Let The Show Begin

L’envers précaire du succès artistique du Cabaret Mademoiselle

par

Photos : Louise Joenen

L’envers précaire du succès artistique du Cabaret Mademoiselle

Photos : Louise Joenen

Chaque week-end au Cabaret Mademoiselle, les shows affichent complet. Mais derrière les performances toujours plus exceptionnelles, artistes et direction jonglent avec la précarité, les coûts qui explosent, les subsides qui fondent et un lieu aujourd’hui mis en vente. Un succès fragile, qui cache une survie au quotidien.

« Damoiselles et Damoiseaux, Ladies and Gentlemen, Bienvenue, Welcome dans l’univers énigmatique, mystérieux, étrange, du Cabaret Mademoiselle… Ici, point de limites, point de barrières… les plus grandes folies vous seront servies sans préliminaires… votre devoir : applaudir, siffler, hurler, crier. Damoiselles et Damoiseaux, Ladies and Gentlemen, may the show begin ! » 

Les premières notes s’élèvent, les lumières s’ouvrent comme un rideau vivant, et l’on découvre un public qui rit déjà sans raison, prêt à s’abandonner au moindre prétexte. Entre les couples d’hétéros cinquantenaires serrés sur des chaises trop proches, les touristes anglophones surpris, les queers habitués qui savent où regarder et les jeunes étudiants qui viennent dépenser leurs dernières économies, tous viennent perdre le contrôle de leurs vies à eux, le temps de quelques heures, pour se noyer dans des mondes qui ne sont pas forcément acceptables à l’extérieur des murs.

Sur scène, La Veuve, l’une des grandes figures du lieu, surgit en musique dans son costume violet et son chapeau à plumes. « Lavender nights, our greatest treasure, where we can be just who we want to be. We’re not afraid, to be queer and different, je pense que c’est assez clair » dit-elle d’un ton moqueur en pointant du doigt son visage. Elle lève un bras, impose le silence, puis lâche sa première flèche : « Damoiselles, Damoiseaux, Damoisix, bonsoir et bienvenue au Cabaret Mademoiselle ! Alors, tout ce que vous allez voir ce soir, damoiselles, damoisaux, damoisix, se passe ici, et maintenant, en direct live, on est pas des hologrammes parce qu’on a pas le budget. C’est ce qu’on appelle du spectacle vivant, enfin tant qu’il est encore en vie parce qu’avec le tournant que prend la culture en ce moment même, on n’est pas à l’abri. Tiens, si vous avez le numéro de Georges-Louis-Bouchez, déposez le. Ou plutôt, sortez d’ici tout de suite ! » Les rires éclatent, presque à l’unisson, autour d’un nom qui ne semble pas susciter beaucoup d’attachement.

Une histoire de statut

Derrière le rideau de la scène, il suffit de traverser dix secondes d’obscurité, pour changer d’ambiance. Dans les loges, l’air est saturé d’un intense parfum à la violette, d’odeur de laque et de maquillage gras. Les miroirs débordent de perruques et de longues robes colorées sont pendues sur des tringles. Les artistes discutent entre eux, et l’on comprend vite que le Cabaret Mademoiselle fonctionne comme ces funambules que l’on applaudit sans penser à la hauteur du vide sous leurs pieds. Très vite, les conversations dévient vers ce que tous partagent : la précarité. Dans ce milieu, beaucoup d’artistes ont un job alimentaire à côté. Certains bossent dans des magasins, dans des bureaux… et pour d’autres, c’est le travail du sexe. C’est une réalité dans le monde artistique, pas seulement dans le cabaret. Quand les revenus sont irréguliers et que les aides tardent, c’est souvent l’un des rares moyens d’avoir de l’argent immédiatement. « Moi avant d’avoir le statut d’artiste, je faisais du travail du sexe pour survivre. C’était ça ou rien. Ce qui m’a poussée à le faire, c’est 100% la précarité », explique l’une d’entre elles. « Je n’avais aucune rentrée d’argent, j’étais en invalidité, et la mutuelle a mis du retard à me payer… et quand t’as pas un euro qui rentre, t’as pas mille options. L’avantage avec ce travail, c’est que c’est de l’argent direct, pas de fiche de paie, pas de papiers à remplir, pas d’attente. Tu fais le taf, tu reçois l’argent en cash dans la main. » 

Depuis qu’elle bénéficie du statut d’artiste, sa situation est plus stable, mais l’incertitude reste permanente : « C’est jamais fini… tu sais qu’un jour, t’auras peut-être de nouveau besoin d’argent… et là, avec le climat politique… ».

Sur la chaise en face, Super Daisy Bitch enfile sa perruque aux boucles blondes et parle de son autre vie en tant que réalisateur à la RTBF. Depuis l’arrivée du gouvernement Arizona, elle a aussi perdu une part importante de ses contrats dans l’audiovisuel, où plusieurs productions ont été freinées ou reportées. « Avant je n’avais pas du tout cette pression, maintenant je sens que les fins de mois deviennent compliquées. » Alors même en multipliant les scènes, il serait impossible pour elle de vivre uniquement du drag. « Je ne peux pas être partout, je pourrais essayer de me lancer à temps plein, mais ça serait compliqué, et j’aurais forcément besoin du statut d’artiste. » 

En Belgique, le statut d’artiste reconnaît officiellement les personnes exerçant une activité artistique ou technique dans le secteur culturel. Cette attestation permet d’accéder à un régime social spécifique : notamment l’Allocation du travail des arts, une forme d’allocation chômage adaptée aux revenus irréguliers des artistes, ainsi qu’à un cadre administratif qui sécurise des parcours souvent précaires. En pratique, cela fonctionne comme un filet de sécurité : lorsqu’il n’y a pas de contrats, l’allocation prend le relais, ce qui permet à de nombreux artistes de continuer à créer malgré l’instabilité du secteur.

Dans le fond de la loge, occupée à faire fondre de la cire de bougies pour son prochain numéro, La Morrigasme rappelle surtout que ce métier implique des coûts considérables. Le maquillage, les perruques, les costumes, les chaussures, les matières premières représentent un investissement permanent, souvent supérieur aux cachets perçus. À cela s’ajoute le travail invisible : les répétitions, la préparation des chorégraphies, la création ou la réparation des costumes, la gestion administrative, la communication, les dossiers à envoyer. Officiellement, ses contrats n’occupent que quelques jours par semaine, mais dans la réalité, elle travaille sept jours sur sept.

Certaines semaines, comme en octobre, elle explique qu’elle peut enchaîner quatre shows d’affilée, ce qui est très épuisant. D’autres périodes peuvent être plus vides, sans garantie. Cette instabilité structurelle, combinée aux coupes budgétaires et à la réduction des productions culturelles, rend chaque artiste plus vulnérable. 

L’élan des premières années

Derrière le Cabaret Mademoiselle, à l’origine, il y a Renaud. Il y a huit ans, a imaginé un lieu gratuit, un cabaret où les spectateurs venaient quand ils le souhaitaient, il y avait des performances un peu partout un peu tout le temps, la salle devenait scène et la scène devenait salle. Pour arriver à construire ce lieu, beaucoup d’artistes, dont La Veuve, l’ont aidé à fabriquer les tableaux, à mettre en place les tabourets, à bricoler la scène ou encore à repeindre les murs. Pendant six ans, Renaud, plus connu à ce moment sous le nom de Mademoiselle Boop, a tout fait en même temps : performer sur scène, accueillir le public, checker la porte d’entrée et gérer les imprévus. Au point que sa présence incarnait presque à elle seule l’esprit du cabaret. 

Puis est venu le Covid, comme un couperet : places assises, jauges, billetterie obligatoire, mesures sanitaires. Il a fallu structurer, réglementer, transformer un rêve un peu bohème en projet économique, et c’est à ce moment que Lou est arrivée, d’abord pour gérer le bar, à 20 ans, et puis de fil en aiguille, Renaud lui a confié toute responsabilité du cabaret. Elle avait toujours rêvé de travailler dans un cabaret, et c’est la première fois qu’elle reste plus d’un an dans un lieu. « Ça veut dire que je m’y sens bien », dit-elle en riant. Alors trois ans plus tard, elle continue de se battre pour l’avenir du cabaret et pense même à racheter celui-ci. 

Après la pandémie, Mademoiselle Boop a cessé de performer, usée par les années de gestion et d’accumulation de crises successives. Ses affaires de scène ne sont pourtant pas parties à la poubelle : elles dorment dans une boîte à l’étage, soigneusement rangées. Un signe qui laisse penser que rien n’est totalement clos. Son personnage au charme immédiatement reconnaissable, a marqué durablement les habitués. On en parle encore aujourd’hui avec une forme de tendresse, comme d’un âge fondateur.

En 2024, pour la première fois, un subside de 40.000 euros a été attribué par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il s’inscrit dans le cadre des aides à la programmation, des soutiens publics destinés à accompagner la diffusion et la création de projets artistiques. Cet argent, Lou et Renaud auraient pu l’utiliser pour se payer un salaire digne, pour souffler un peu, pour rénover, pour agrandir, mais ils ont choisi d’augmenter les cachets des artistes, les faire passer de 180 à 200 euros la soirée. « C’était important. On n’allait pas redescendre ensuite », dit Lou. Quand un lieu culturel augmente ses rémunérations, il peut en effet difficilement revenir en arrière sans briser la confiance. En 2025, la demande suivante a été refusée, sèchement, presque sans explication, avec une justification qui a laissé Lou sans voix : « Vous avez un bar. Donc vous pouvez tourner. » Deux recours sont introduits. Deux recours refusés. La porte se referme. « On s’était dit : cool, si ça a été accepté une fois, ça va être récurrent. Et en fait non. »

La majorité actuelle prévoit des économies substantielles sur les prochaines années, notamment via une rationalisation des dépenses et une révision de nombreuses aides publiques. Dans ce nouvel équilibre, la culture est simplement traitée comme un excédent. Gels, retards, révisions, suppressions de financements dits « non structurels ». Et pour un lieu hybride comme le Cabaret Mademoiselle, ce flou devient une condamnation silencieuse. 

Et puis il y a les taxes. Les coûts. La TVA, les normes, les charges en hausse. « La bière qui coûte plus cher en achat que ce qu’on la vend ». En effet, la cinquante a failli grimper à 9,50 euros pour rester rentable. Lou l’a volontairement baissée : « Les gens ne peuvent plus suivre. » Ce paradoxe raconte tout : un lieu qui s’appauvrit pour rester accessible. Une solidarité à l’envers. D’ailleurs, Renaud ne se paie presque plus. La situation financière du cabaret ne lui permet plus de se verser un salaire. « Moi je suis là tous les soirs pour travailler parce qu’en fait, ça fait un personnel en moins à payer, parce qu’il y a quand même un salaire de manager à gérer. Donc je suis là tout le temps. » explique Lou.

Vingt chaises pour y arriver

Lorsque la jeune manageuse parle de l’avenir, elle ne parle pas de grand miracle. Elle parle d’un chiffre minuscule : vingt. « Si on pouvait faire rentrer vingt personnes de plus, on serait sauvé. » Vingt chaises, vingt personnes, vingt billets. Un calcul qui dit tout de leur marge. La réalité c’est qu’aujourd’hui, le lieux du Cabaret Mademoiselle est en vente. Pas le nom, mais le lieux. Alors Lou passe ses journées à chercher un nouvel endroit, en espérant sauver le cabaret. « Pour Renaud, c’est plus gérable d’avancer comme ça. C’est hyper frustrant. C’est un lieu qui est tout le temps sold out, qui est tout le temps rempli, qui fonctionne bien et en fait t’es là, tu travailles comme un chien et tu survis à peine. Et donc lui, il a décidé de vendre le lieu puisque le loyer est excessivement cher. Il a triplé en huit ans. » raconte Lou. 

À seulement 23 ans, elle tient un lieu qui fait vivre des dizaines de personnes, et qui divertit un public toujours plus diversifié. « On fait rêver les gens. Alors si nous-mêmes on arrête de rêver, on est foutus. » Elle s’arrête un instant, l’air penseur. « Mais honnêtement, c’est très compliqué. Et Renaud en est la preuve. En huit ans, ça l’a tué. Il est complètement out et je parlerai pas en son nom, mais il est la preuve que c’est l’investissement d’une vie et que, à force de nous mettre des bâtons dans les roues, on ne sait plus pourquoi on se bat, tu vois? Enfin, Renaud, lui, il sait plus pourquoi il se bat en tout cas. » 

Alors de son coté, Lou essaie de garder en tête ce qui l’animait tant quand elle était adolescente : « Le rêve d’en ouvrir un toujours plus beau, toujours plus grand, pour pouvoir accueillir toujours plus de monde. » Un rêve qui vient d’une émotion plus ancienne encore. « Quand j’avais seize ans, ma tante m’a emmenée au Moulin Rouge et j’ai pleuré tout le spectacle. Je savais même pas pourquoi. C’était même pas triste. C’était juste magnifique. » Elle croyait qu’elle y danserait un jour, jusqu’à comprendre « qu’il fallait faire telle taille, tel tour de fesses, tel bonnet… ». Alors elle s’est dit : « Si je peux pas danser là, j’en ouvrirai un. » Elle allume doucement sa cigarette, avec une douceur nouvelle dans la voix. « Ici, il y a tellement de formes, de couleurs, de tailles… en fait, c’est ça que j’aime dans le cabaret. »

La jeune femme essaye de ne pas succomber à la victimisation quotidienne du monde de la culture, qui pour elle, est normal et légitime. « Mais tu sais, on est vraiment en mode allez, on va survivre, allez on va survivre. En fait, je ne veux plus survivre, je veux qu’on vive et je veux qu’on vive bien. Et je veux qu’on vive confortablement. Et je veux que tout ma toute ma bande de joyeux lurons puissent continuer à faire leurs bêtises sur scène sans s’inquiéter d’être payés à temps et correctement. Et donc je continue de rêver en fait, tout simplement. »

Derrière elle, accrochée au mur, se trouve une vieille lettre d’une ancienne cliente, abimée par le temps. On peut y lire : « Chère équipe du Cabaret, merci d’ouvrir si grandes les portes de vos univers merveilleux, de nous emmener dans vos folies étincelantes, poétiques et pailletées! Merci d’avoir créé ce refuge hors du temps et du quotidien, ma bulle enchantée. Merci de nous faire rire, souvent… pleurer, parfois et rêver , toujours. Merci de nous dévoiler d’autres corps, dégenrés, envoutants, enfiévrés et si gracieusement effeuillés. Merci d’encourager et de partager la sphère d’artistes fantastiques gravitant autour de vous (celleux qui vous dessinent, un certain réalisateur talentueux, les photographes, vos guests géniaux et variés ,…) Merci de nous faire vivre mille et unes émotions. Longue vie au Cabaret Mademoiselle! » Le tout cloturé d’un petit cœur dessiné soigneusement à la main. De l’autre côté de la porte, la musique résonne encore, et les applaudissements se font de plus en plus bruyants. 

« Tonight
I wanna see it in your eyes
Feel the magic
There’s something that drives me wild
And tonight
We’re gonna make it all com true
‘Cause, girl, you were made for me
And, girl, I was made for you
I was made for lovin’ you, baby
You were made for lovin’ me
And I can’t get enough of you, baby
Can you get enough of me ?
»

KISS – I Was Made for Lovin’ You

La salle se lève, applaudit, et hurle d’admiration. Sur scène, tous les artistes livrent une dernière danse avant de saluer le public. Depuis huit ans. Sold-out, encore et encore. Une fidélité et un intérêt toujours plus grand qui prouvent que le cabaret n’est pas un caprice, mais un besoin social. Un espace où des gens qui ne se croiseraient jamais dehors se retrouvent, respirent et existent ensemble le temps d’une soirée. Alors tant que la lumière reste allumée sur scène, quelque chose, ici, continue de tenir le monde debout.

Nouveau sur Mammouth

Let The Show Begin
L’accès aux soins de première ligne s’effondre à Bruxelles
Oliver Paasch, boss malgré lui
"Les corps noirs bestialisés et perçus comme menaçants"