L'essoufflement des voix ukrainiennes

Reportage au centre Ukrainian Voices quelques semaines avant la fermeture.

par

Justine Defossez

Reportage au centre Ukrainian Voices quelques semaines avant la fermeture.

Justine Defossez

Le centre communautaire Ukrainian Voices a fermé ses portes le 1er avril, fragilisant la communauté ukrainienne de Belgique, dont le statut de protection temporaire pour les réfugiés ukrainiens vient d’être prolongé pour une dernière année. Reportage sur place, quelques semaines avant la fermeture.

Il y a comme un air de printemps qui flotte dans les rues de Bruxelles. Le mois de mars est déjà bien entamé et laisse présager le retour des bourgeons et des rayons du soleil, timides mais satisfaisants.

C’est ce même air printanier qui s’installe au 89 rue de la Loi, où se trouve le centre communautaire Ukrainian Voices. Installé au cœur des institutions européennes, l’immeuble abritait autrefois le siège du CD&V. Il avait été revendu en 2022 à une société immobilière afin d’être rénové. Deux années plus tard, c’est toute une communauté qui s’y est installée afin de pouvoir s’entraider et se rencontrer autour de différentes activités.

La sonnette ne retentit qu’une demi seconde, la porte du centre s’ouvre instantanément et attire l’attention de deux réceptionnistes. Oksana et Natalia interrompent leur conversation avec Alina, qui vient récupérer sa fille du cours de français. Elle rentrera en première primaire en septembre prochain.

Oksana et Natalia s’activent derrière leur bureau. Une quinzaine de personnes se sont inscrites pour les activités prévues ce samedi 21 mars. C’est une journée particulière, puisqu’à 17h30 à lieu l’atelier pyssanka.

« C’est un peu ‘merci, au revoir’ »

Derrière la réception, un sas peint d’un rouge ardent voit défiler petits et grands souhaitant rejoindre l’un des huit étages de l’immeuble. Micha en descend justement. Badge autour du cou et bloc de feuille pincé dans sa main, le directeur du centre semble fatigué, exténué même. Il vapote nerveusement en vérifiant la liste des personnes inscrites aux différents ateliers. Elles sont quelques milliers à venir ici chaque semaine depuis l’ouverture du centre.

Les allers-retours de Micha entre son bureau et le rez-de-chaussée donnent le tournis. Nous comprendrons plus tard ce qui le mine. Le printemps est bien là, mais un nettoyage imprévu s’en accompagne : le centre est contraint de fermer ses portes. « C’est un peu ‘merci, au revoir’ », dit Micha lorsqu’il nous parle de sa conversation avec Ahmed Laaouej, Ministre bruxellois de l’Action sociale. Ce dernier n’a pas donné plus d’explications quant aux raisons qui ont poussé à cette fermeture.

Avant d’arriver à Bruxelles, Micha tenait plusieurs auberges en Ukraine. Il avait rêvé d’aller plus loin en ouvrant son propre café. Pour l’occasion, il s’était investi dans la construction de mobilier d’intérieur. Un do-it-yourself habile qui ne vécut que le temps d’un mois, avant l’arrivée des soldats russes. Quand on lui demande comment il envisage la suite, il répond : « Je pense que rien de pire ne peut m’arriver après avoir tout perdu chez moi. »

La sonnette retentit à nouveau. Un groupe de grands gaillards trempés de sueur se dirige vers le sas. Ils reviennent d’un entraînement au parc. Il est 12h45, c’est l’heure du cours de boxe. Ils montent dans l’ascenseur, coincés comme des sardines, au quatrième étage pour rejoindre un local de sport où pendent de gros sacs en cuir brun foncé.

Au premier étage, un studio décoré de tapis orientaux et de mousses d’insonorisation a été aménagé pour les musiciens du centre. On y retrouve Olesia, Alsu, Valeria et Sofia. Ensemble, elles forment un girlsband, branché punk rock, inspirées par leurs idoles : Arctic Monkeys et Slipknot. Le centre est le seul endroit où elles peuvent écrire, composer et chanter, gratuitement. Sa fermeture résonne comme une défaite pour les quatre adolescentes. Timides aux premiers abords, leurs enchaînements de batterie écrasante et de basses bien grasses font vibrer tout l’immeuble. Ici, ça vit. Mais bientôt, ça ne vivra plus.

« Je sais que la vie a son propre plan pour moi »

Il est 13h20. Dariia ouvre les portes du département éducation, au cinquième étage. Elle y apporte son aide aux jeunes étudiants ukrainiens pour comprendre le système d’éducation belge. Son visage rond aux yeux vert clair, accompagné de son sourire indéfectible, inspire la bienveillance. Les permanences vont commencer dans une dizaine de minutes, le temps d’une introspection.

A 23 ans, Dariia est détentrice d’un diplôme de prothésiste dentaire pour lequel elle n’a pas obtenu d’équivalence en Belgique. Après avoir quitté l’Ukraine, elle a commencé une formation au sein de l’établissement Howest à Courtrai, une institution reconnue dans le domaine du développement de jeux vidéo. Aujourd’hui, elle suit des études de marketing à la haute école Thomas Moore.

Dariia regarde une dernière fois le planning de ses consultations

Dariia raconte que son plus grand défi, à son arrivée, fut de se faire des amis. Une épreuve que traversent de nombreux arrivants qui la sollicitent pour lui demander conseil. Selon elle, la fermeture du centre risque de fragiliser la communauté ukrainienne. « Ce lieu est très important pour moi parce qu’il m’a permis de comprendre comment fonctionnait le système éducatif belge. Et aujourd’hui, je peux moi-même transmettre ces connaissances aux jeunes qui s’y perdent. Ça me rend heureuse de pouvoir les aider, parce que je sais qu’ils vont y arriver ». Elle affirme également qu’elle n’aide pas seulement les étudiants ukrainiens, d’autres primo-arrivants l’ont contactée afin de répondre à leurs questions.

« Je sais que la vie a son propre plan pour moi », nous répond-elle à la question d’un éventuel retour en Ukraine. « Je me souviens avoir dit à ma mère que je ne quitterais jamais mon pays. Mais, malheureusement, la situation devenait de plus en plus difficile à vivre. Je sens qu’il y a beaucoup d’opportunités pour moi ici. J’aime la Belgique. Et puis je suis toujours à la recherche de Schtroumpfs », s’exclame-t-elle.

Une file commence à se former en dehors du local. Dariia s’empresse d’ouvrir la porte de son bureau, toujours munie de sa douceur et de son optimisme inépuisable.

Rendez-vous des artistes

Direction le troisième étage. Il est 14h00, début des cours de peinture et de sculpture pour les enfants. Au bout d’un long palier à la moquette grisâtre, un local de peinture arbore les créations des petits bouts d’artistes en devenir. A l’intérieur, Varvara attaque sa toile à coups de pinceaux calculés. Elle dessine un chat noir admirant une marre de poissons koï orange. Installé sur une table non loin, Maxim, 8 ans, dessine un motif traditionnel ukrainien. Deux anges blancs, s’entrelaçant à l’intérieur d’une étoile de berger. Tatiana, la professeure de dessin, le prend en photo, tenant son chef d’œuvre.

Varvara, 15 ans, vient au centre communautaire depuis son ouverture. Elle a déjà goûté à toutes les activités, mais c’est la peinture qu’elle préfère. “Et puis, ici, il y a des cours de ‘stratégie de survie’ pour les ados, où on apprend à gérer sa confiance en soi, à se connaître et à connaître les autres”. Comme Dariia, Varvara a connu des difficultés à se faire des amis dans sa ville d’accueil.

En Ukraine, la participation à des activités extra-scolaires est fortement recommandée, ce qui favorise la création de liens sociaux dès le plus jeune âge. Selon Varvara, le centre lui a permis de pallier ce manque d’interaction dans son quotidien.

15h30. Le programme de la journée s’enchaîne avec un cours de sculpture. Un grand monsieur vêtu d’une longue chemise à carreaux vert kaki s’empare d’une salle adjacente au local de dessin. Les mains dégoulinantes de terre glaise, il guide ses élèves à la réalisation de petits objets en argile.

Assise à côté de lui, une minipouss aux cheveux longs tente d’imiter ses gestes afin de réaliser une statuette en forme de tortue. Elle se présente : « Je m’appelle Ivana, je suis en quatrième primaire et je veux devenir maîtresse d’école ». C’est la deuxième fois qu’elle vient au centre mais, tout comme sa sœur Varvara, la fermeture l’attriste beaucoup. Elle regarde sa création encore humide en fronçant les sourcils, « je pense qu’il est trop tôt pour décoller ma tortue ». Mais elle se lance dans une tentative d’extraction. La tortue se déforme, elle souffle. « J’aurai plus de chance à l’atelier pyssanka ».

Varvara et Ivana continuent d’appeler leur père, resté à Kiev, tous les jours. Les conditions pour bénéficier de l’autorisation de quitter le territoire en Ukraine sont particulièrement strictes, celles pour bénéficier du statut de protection temporaire en Belgique sont de plus en plus floues.

Héritage

Il est 17h30. La dernière activité est sur le point de commencer : l’atelier pyssanka. Cette tradition ancestrale ukrainienne ayant lieu aux alentours de la fête de Pâques, consiste à décorer des œufs en cire de motifs folkloriques, dotés de différentes significations. Les oiseaux symbolisent la santé, le tournesol, l’amour. Cette technique, qui existe depuis une dizaine de siècles, était autrefois uniquement pratiquée par les femmes. Elles plongeaient les œufs en cire dans un jus de légumes qui, une fois ressortis, étaient imbibés de couleurs.

Un local s’est libéré au deuxième étage de l’immeuble. Une quinzaine de places sont réservées pour les enfants, débordants d’énergie. Un petit Micha fait mine de manger l’œuf en plastique qu’il s’apprête à peindre. Cela amuse la galerie. L’animatrice de l’activité recadre gentiment, sa figure longue et svelte suffit pour regagner l’attention des chenapans. L’atelier commence. Pour peindre un œuf pyssanka, il faut : un œuf, de la gouache, de la patience et bien souffler sur l’œuf une fois décoré.

Quelques minutes plus tard, le silence règne, preuve du début d’une concentration inébranlable. Chacun y va de sa petite couleur : du bleu, du vert, du rouge, du jaune. Un arc-en-ciel semble s’être formé au cœur de cette pièce monotone.

L’optimisme, malgré tout

Il y a comme un air de printemps qui flotte dans les rues de Bruxelles. S’il apporte ses premiers rayons de soleil, il s’accompagne aussi d’une certaine mélancolie, surtout au 89 rue de la Loi. Les raisons de la fermeture du centre Ukrainian Voices demeurent incomprises, voire inconnues. Les réfugiés ukrainiens le traduisent par un manque de volonté politique, symptomatique du syndrome de la cause oubliée.

Mais ils n’en demeurent pas moins résilients. Les bénévoles, principalement des femmes, continuent de vouer leur énergie dans l’espoir de continuer à faire vivre le centre, tout en s’investissant dans l’apprentissage de plusieurs langues, afin de persévérer dans leur processus d’intégration.

Nouveau sur Mammouth

La terre des autres
L'essoufflement des voix ukrainiennes
Une douche, quatre roues, de la solidarité
Quand l'Espagne dit non à Trump