L'inclusion sur les bancs de l'école

Tous les enfants ont le droit d’aller à l’école. Qu’ils soient nés en Belgique ou à l’étranger, qu’ils soient régularisés ou pas. Mais comment intégrer le système scolaire quand on ne parle pas la langue ? Mammouth est parti à la rencontre d’enfants en classes d’accueil.

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Photos: Agathe Decleire (CC BY NC ND)

Tous les enfants ont le droit d’aller à l’école. Qu’ils soient nés en Belgique ou à l’étranger, qu’ils soient régularisés ou pas. Mais comment intégrer le système scolaire quand on ne parle pas la langue ? Mammouth est parti à la rencontre d’enfants en classes d’accueil.

Photos: Agathe Decleire (CC BY NC ND)

Les cris des enfants qui jouent. C’est la première chose que j’entends quand je passe la grille de l’école Campus Saint-Jean, située à Molenbeek. Ils courent dans tous les sens, profitant des dernières minutes avant que la cloche n’annonce le début de la journée. Dans la salle des profs, c’est une autre ambiance. Il y en a bien quelques-uns qui courent pour faire une dernière photocopie, mais la plupart prennent des nouvelles des uns des autres en se resservant une tasse de café aqueux. À 8h15, les sifflets des surveillants ramènent élèves et professeurs à la réalité : il faut commencer la journée.

Au pied des escaliers, les élèves attendent leur professeur en rang. Madame Nadia, une femme bienveillante, et Monsieur Jean-Gauthier qui arbore un grand sourire, ne tardent pas à arriver. Bien que cela ne se voit pas, ces classes sont différentes du reste de l’école : aucun élève ne parle français.

Depuis près de vingt ans, l’école accueille des primo-arrivants entre ses murs avec les classes DASPA, des Dispositifs d’Accueil et de Scolarisation des élèves Primo-Arrivants. Organisées et financées par la Fédération Wallonie-Bruxelles, ces classes ont pour objectif de préparer les enfants primo-arrivants à l’intégration dans le système scolaire ordinaire. Au programme, beaucoup de cours de français, des remises à niveau en math et en sciences et des cours de gym et d’arts plastiques pour décompresser un peu.  Et bien sûr, tout se passe en français !

Aucun élève ne parle français

« Dans notre établissement, on a la chance d’avoir deux classes DASPA et du coup, deux niveaux. Cela nous permet de mieux suivre les élèves et de les préparer davantage avant leur entrée dans l’enseignement ordinaire », glisse Jean-Gauthier. Car l’objectif est qu’après quelques mois, en fonction de leurs avancées, ils rejoignent les « classes d’âge », les classes de l’enseignement classique, pour continuer leur scolarité.

Repartir de zéro… ou pas tout à fait

Je commence ma journée chez les débutants, les DASPA A. Après m’avoir introduite avec des mots très simples, Madame Nadia clarifie ce qu’est un « journaliste » en demandant à João d’en imiter un. Et le voilà, un micro-latte à la main, questionnant ces camarades de classe dans un français approximatif. En plus de réviser des questions de base comme « tu as combien de frères et sœurs ? » ou « d’où viens-tu ? », les enfants comprennent ce que je fais en s’amusant. « Très bien, João !, applaudit Nadia, tu as peut-être trouvé ta vocation. »

Après que les enfants se soient réparti les tâches quotidiennes et les aient réalisées dans un joyeux brouhaha, Nadia et Julie, les deux institutrices, commencent le cours de français. Au programme : expliquer à Arien qui n’était pas là ce qu’ils ont fait la veille. À coup de mimes, de répétitions et de jeux pour retrouver les mots, les élèves arrivent finalement à lui raconter leur plantation de chicons de la veille. Ce n’est pas facile, mais ils s’entraident et s’entendent bien. Le groupe est pourtant assez disparate, tant du point de vue de l’origine que du background scolaire. Ils viennent d’Albanie, de Syrie, d’Iraq ou du Portugal. Certains ont fui la guerre et traversé plusieurs pays, d’autres sont venus pour des raisons économiques. Mais ils sont tous dans la même galère. En ramant ensemble, ils abandonnent vite leurs préjugés. « Les  classes DASPA sont les classes de l’avenir, m’expliquent Nadia et Julie. Face à la difficulté, les enfants passent rapidement au-dessus de leurs aprioris et se serrent les coudes. Ce sont de vrais cadeaux quand on voit deux enfants qui ne collaient pas le premier jour gambader bras dessus bras dessous. » 

Quant au niveau scolaire, chacun part avec des bases différentes. « C’est sûr que pour être prof en DASPA, il faut aimer la gestion de groupe !, me dit Nadia, On a tous les profils : cela va du non-alphabétisé traumatisé de guerre au super alphabétisé qui vient d’un milieu culturel favorisé ; de l’enfant de six ans à celui de douze. » « On jongle avec douze balles, rajoute Julie. Du coup, on doit rapidement leur faire acquérir des outils d’autonomie. »

Certains ont fui la guerre et traversé plusieurs pays, d’autres sont venus pour des raisons économiques. Mais ils sont tous dans la même galère. En ramant ensemble, ils abandonnent vite leurs préjugés.

Et c’est vrai que dans la classe, il règne un bruit ambiant constant. Les enfants appellent sans arrêt leurs institutrices, se lèvent pour leur poser une question ou vérifier une réponse, lisent les mots à voix haute… Mais quand Nadia ou Julie réclament le calme, il se fait quasi instantanément. 

Consolider ses acquis

Chez les DASPA B, les primo-arrivants dont le français s’est amélioré, l’ambiance est plus calme et scolaire. Après s’être dit bonjour dans la langue qu’ils souhaitent, ils entament une petite session de dix minutes de « Quoi de neuf ? ». Pendant ces quelques minutes, quatre enfants racontent ce qu’ils ont fait la veille après l’école ou comment ils se sentent… Tout ce qui se dit est confidentiel. Ce moment d’intimité avec la classe renforce la confiance des élèves entre eux ainsi qu’avec leur professeur. « Tous les enseignants ont un peu un rôle d’assistant social, mais il est d’autant plus important dans les classes DASPA. On est attentifs à leurs besoins, même en dehors du cadre scolaire », me dit Jean-Gauthier, l’instituteur des DASPA B.

Profitant d’avoir une inconnue dans leur classe, Jean-Gauthier les fait se présenter. C’est une leçon qu’ils ont vu la semaine passée, mais c’est toujours bien d’avoir une piqûre de rappel en situation réelle. Les enfants sont motivés et participent activement. Leur plaisir d’être à l’école est d’autant plus confirmé quand on leur rappelle que lundi, il n’y aura pas école. Un « oooh » traverse la salle. « Beaucoup préfèrent venir ici qu’être en congé, me souffle toutefois Jean-Gauthier. L’ambiance est parfois lourde à la maison et ils peuvent passer leurs journées à jouer sur un téléphone. » 

Se ressourcer

Chaque vendredi après-midi, les enfants DASPA ont un atelier créatif pour décompresser de leur semaine. Aujourd’hui, ils vont faire des sets de table avec des feuilles mortes qu’ils ont été ramasser pendant les vacances. « Cet atelier nous permet à la fois de leur faire découvrir l’automne et le changement de couleurs des feuilles, que beaucoup ne connaissent pas. » 

Dès le début de l’activité, le calme plane dans la pièce. Les enfants s’appliquent à reproduire leur feuille morte sur le morceau de papier. L’instituteur allume la radio et met de la musique classique. « Aaargh ! », s’écrie un enfant. D’autres plissent un peu le nez. « Allez, il faut ouvrir ses oreilles à des styles musicaux différents de ceux dont on a l’habitude », sourit Jean-Gauthier.

Plonger dans le système scolaire belge

Les enfants ne restent pas indéfiniment dans ces classes. Après quelques mois, maximum un an et demi, ils intègrent les classes des natifs. C’est avec impatience, mais aussi une certaine appréhension, qu’ils attendent ce passage. Peu d’entre eux connaissent les élèves des classes ordinaires, qu’ils ne croisent que pendant les récréations. Mohammed, qui est passé en 6ème primaire à la rentrée dernière, relativise : « Au début, on pense que ce sera difficile d’intégrer la classe, mais en fin de compte, tout se fait facilement. Les enfants sont gentils et certains sont des amis maintenant. » Du côté des professeurs, ils essayent de faire un suivi de ceux qui sont passés de l’autre côté :  « On va les voir quand on surveille, ou on leur demande de leurs nouvelles. Mais comme on a construit un lien spécial avec eux et ils viennent d’eux-mêmes nous dire bonjour. »

En partant de l’école, je me retourne une dernière fois et j’essaye de repérer les élèves que j’ai suivis. Certains sont seuls dans la cour, mais ne le restent pas longtemps ; rapidement entourés d’autres enfants DASPA. Des élèves natifs se joignent à eux. C’est à ce moment précis que ce programme DASPA entre dans une autre dimension : celle d’une société plus inclusive où, par-delà les différences, natifs et primo-arrivants se serrent les coudes.

Un élève, de dos, lève la main.
Les enfants préfèrent souvent l’école au jour de congé car l’ambiance est parfois lourde à la maison.
La phrase "il ne peu pa" est écrite sur le tableau.
L’orthographe est bien sur une des difficultés que les enfants rencontrent. Mais pour certains, le fait même de transposer des pensées à l’écrit est une chose nouvelle.
L'institutrice va montrer un DVD à la classe DASPA
La multitude de supports utilisés pour l’apprentissage du français stimule les enfants.
Sur un panneau intitulé "je déteste", on retrouve des tomates et des champignons, mais aussi des bombes et le sans-abrisme.
Les enfants qui ont connu la guerre restent évidemment marqués par leur expérience, mais l’école s’efforce à être un lieu de résilience.

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