiser des festivals en mixité choisie, c’est compliqué »

Joy, drag queer, questionne l'inclusivité des lieux culturels

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Photo @Sami Soussi

Joy, drag queer, questionne l’inclusivité des lieux culturels

Photo @Sami Soussi

Joy est un artiste drag queer sexisé et racisé programmé dans de plus en plus d’institutions culturelles. Depuis quelques années, iel incarne son persona drag, Mama Tituba, de manière engagée en abordant des thèmes tels que le racisme et le colonialisme. Cette visibilité dont iel bénéficie aujourd’hui sur scène peut pourtant s’avérer simple inclusion de façade si elle ne s’accompagne pas d’autres mesures la renforçant. Selon iel, elle reste cependant nécessaire pour construire une carrière et poser des pierres pour les suivant·es. Dans ses performances, Joy passe de la colère à la vulnérabilité sans se laisser récupérer.  

Tu es de plus en plus programmé et médiatisé. Est-ce que tu te retrouves dans ce qui est visibilisé par rapport à ton travail ? 
Alors ça dépend. Déjà je n’ai pas fait le tour du monde de la presse, ça a toujours été de la presse spécialisée artistique, queer, bruxelloise… Mais la question c’est comment éviter l’instrumentalisation en tant que personnes queers et racisées. On a eu cette discussion à Voix de Femme à Liège : comment on fait pour garder notre essence, comment on fait pour ne pas être récupéré·es par des médias, par des politiques, par tout ça ? Et en même temps, ce sont ces moments où on peut être visibles. Donc je dirais que moi je navigue comme je peux. Il y a des fois le token1* tu le prends, parce que tu sais que ça va te servir pour plus tard. Je sais aussi que comme d’autres l’ont fait avant moi, comme j’ai été inspiré par des gens, on pose aussi des pierres pour les générations d’après.  
Si je peux être une source d’inspiration pour que d’autres artistes queers racisé·es se lancent…  

Tu me dis : “il y a des fois, le token, je le prends”. Est-ce que tu sais où se situent tes propres limites ?  
C’est un peu du cas par cas, mais c’est surtout au niveau du salaire ou des conditions. On m’a invité à un festival à Anvers cet été. Déjà, j’étais la seule personne racisée programmée de la journée mais en plus, iels ont oublié de communiquer sur ma venue. Je leur ai fait remonter une fois la remarque, deux fois et iels n’ont pas changé, alors je leur ai dit “je ne viens pas”. 
Parce qu’en vrai, combien de fois j’ai été un token, la seule personne drag queer et en plus racisée au milieu de drag queens blanches. Dans les institutions, c’est genre “regardez, on est inclusifs, on a programmé une personne racisée”. En fait, il faut aussi que les personnes blanches, les collectifs, les institutions se donnent les moyens de se déconstruire, de faire de la recherche, vraiment. Comment est-ce qu’on peut être plus inclusives, pourquoi est-ce qu’on doit l’être, et comment éduquer aussi le public. Ça ne suffit pas de juste le vouloir.  Qu’est-ce que vous êtes prêt·es à prendre comme risque ? 

Est-ce que ça te semble possible d’échapper à l’instrumentalisation ? 
La conclusion qu’on avait eue à ces discussions, notamment via Jhaya Caupenne, alias Destiny Gabbana, qui fait partie de la scène voguing2* de Bruxelles, c’est qu’en fait la seule façon de garder notre essence c’est la mixité choisie. C’est rester entre nous et se promouvoir entre nous. C’est créer des espaces en mixité choisie3*, des espaces culturels. Comment contrer l’impérialisme blanc ? C’est en créant des espaces dédiés aux personnes racisées, aux personnes queer. Ça, ça n’arrivera jamais.   

Pourquoi? 
C’est très difficile d’organiser des festivals ou des ateliers en mixité choisie, c’est toujours très compliqué. On va brandir le drapeau du rejet, du manque d’inclusivité, du communautarisme, parce que ça emmerde l’impérialisme blanc. Ils veulent garder le pouvoir, l’ascendant. Quand on s’indépendantise, c’est là, je pense, le danger pour eux.  
Pourquoi il n’y aurait pas juste un théâtre où il n’y aurait que des spectacles de personnes racisées ? Il y a plein de théâtres où il n’y a que des personnes blanches qui jouent, donc pourquoi il n’y en aurait pas ?  
Dans un rêve idéal, j’aimerais que les lieux culturels ne soient pas que des lieux institutionnels blancs. J’aimerais que ce soient des lieux avec une vraie mixité. Je ne parle pas juste des artistes sur scène, ça passe aussi par les personnes qui sont employées, les personnes qui dirigent les institutions. Des vraies représentations, des programmateurices qui sont concerné·es. Mais ça demande des efforts, ça demande peut-être de mettre plus de moyens, enfin déjà de mettre des moyens de base. Ça veut aussi dire peut-être embaucher des personnes médiocres. On n’est pas prêt·es.  

T’es racisé·e, tu viens.

Pourquoi des personnes médiocres ?  
Dans le sens où, en tant que personne racisée, il faut que tu sois irréprochable.  
Mais c’est tout à revoir. On sait que les personnes racisées ont moins d’accès aux diplômes, aux études, dû à des précarités systémiques. Alors, peut-être qu’il faudrait engager aussi des gens sans diplôme. Comment donner sa chance à tout le monde ? On va toujours trouver un truc pour ne pas embaucher la personne. Mais nan, en fait. T’es racisé·e, tu viens.   
Ça va prendre du temps, d’arriver à créer de la tolérance, à embrasser chaque singularité culturelle et les promouvoir comme plein de couleurs qui créent un tableau. Arriver à respecter, à travailler avec des personnes de tout horizon, de toute culture, de toute religion différente, mais qui ont chacune à apporter. C’est des trucs que je ne comprendrai jamais chez les fachos. Un plus un, ça fait moins deux chez eux.  

En parlant de ce lien avec les autres, est-ce qu’il y a des retours de public qui t’ont marqué ?   
En général, je suis surtout touché par les retours des personnes racisées, parce que c’est un public encore extrêmement minorisé dans la communauté queer bruxelloise. Quand je fais des performances qui parlent de racisme, de colonialisme, d’adoption et que j’ai des personnes concernées qui me disent «ça fait trop du bien d’en parler, merci de prendre la parole, c’est important de dire les choses», c’est ça qui me touche le plus. Je suis aussi souvent fort touché des publics qui ne sont pas du tout de notre communauté, des personnes âgées ou des gens qui n’ont jamais vu de drag de leur vie et qui ressortent de là avec des étoiles dans les yeux. C’est trop bien de se dire que t’es le premier artiste drag qu’iels ont vu.  

Peux-tu me parler de la notion de colère qui ressort de tes shows ? 
Mon drag a beaucoup évolué depuis trois ans et demi. Effectivement, quand j’ai commencé, la colère était un moteur parce que c’est une émotion forte que je connaissais bien. Maintenant, le drag a été un exutoire. A force de vider la vanne, il y a moins de choses à sortir et je suis aussi arrivé à une sorte d’apaisement. Je cherche d’autres moyens de faire passer des messages, peut-être par la vulnérabilité. Je pense que la colère peut être aussi transformatrice de quelque chose pour aller vers le soin, vers la réflexion. C’est un peu une énergie brute. Comment tu la transformes pour dire, “et maintenant, quoi ?”.

Et maintenant, quoi ? 
Joy a obtenu le statut d’artiste en février dernier et poursuit sa carrière. Iel tournera avec le spectacle “Playback” en Belgique et en France, pour lequel une cagnotte a été lancée.

1“Token” ou “jeton” en français, représente ici une situation où la personne minorisée est utilisée pour “symboliser” l’inclusivité de l’organisation qui l’engage, sans autre mesure mise en place.
2Le voguing est un mouvement de danse issu de la communauté LGBTQIA+ noire-américaine, historiquement pratiquée dans des ballrooms comme mouvement émancipateur des oppressions blanches hétéropatriarcales. 
3 La mixité choisie, c’est le fait de se regrouper entre personnes partageant certaines identités opprimées (de race, de genre, d’orientation sexuelle, etc), afin de ne plus se retrouver en marge dans ces espaces dédiés.

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