A Soleilmont, les sœurs cisterciennes vivent en silence, « le cœur en paix »
Photos: Paul Dorthu
Dans une société accro à la dopamine et au toujours plus, certaines adoptent un autre rythme, une vie à distance du monde sans totalement lui tourner le dos. Un quotidien exigeant et profondément habité.
De l’extérieur, le monastère de Soleilmont impressionne. Le bâtiment est long, rectiligne, austère. « La première fois que je suis venue, je croyais arriver en prison » , plaisante une sœur. Mais c’est à l’intérieur que la magie opère. Les lignes droites épousent la lumière du jour, les murs vides laissent l’esprit les remplir de ce qu’il veut. La nature est omniprésente, le calme terrasse l’endroit.


Une vie de rigueur
Les sœurs sont cisterciennes, elles obéissent à la règle de Saint-Benoît, en application depuis le sixième siècle. Une vie ponctuée par la prière, sept par jour, le travail, et la lecture des écritures. Le premier office est à 4h30. Il est essentiel. « 4h30, c’est l’heure de la pénombre, des malfrats, des délits » , affirme une moniale. « C’est l’heure des accidents de route, des râles de ceux qui sont morts dans la nuit » . Durant la journée, les religieuses ne parlent que pour échanger des informations nécessaires. On ne s’étend pas sur ses peines ou ses plaintes. Pour elles, « le murmure appartient à celui qui n’a pas le cœur en paix. » Les repas se font donc sans parler. Un silence brisé par une lecture à voix haute des écritures, et le crissement des couverts.

Les religieuses ne quittent jamais le monastère. Toutes insistent sur le fait qu’elles n’ont pas délibérément choisi ce mode de vie: elles ont été appelées. « On ne choisit pas cette vie« , confirme une sœur. Dans le christianisme, l’appel est une conviction personnelle profonde, un désir spirituel de se consacrer entièrement à Dieu. Une grâce qui impose une distance avec le monde extérieur. Pour faire les courses, une seule sœur responsable s’en charge. Les allers et venues sont limitées au strict nécessaire, souvent pour des problèmes de santé. Ici, il y a même une infirmerie. Dans l’idée, les sœurs mourront dans ce couvent. Elles y seront enterrées dans le cimetière privé de l’abbaye. Sans cercueil, enveloppées dans un linge blanc, à même la terre, proches de leur communauté. Cinq fois par an, elles peuvent recevoir de la visite de l’extérieur. Aucune ne dispose d’un téléphone portable, mais la ligne fixe du petit magasin est toujours accessible.



Un chemin de croix
Elles sont vingt-quatre à vivre ici. Beaucoup ont d’abord vécu des vies ordinaires. Journalistes, enseignantes, infirmières, assistantes sociales, doctoresses. Un contact, de près ou de loin, avec la souffrance. La plus jeune vient de terminer ses études de médecine. Elle est entrée au couvent il y a un an. Elle ne porte pas l’habit, c’est une « laïque » – une nouvelle – qui dispose d’une chambre au monastère mais qui est libre d’aller et venir. Du temps pour réfléchir, assez pour être sûre de sa décision. Cela prend souvent du temps. L’étape d’après est celle du noviciat. Si elle décide de rester, elle devra renouveler ses vœux chaque année, et ce durant neuf ans avant de prononcer ses vœux définitifs. Un chemin spirituel long, qui n’aboutit pas toujours. Chacune est libre de partir du jour au lendemain, si le cœur et l’esprit n’y sont plus.



Rattrapées par la modernité
Dans la salle de conférence, une moniale s’affaire sur son ordinateur. Elle tente de rejoindre une réunion Teams avec l’abbesse qui est en déplacement en Inde, dans une des fondations du monastère. Dans ce monde régi par des traditions millénaires, le changement opère tout de même. Cette ouverture relative, elle est due à un évènement marquant pour la communauté : l’incendie de l’ancienne abbaye le soir de Noël 1963. Sœur Pascale, 84 ans, s’en rappelle très bien. Elle est l’une des six doyennes encore en vie, à avoir vu de ses propres yeux le couvent brûler. Elle se rappelle le ciel rouge, la scène de destruction, le soulagement d’avoir échappé de peu à la mort. Auparavant complètement recluses, les sœurs se sont retrouvées exposées au monde, aux ouvriers, aux passants. Les grilles qui les séparaient des séculiers avaient fondu. Il était impossible de faire marche arrière, elles ont donc dû avancer. Aujourd’hui, le couvent organise une journée annuelle pour les familles, accueille de jeunes communiants et organise des offices entre catholiques, protestants et orthodoxes.

La spiritualité avec la tête sur les épaules
Sœur Pascale approuve ce changement. Pour cette ancienne enseignante, entrer dans les ordres n’a pas toujours coulé de source. Femme des années 60, elle est le produit de son époque : elle s’habille en jupe courte, et laque ses cheveux. Elle se sent appelée, mais trouve la vie monastique trop rigide. Elle n’aime pas les représentations dépassées des religieuses dans les films et les bigotes. Pour elle, toute cette raideur empêche le vrai amour de se déployer. Mais elle se laisse porter. Au départ, elle pense qu’elle va s’ennuyer. Quelquefois, elle doit sortir durant un office car elle rit trop, mais persiste sur sa voie. Il y a quelques années, elle évoque son expérience dans une émission, où elle affirme avoir trouvé la liberté. Son frère en rit : « Ben tiens, il faillait que tu entres au couvent pour trouver la liberté ! » . Elle sourit. Pour elle, la vraie liberté, c’est la vie intérieure. Sœur Pascale a vécu vingt ans en Inde. Elle a parlé aux musulmans, aux hindous, aux bouddhistes. Elle affirme que tous parlent la même langue, celle de la compassion partagée et du sens du mystique. Elle fait la moue aux ordres fermés et aux intégristes, qu’elle qualifie de sectaires. « C’est comme en politique, personne n’est à l’abri de prendre la grosse tête. »

Sœur Pascale montre des photos de l’ancienne abbaye, ravagée par un incendie le soir de Noël 1963.

Une carte des derniers monastères cisterciens en Belgique: 12 au total

De l’autre côté du couvent, il y a une hôtellerie qui accueille des âmes en quête de quiétude et de prière. Hilde y réside pour quelques jours. Elle est restée six ans dans les ordres. Aujourd’hui, elle travaille encore dans une pastorale du côté d’Anvers. Pour elle, c’est le côté hiérarchique et avide de pouvoir de l’Église qui l’a refroidie. Quelques heures plus tôt, elle assistait à une veillée à la mémoire des victimes de crimes sexuels dans l’Église. Un office fort, dur, « à en perdre la foi » . Elle espère un jour meilleur pour la religion catholique, et voit d’un très bon œil ces jeunes en quête de spiritualité, mais qui n’ont pas été formatés à la messe obligatoire et aux prières rigoureuses. Elle se sent hésitante quant à leur désir de se faire baptiser, de peur qu’ils découvrent la rigidité des institutions et se détournent de ce qui compte vraiment pour elle : la foi. Cependant, la prière lui manque. C’est pour ça qu’elle revient. Dans le monde extérieur, tout va très vite. « À Anvers, même les vélos sont plus rapides qu’il y a six ans. » Malgré quelques avancées, l’Église reste porteuse de lourds bagages et continue de perdre de la vitesse face à un monde extérieur qui ne la comprend plus, et ne l’attend pas pour avancer.


