Marais Wiels : quand la nature reprend ses droits

La nature surgit parfois là où on ne l’attend pas. Le marais Wiels, à deux pas de la gare de Bruxelles-Midi, en est la preuve (sur)vivante. Il y a dix ans, l’eau a jailli comme un geyser de ce qui n’était qu’un terrain en construction, transformant la zone en un marais grouillant de vie.

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Photo : Scott Crabbé (CC BY NC ND)

La nature surgit parfois là où on ne l’attend pas. Le marais Wiels, à deux pas de la gare de Bruxelles-Midi, en est la preuve (sur)vivante. Il y a dix ans, l’eau a jailli comme un geyser de ce qui n’était qu’un terrain en construction, transformant la zone en un marais grouillant de vie.

Photo : Scott Crabbé (CC BY NC ND)

A première vue, les barrières en tôle ondulée qui encadrent l’Avenue Van Volxem, en plein centre de Forest, pourraient parfaitement servir à cacher une scène de crime. Mais les végétaux s’échappant au-dessus de cette sinistre barrière et les trous laissant entre-apercevoir un plan d’eau ne trompent pas : derrière ces murs, ce n’est pas d’un crime dont il est question mais d’une renaissance. Celle de la nature.

Trouver l’entrée de cet océan (de verdure) nécessite un peu de débrouillardise pour celui qui n’y a jamais mis les pieds : il faut passer par le parking du centre d’art voisin et pénétrer par une grille qui nous rappelle que le terrain est longtemps resté privé. Chaque pas laisse un peu plus s’éloigner la ville tout autour et se dévoiler le marais. Cette petite mer intérieure, avec ses flots calmes et ses joncs bien arrimés, coupe brusquement le visiteur des réalités urbaines environnantes : les maisons en arrière-plan et les bruits du trafic sont presque étouffés par la quiétude des lieux.

Un canard nage dans les roseaux
Le marais est devenu un point de passage lors de la migration de certaines espèces – Photo : Scott Crabbé (CC BY NC ND)

Sous les pavés, la plage

A hauteur des berges, surprise : une clôture de protection encercle le plan d’eau. En regardant aux alentours et les dépôts sauvages qui fleurissent, on comprend mieux pourquoi. Mais rassurez-vous : cela n’entrave pas la vue. Au contraire, la végétation qui ondule au gré du vent est toute proche. Ce sont ces petits moments hors du temps qui ont décidé un collectif forestois de s’investir dans la sauvegarde de l’endroit.

Geneviève Kinet, une habitante du quartier est l’une des porte-paroles du mouvement. Il n’est pas rare d’entendre sa voix chantante ou son air déterminé faire campagne pour le marais auprès des médias. Elle est aussi très active sur le groupe Facebook « Marais Wiels » qu’elle alimente inlassablement de photos de ses promenades le long des berges avec son chien Fifi.

Avec ses plus de 23 000 mètres carrés situés à deux pas de la gare du midi, le terrain ne manque pas d’atouts – Photo : Scott Crabbé (CC BY NC ND)

En se prêtant au jeu de s’arrêter et de ne plus faire de bruit, la vie reprend son cours comme si de rien n’était. Les canards se fraient difficilement un chemin dans les roseaux et les cormorans atterrissent sur l’eau comme des pilotes de l’air sur un porte-avion. Derrière la piste, c’est un navire bien plus imposant qui monopolise l’attention.

Avec ses airs de vaisseau fantôme, le bâtiment Métropole, hôtel majestueux dans une autre vie, aujourd’hui complètement délabré avec sa coque de brique taguée et ouverte aux quatre vents, semble pour toujours y avoir jeté l’ancre. Pourtant, voir ce géant les pieds dans l’eau est tout sauf prévu au programme. En 2008, quand le terrain n’était encore qu’une vaste friche constructible, JCX Immo, le propriétaire d’alors, concocte un plan ambitieux pour le rénover et l’entourer d’immeubles de bureaux.

L’hyperactivité du chantier laisse place au calme d’un terrain dont personne ne sait plus que faire

Mais dès les premiers coups de pelleteuse, le projet tourne au fiasco. En creusant dans une nappe phréatique, les ouvriers de JCX creusent en même temps la tombe du complexe immobilier. Toute la zone repose désormais sous près d’un mètre d’eau, laissant encore apercevoir quelques fondations submergées. L’hyperactivité du chantier laisse place au calme d’un terrain dont personne ne sait plus que faire. Comme souvent dans ces cas-là, c’est la nature qui revient à la barre.

Une faune totalement unique dans cette zone de Bruxelles s’est alors développée, attirant de nombreuses espèces animales. Bien à l’abri dans la grande roselière, la nouvelle population peut s’y multiplier tranquillement pour former un écosystème de plus en plus complexe. Aux dernières estimations, ce sont pas moins de 170 espèces, dont certaines protégées comme les grèbes castagneux, qui ont élu résidence dans le marais. En plus d’abriter cette niche écologique, le site remplit également un rôle de régulateur des eaux de pluie. Dans un quartier souvent inondé, il fait office de zone tampon. A côté du point d’eau, un potager collectif a émergé, apportant via la quarantaine de parcelles encore un peu plus de couleurs et de vivre-ensemble au marais.

La roselière et le quartier résidentiel en arrière plan
Autrefois, le terrain était occupé par la brasserie Wielemans-Ceupens – Photo : Scott Crabbé (CC BY NC ND)

Quel avenir ?

Conscient du trésor qu’il avait sous la main, le collectif de citoyens, Geneviève Kinet en tête, continue d’organiser des actions de sensibilisation. Ceux qui s’autoproclament les « fées du marais » se regroupent régulièrement dans le marais pour des crades party (des actions de ramassage de déchets), des journées de recensement ou des ateliers photos qui permettent au plus grand nombre de s’approprier le marais et de prendre conscience de l’importance de l’endroit.

Car ce n’est pas parce que JCX apparaît de plus en plus comme un capitaine ayant quitté le navire que la sauvegarde est assurée. De temps à autres, des projets de drainage et de construction de maisons continuent à faire surface, inquiétant le quartier. Les habitants de Forest, à l’image de ceux d’autres communes de la capitale, se sentent de plus en plus impuissants et exclus du processus décisionnel quant à l’évolution de leur environnement. Dans ce quartier populaire, plus qu’à l’échelle du marais, c’est le phénomène de gentrification qui fait son œuvre, voyant l’arrivée de classes sociales plus aisées qui réhabilitent certains espaces.

En cette après-midi bruineuse, peu nombreux sont les promeneurs à sortir, laissant le champ libre aux hôtes de la roselière de s’activer de plus belle

Il y a deux mois, le dossier a connu un tournant décisif lorsque la Région de Bruxelles-Capitale a racheté le terrain à JCX. Le nouveau maître à bord a d’emblée clarifié la situation : la priorité est de conserver le marais. Un projet de logements sociaux est bien arrivé sur la table mais le but est de le faire cohabiter avec le plan d’eau. Parfois accusée de Greenwashing, la Région Bruxelloise a le mérite d’essayer de concilier biodiversité et logements. Dans une capitale aux plus de 5500 Bruxellois par kilomètre carré, cela n’a rien d’évident.

Loin de ces tractations, la croisière continue de s’amuser : en cette après-midi bruineuse, peu nombreux sont les promeneurs à sortir, laissant le champ libre aux hôtes de la roselière de s’activer de plus belle. Du haut du bâtiment Métropole, une bernache prend son élan et descend en piqué à la surface de l’eau. Les autres occupants préfèrent la discrétion de la roselière. Qu’ils se rassurent, l’équipage navigue désormais en eaux calmes.

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