Monnaies locales en Belgique : l’innovation face à ses limites

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En Belgique francophone, une douzaine de monnaies locales citoyennes, encore méconnues, tentent de redéfinir notre rapport à l’économie. Si les chiffres témoignent d’une santé financière globalement positive, la réalité est plus nuancée : leur pérennité repose sur les épaules de quelques bénévoles passionnés, révélant la fragilité du modèle.

C’est la fin du Semeur, la monnaie locale citoyenne de la région de l’Entre-Sambre-et-Meuse. L’aventure aura duré plus de cinq ans, durant lesquels plus de 17 000 semeurs ont circulé et près d’une septantaine de partenaires ont collaboré au projet.

Si l’initiative s’achève sur une note positive, elle laisse néanmoins un goût mitigé à Michaël Horevoets, cofondateur du projet : « C’est une aventure humaine qui a soudé des citoyens issus de milieux et d’objectifs différents, ce qui est positif », explique-t-il avant d’ajouter, légèrement déçu:  « Si l’on veut donner à la monnaie locale l’ampleur qu’elle mérite, on ne peut pas se reposer uniquement sur du bénévolat. »

Qu’est-ce qu’une monnaie locale citoyenne ?

Concrètement, selon la définition de Réseau Transition,  une MLC est une monnaie complémentaire à l’euro, utilisée sur un territoire déterminé. Elle poursuit partout les mêmes objectifs : soutenir les acteurs locaux, encourager les circuits courts et renforcer la résilience économique.

Elle est gérée par des citoyens, sous forme d’ASBL, et repose sur un principe simple : 1 unité de monnaie locale équivaut à 1 euro.

Cet argent peut être dépensé uniquement auprès d’un réseau de prestataires engagés (commerçants, producteurs, indépendants) qui respectent une charte de valeurs sociales et environnementales défini par l’ASBL, et souvent similaires entre-elles, en charge du territoire déterminé. 

En Belgique francophone, quinze monnaies locales citoyennes sont actuellement en circulation. Celles suivies par Financité et reprises dans le baromètre 2024 totalisent un peu moins d’un million d’unités en circulation.

Cette carte représente les MLC activent en Wallonie et à Bruxelles en 2024. Source : Financité

Comment ça marche ? 

La MLC est prisonnière du territoire, explique Didier Palange, chargé des projets MLC chez Financité. Contrairement à l’euro, elle ne peut pas être aspirée par la spéculation boursière ou les multinationales. Elle oblige donc l’argent à circuler entre acteurs locaux. « C’est un peu comme de l’argent de fancy-fair, mais avec des valeurs sociales et citoyennes partagées », plaisante l’expert.

De plus, explique-t-il, les MLC ont un double effet économique : chaque euro converti travaille deux fois. Une première fois en circulant dans le réseau local, et une deuxième fois car l’euro échangé est placé sur un fond de garantie dans une banque éthique, ou investit dans des projets locaux et coopératives. 

Pour bien comprendre cette idée, Thibaut, trésorier de l’ASBL qui gère L’Épi Lorrain en Gaume et Pays d’Arlon, l’illustre d’un exemple : « Quand quelqu’un échange 20 euros, ces 20 euros restent en réserve, mais 20 Épi sont mis en circulation, ce qui génère en réalité 40 de valeur », explique-t-il. « On dépose une partie en banque, si jamais un commerçant à trop d’Épi et souhaite une reconversion en euro, et on investit l’autre. ». Ainsi, l’Épi Lorrain a pu financer pour 30 000 euros de projets locaux, dont une épicerie coopérative et l’association Terre-en-Vue, et placer 80 000 euros dans une banque éthique qui octroie des microcrédits à des initiatives du territoire.

Chaque billet de l’Épi Lorrain est orné d’illustration inspirés du folklore local.

Autre exemple à Charleroi, l’ASBL qui gère le Carol’Or a acquis, il y a deux ans, un vélo cargo afin de proposer des balades en ville à des personnes ayant des difficultés à se déplacer seules, explique un de ses administrateurs, Walter Iurlaro. Elle a également investi dans l’association Terre-en-Vue et fait partie de la coopérative Carolo Store, une épicerie dédiée aux produits locaux.

Pourquoi parler d’innovation sociale et économique ?

Pour Thibaut de l’Épi Lorrain l’innovation tient d’abord à sa simplicité. « Payer en monnaie locale, c’est la manière la plus fainéante de changer le monde. Il suffit d’avoir un ou deux Épi en poche ! » Derrière la formule, une idée : transformer l’économie sans bouleverser ses habitudes.

Car la monnaie locale agit là où le discours “local” atteint parfois ses limites. « Il y a un greenwashing énorme autour des produits dits locaux », estime Didier Palange. « Les gens pensent aider les agriculteurs belges en achetant, par exemple, des produits belges chez Colruyt. Mais au final, 10 à 15 % des bénéfices partent dans les poches des actionnaires. » Avec une MLC, l’argent reste dans un réseau défini d’acteurs locaux.

L’innovation est aussi économique, explique le formateur. Pour les commerçants, adhérer au réseau constitue une forme de label : celui d’un engagement en faveur de l’économie locale. Les paiements électroniques y sont en outre gratuits. Contrairement aux transactions classiques, qui génèrent des commissions pour les banques, chaque paiement en monnaie locale revient intégralement au prestataire.

Les MLC peuvent également devenir des outils de résilience en temps de crise. En 2021, lors de la crise du Covid, la Ville de Charleroi a injecté quatre millions d’euros en Carol’Or pour soutenir les commerces locaux. 

Enfin, l’innovation concerne aussi l’éducation permanente. « On s’est autopersuadés, en ne voyant que des hommes en cravate, que l’économie était trop compliquée et qu’il valait mieux les laisser faire », regrette Didier Palange. Pour lui, l’économie est avant tout un outil citoyen. 

À Charleroi, Walter Iurlaro souligne que cette réappropriation passe aussi par un sentiment d’unité et d’identité, la monnaie locale contribue au folklore. « C’est une façon de dire : Ici, il n’y a pas que des mines ou de la sidérurgie, il y a aussi des citoyens qui veulent faire bouger les choses localement. »

Le « facteur humain » : moteur et frein des projets

Le baromètre 2024 des monnaies locales affiche, à première vue, des chiffres encourageants : près d’un million d’unités circulent en Fédération Wallonie-Bruxelles. Le problème n’est donc pas financier, il est humain.

En 2024, on ne compte plus que 84 volontaires actifs pour l’ensemble des monnaies suivies par Financité, un chiffre en baisse constante depuis cinq ans. Or, derrière chaque unité en circulation, il y a des heures de démarchage, de gestion administrative, de communication.

Thibaut, de l’Épi Lorrain, le résume sans détour : « Le problème, c’est le facteur humain. »

Pour couvrir une dizaine de communes, accompagner les prestataires et assurer toute la gestion administrative, l’ASBL ne peut compter que sur quatre administrateurs et deux bénévoles, un effectif appelé à diminuer d’ici fin d’année. Résultat : une gestion au jour le jour, sans réelle vision à long terme. « On essaie de faire du mieux qu’on peut, mais ça devient vraiment compliqué. »

Même constat au Semeur ou au Carol’Or. « C’est une aventure humaine avant tout, explique Walter. Déménagement, enfants, changement de priorités… Quand c’est lié au travail, on s’adapte. Quand c’est bénévole, l’envie ne suffit pas. »

Car pour faire tourner la machine, il faut des bras. « Plus vous avez de bénévoles, plus vous pouvez être présent, communiquer, démarcher » rappelle Walter. Moins il y a de forces vives, moins la monnaie est visible. Et moins elle est visible, moins elle circule : un cercle vicieux.

« Les monnaies qui s’arrêtent manquent d’énergie humaine », résume Didier Palange. « C’est un problème associatif partagée » rappelle-t-il. « Ce n’est pas parce qu’on est une MLC qu’on galère avec les bénévoles, mais plutôt que même une MLC ne fait pas exception à la règle ». 

Les limites de l’outil

L’usage des monnaies locales reste un défi pour le « citoyen lambda », qui a souvent du mal à appréhender l’outil s’il n’est pas déjà sensibilisé aux causes environnementales et sociales, explique Michaël Horevoets.

Dans certains commerces bruxellois, les paiements en Zinne, la monnaie locale, sont décrits comme « rarissimes », l’outil restant adressé à un « public averti ». 

Cependant, l’exemple du financement à Charleroi nuance ce constat : 85 % à 90 % des Carol’Or émis ont été utilisés au moins une fois, touchant ainsi une base de citoyens bien plus large que le noyau militant initial, se réjouis Didier Palange.

À Bruxelles, les commerces partenaires affichent un petit sticker en vitrine pour indiquer qu’ils acceptent la Zinne.

Aller au-delà du bénévolat 

L’innovation sociale semble atteindre ses limites lorsqu’elle repose uniquement sur le bénévolat.

Un appui des autorités locales peut faire la différence, estime Michaël Horevoets. L’absence de soutien politique a d’ailleurs pesé dans l’arrêt du Semeur. « Là où les monnaies fonctionnent le mieux, observe-t-il, c’est lorsqu’il existe soit un fort ancrage citoyen identitaire, comme à Charleroi, soit un soutien politique affirmé, soit un tissu associatif particulièrement engagé. » Autrement dit, lorsque l’outil dépasse son cercle fondateur.

Le réseau Financité plaide désormais pour un pas supplémentaire : autoriser l’émission de chèques-repas en monnaie locale. Une mesure neutre pour les finances publiques, mais qui ancrerait massivement la consommation vers les PME locales et offrirait une stabilité aux ASBL gestionnaires.

Pour le Semeur, l’aventure s’achève. Mais Michaël Horevoets refuse d’y voir un échec définitif. « C’est peut-être trop tôt pour la région de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Mais il est important que les gens gardent confiance dans la monnaie locale. »

Les monnaies locales sont certes innovantes, mais leur avenir dépend surtout du soutien collectif, institutionnel et citoyen, accordé à celles et ceux qui les font vivre.

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