Les oubliés de la carrière

Le village de Beez tremble au bord du trou

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Photos argentique : Jimmy Loozen

Le village de Beez tremble au bord du trou

Photos argentique : Jimmy Loozen

À Beez, dans ce village tranquille de Namur, une carrière censée arrêter son activité en 2026 cherche à prolonger son règne, mordant sur les dernières bandes de forêt à moins de 100 mètres des maisons. Les 181 riverains signataires de la pétition du collectif « Sauvegarde du mont de Beez », mené par Nadia Chantraine, donnent un visage à cette lutte discrète face à un modèle industriel qui semble prêt à sacrifier une forêt et un quartier, pour l’enrichissement de quelques actionnaires.

En bord de Meuse, à Beez, le sol tremble, les murs se fissurent, et la vie du village aussi. La carrière, exploitée aujourd’hui par Heidelberg Materials, extrait chaque année 700.000 tonnes de calcaire. Un site stratégique pour l’entreprise, mais un voisin encombrant pour le village qui engendre : bruit, tirs de mines, poussières, biodiversité menacée et sentiment d’abandon. Prolonger l’exploitation de la carrière jusqu’en 2030 : une décision qui creuse un peu plus la blessure des habitants qui se demandent, jusqu’où, et pour qui ?

Caroline, 77 ans, habite depuis plus de trente ans dans sa maison perchée en haut de la rue du Mont avec son chien, Kira. Sa grande maison en pierre se trouve à une centaine de mètres à peine de la carrière.  « À la mort de mon mari, j’ai fait refaire une partie de la maison pour la rénover. Elle était toute neuve. Deux ans plus tard, après les plaintes des riverains sur les nuisances sonores et les vibrations, le directeur de la carrière est venu une fois faire des tests. Bizarrement, le jour où il est venu, c’était moins fort… Pourtant, j’avais plein de fissures qui étaient apparues, en seulement deux ans. Je lui ai dit de partir, son petit numéro ne servait à rien. Il savait très bien que c’était de leur faute, mais qu’est-ce que tu veux, ils sont tellement puissants », confie-t-elle.  

Directement touchée par les conséquences, Caroline s’est battue comme elle pouvait. En 2023, elle signe la pétition du collectif « Sauvegarde du Mont de Beez » et a récemment contribué financièrement aux frais d’avocat. Dans ce type d’affaire, une multinationale face à des habitants qui défendent la qualité de leur quotidien, le rapport de force économique penche nettement d’un côté.

« Quand je promène Kira et que ça tombe le jour où ils ont enfin nettoyé la route à cause de toute la poussière et de tous les produits qu’ils y laissent, je vois bien l’eau sale ruisseler jusqu’à la Meuse. Tout ça finit par polluer le fleuve. » raconte-t-elle, son bichon ne la quittant pas d’une semelle.  

À 75 mètres de son domicile, des poteaux en bois d’à peine un mètre de haut, certains griffés d’une peinture orange, dessinaient la future frontière de la carrière. Une ligne simple, brutale : 2,5 hectares de plus pour l’exploitation, 2,5 hectares de moins pour la forêt, les animaux, et le calme. Cette extension a finalement été refusée, grâce à la mobilisation des citoyens.

Quand ça pète, ça pète hein !

Un peu plus bas dans la rue du Mont, Claudine, installée là depuis 2001, compte les détonations.

« Nous, on a très peur. Même Boubouille, mon chien, quand ça explose, il aboie très fort et il est terrifié. Ils vont nous détruire nos maisons ! Même quand je ne suis pas là, je sais si les explosions ont été fortes, parce que je le vois au dépôt de poussière que mon mur laisse quand il s’effrite en tremblant. » De l’autre bout du salon, où le café fume encore, Françoise venue pour le rendez-vous habituel avec son amie coupe net et lui demande : « Sur le long terme, ça ne détruit pas les fondations, des vibrations aussi fortes ? Je n’ai pas vécu la guerre, mais quand ça tremble, j’ai l’impression que si : en tout cas, le bruit y ressemble. »

Au-delà du fracas ponctuel, un autre risque s’installe : celui d’un village où plus personne ne veut ni acheter, ni investir. Un paysage où l’on passe, mais où l’on ne s’installe plus.

Comment prouver que c’est la carrière ?

Un peu plus bas encore, dans une petite maison modeste, René, ancien enseignant de langues germaniques, s’est habitué au bruit. Lui ne se lance ni dans des démarches, ni dans des réclamations. Comment prouver que les fissures qui lézardent sa façade sont dues à la carrière et non au temps qui passe ? Il n’a ni l’énergie ni la motivation pour se battre sur le terrain des expertises et des rapports techniques, même si, à chaque explosion, un frisson traverse les murs comme si la maison retenait son souffle.

Transformer la lassitude en mobilisation

Nadia Chantraine a créé le collectif « Sauvegarde du Mont de Beez » et porte une partie de la résistance sur ses épaules. Quand elle achète son bien en 1995, l’entreprise assure qu’elle cessera ses activités. À l’époque, l’extraction se concentre surtout sur le versant nord, côté champs et autoroute. « Ils n’embêtaient pratiquement personne », résume-t-elle. Depuis, leur territoire s’est rapproché, à moins de 100 mètres de sa maison. Plusieurs domiciles du quartier datent des années 1920, bâties en pierre, sur des terrains hétérogènes. « Si une maison vient à s’effondrer, ce sera au propriétaire de prouver que c’est causé par les effets de la carrière, jamais à l’entreprise de s’expliquer. Autant vous dire que c’est impossible », raconte-t-elle.

Contactée, l’entreprise Heidelberg Materials confirme vouloir prolonger l’exploitation actuelle de Beez jusqu’en 2030, sans extension (abandonnée en 2023) et valoriser le gisement existant de manière responsable :  « Nous avons pris acte du recours récemment introduit au Conseil d’État par un riverain contre le permis délivré pour la poursuite de l’exploitation de la carrière de Beez. Le recours n’étant pas suspensif, les opérations se poursuivent afin de maintenir l’activité et donc l’emploi sur le site. » Interrogée sur les vibrations et les fissures relevées aux abords du site, l’entreprise avance son dispositif de contrôle :  « À l’aide de plusieurs sismographes placés à différents endroits autour de la carrière, nous contrôlons les vibrations transmises dans le sol lors de chaque opération de minage. Ce monitoring continu permet d’ajuster les paramètres de tir lorsque cela s’avère nécessaire, afin de limiter au maximum l’impact sur l’environnement local. »

Entre les lignes, c’est tout l’enjeu d’une lutte asymétrique qui se dessine : d’un côté, une multinationale allemande puissante. De l’autre, des habitants qui comptent chaque fissure, chaque arbre abattu, chaque détonation. Les habitants ne se demandent plus seulement si la carrière s’arrêtera en 2026, mais si le droit et les mobilisations suffisent encore à protéger un village quand l’économie a déjà choisi son camp.

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