Les « Petits Riens », une institution sous pression
Photos : Jeanne Goosse
L’essor de la fast-fashion s’est transformé en un tsunami de polyester qui déferle sur l’économie sociale. Alors que 145 millions de tonnes de textiles devraient être produits d’ici 2030, les structures comme « Les Petits Riens » peinent à garder la tête hors de l’eau.
Autrefois, courant porteur pour la solidarité, le don est désormais un poids mort : entre des centres de tri asphyxiés par des pièces sans valeur et des travailleurs et travailleuses dont la sécurité d’emploi se délite, c’est tout un modèle de réinsertion qui menace de craquer aux entournures. La quantité de vêtements à la revente ne suffit plus à subvenir à la rentabilité dont l’entreprise dépend.
Indigestion sectorielle
Le centre de tri des Petits Riens, un grand entrepôt situé en plein zoning à Anderlecht, évoque d’emblée l’image d’un énorme estomac mécanique qui tente de digérer les excès de la consommation de la veille. Dans le vacarme de presse et de tapis roulants, on procède à chaque étape à une sélection vitale : on cherche, presque anxieusement, la « crème » du vêtement pour nourrir les boutiques et faire survivre le corps solidaire. Mais la boulimie textile rend malade : la qualité médiocre n’est ni vendable en boutique ni à l’étranger et la fibre est inadéquate pour le recyclage. Une seule option: la poubelle.
Selon le rapport d’activité de l’organisation, 20 % des vêtements sont revendus, 30 % recyclés, 29 % exportés et 21 % jetés. Moins de la moitié des textiles génèrent donc des revenus directs et presque un quart représentent une perte pour l’entreprise : « le problème c’est qu’on devient le dépotoir de Shein et ça nous coûte de l’argent » relève Agathe, responsable de communication interne. L’export devient un choix de moins en moins judicieux, les prix rentrant en compétition avec ceux de la Chine.
Agathe reprend : « le problème aussi, c’est qu’ils [Shein] ne sont toujours pas taxés, ce qui contribue aussi au déséquilibre entre la quantité achetée par les individus et l’usage qu’ils en font. »
Les Petits Riens trient aux alentours de 8000 tonnes de vêtements par an avec une évolution linéaire annuelle de 8 %. A cela s’ajoute l’interdiction européenne de placer ses textiles dans les poubelles blanches depuis le 1er janvier 2025 poussant les consommateurs à les jeter dans les bulles de dons. Il est 11h34, Alex, chauffeur de camion de collecte, vient livrer quatre tonnes de vêtements. Quatre tonnes, c’est beaucoup, beaucoup plus qu’avant « et encore en été, c’est pire ! » s’exclame-t-il perché sur le hayon du véhicule, un grand sac blanc saturé dans les mains.
Une vision plus large : la précarité
Au-delà des actions sociales inhérentes au fonctionnement même de l’organisation — telles que l’emploi de personnes en réinsertion (article 60), de prestataires de peines de travail ou d’étudiants en alternance — les revenus des 27 magasins financent, à travers d’autres initiatives, l’accompagnement de plus de 300 sans-abris et de près de 700 familles précarisées dans leurs démarches matérielles, juridiques et sociales. Ce sont eux aussi qui pâtissent aujourd’hui du manque de revenus des boutiques. Dans le brouhaha, Agathe insiste : « il faut soit que nous obtenions des subsides supplémentaires de la part de Bruxelles-Propreté, [puisque la gestion des déchets nous coûtent trop cher] soit que les gens fassent de meilleurs dons. »
Vinted est aussi un acteur important dans la chute libre de la qualité des dons. L’émergence de la plateforme a engendré un pré-tri des vêtements dont les consommateurs ne veulent plus. Un choix qui ne se posait pas précédemment : celui de pouvoir revendre plutôt que donner. Vinted introduit, par son fonctionnement, une logique de marchandisation individuelle de la seconde main se plaçant ainsi en concurrence directe avec les modèles d’économie sociale pré-existant.
Leonidas est embauchée au centre de tri des Petits Riens en 2002. Elle a trente ans. L’entreprise bat son plein, elle se procure tout son linge de maison grâce aux ventes réservées aux employé.es et les 3kg de textiles gratuits tous les quinze jours. A présent, Leonidas a 54 ans et elle s’inquiète de voir les charrettes réservées à la vente en boutiques rester vides, jour après jour. « Ça fait quelques années qu’on ne reçoit plus de primes, ni de chèques cadeaux, on ne peut plus acheter les vêtements [issus des dons] qu’une fois par an ».
De 2023 à 2024, le chiffre d’affaires des magasins a chuté de 700 000 euros. En 2024, 21 employé.es ont dû être licencié.es pour raisons économiques, un chiffre qui représente 5 % de la masse salariale.
Ana a 59 ans, elle a commencé à travailler deux ans avant Leonidas : « le patron a encore fait un appel aujourd’hui, les quotas de vente en magasins ne sont pas remplis ». Léonidas renchérit : « à notre âge, on ne retrouvera plus rien, il faut qu’on termine ici ».
L’imposture de la responsabilité individuelle
Un paradoxe subsiste toutefois : les prix dérisoires des géants de l’ultra fast-fashion, attirent une population au plus faible pouvoir d’achat dont font parfois partie les travailleurs du centre de tri d’Anderlecht eux-mêmes. En Belgique, près d’un tiers des ménages déclare peiner à subvenir à ses besoins mensuels, et un Belge sur trois affirme avoir vu son pouvoir d’achat diminuer en 2025. Faut-il reprocher à ce public de se laisser séduire par une mode « prête à jeter » aux prix attractifs ?
À l’aube d’une ère économique difficile où les aides sociales sont menacées, la taxation des grandes industries du textile revient avec force à l’ordre du jour. Le modèle de la seconde main associative est devenu trop étroit pour l’ampleur du désastre industriel actuel. Sans une taxe ou un renfort politique, les modèles solidaires comme celui des Petits Riens finiront probablement eux aussi à la poubelle.

