Le collectif Mars Attacks ! fédère les opposants aux réformes de l’enseignement
photos: Nina Becker
Gare du midi, 9 heures, l’Esplanade de l’Europe se remplit rapidement sous le grand soleil d’avril. Aujourd’hui, c’est la manifestation du personnel des secteurs de la Fédération Wallonie-Bruxelles contre les mesures du Gouvernement, principalement celles de l’enseignement. On y retrouve les syndicats des travailleurs avec le CSC, le CGSP ainsi que le CGSLB-L’APPEL. Mais un collectif se démarque particulièrement. Partout on peut voir des aliens qui brandissent des pancartes, des masques et scandent des slogans. C’est le collectif Mars Attacks !.
La naissance des martiens
Ce collectif est un mouvement autonome de contestation des réformes scolaires engagées par le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Mars Attacks ! naît d’un raz-le-bol des enseignants qui estiment que les manifestations classiques n’ont plus de retombées. Partie d’une initiative entre une dizaine d’écoles, le collectif compte maintenant plus de 60 établissements.
Miriam Vaillant, enseignante de français en degré supérieur et membre fondatrice, explique la situation : « Mars Attacks !, c’est simplement un collectif d’écoles qui a décidé de s’organiser pour riposter. On voulait montrer que la base, dans les écoles, a envie d’agir. Toutes ces réformes auront des conséquences catastrophiques sur la qualité de l’enseignement, le suivi des élèves et nos conditions de travail. On ne veut pas que l’école soit détricotée pour des prétextes d’austérité budgétaire, alors que quand il s’agit d’augmenter le salaire des managers ou de faire la guerre, l’argent, on le trouve. »
L’idée est née d’un constat simple, des réformes jugées honteuses et un dialogue sourd avec la ministre. Aurélie Praet, professeur de français à l’Institut Saint-Boniface Parnasse depuis 19 ans, précise : « Les discussions proposées par la ministre sont des échanges de façade, avec quelques photos et sourires sur les réseaux. Mais il n’y a aucun dialogue véritable. Cette logique de concertation, nous l’abandonnons. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. »
Les réformes qui poussent les gens à sortir manifester avec le collectif Mars Attacks ! comportent le recours accru à des profs peu ou mal formés, le flou sur l’organisation tronc commun en secondaire à la rentrée prochaine, ou encore l’augmentation de 10% de la charge de travail des enseignants du secondaire supérieur.
Quant au nom, il fait évidemment référence au film culte, mais pas seulement. Aurélie Praet explique : « Il y a cette envie de proposer quelque chose de décalé, avec humour mais avec un engagement certain. Et “Mars”, parce que nous avons mené une série d’actions en mars. On part à l’attaque, on part à l’assaut. Nous ne courberons pas l’échine. » Miriam Vaillant ajoute tout sourire : « L’idée nous est tombée sur la tête, c’était en mars, et c’était une contre-attaque. »


Un collectif qui attire
Contrairement aux idées reçues, Mars Attacks ! ne prospecte pas. Les écoles viennent d’elles-mêmes. Miriam Vaillant raconte : « Les gens voient ça et ils nous contactent. C’est difficile de suivre le flux de messages. On est jusqu’à Verviers, des gens se sont levés à 5h du matin pour être là. On ne va pas d’école en école convaincre les gens : ils sont déjà convaincus. Ils voient qu’il y a moyen de bouger autrement. »
Concrètement, chaque école décide en interne. Chez Miriam Vaillant, l’équipe a voté l’adhésion, direction comprise. Chez Aurélie Praet, l’unité est étonnante : « PO, direction, association des parents, élèves et professeurs, tous rassemblés. Dans une école traditionnelle, c’est assez inédit. »
Des actions symboliques et des élèves volontaires
Le collectif a multiplié les actions dernièrement avec la minute de silence en vidéo, le discours à midi, ainsi qu’un code couleur pour ceux qui ne peuvent pas manifester (vert ou mauve pour l’aspect surréaliste). Il y a aussi une forme de grève symbolique. Il s’agit de laisser tomber quelques minutes de cours pour atteindre 10 % de temps non presté. Aurélie Praet tient à clarifier : « Les médias se complaisent à dire qu’on ne donnera pas les notes. Les examens seront corrigés, les résultats transmis aux élèves et aux parents. Par contre, nous comptons ne pas transmettre les résultats à la Fédération. Voilà, c’est tout. »
Le collectif est souvent critiqué pour l’implication des élèves qui seraient soi-disant embrigadés et influencés par les professeurs. Miriam Vaillant se dit chagrinée par ces propos. « On ne touche pas à la neutralité. On n’a pas de couleur politique. Les élèves qui participent sont volontaires. On met en avant des questions humanistes. Eux aussi veulent défendre leurs conditions d’apprentissage. J’ai des élèves qui se mobilisent pour eux-mêmes, pour leurs petits frères et sœurs. »
Justement, deux élèves de Saint-Boniface rencontrées lors de la manifestation expliquent leur présence : « On est là pour supporter les profs. Ma mère est prof, donc c’est important qu’elle travaille dans les meilleures conditions. Et pour notre futur, et celui de ma sœur qui est en secondaire. » Elles ont découvert le collectif via les affiches dans l’école et le compte Instagram Mars Attacks. Concernant l’aspect politique de la démarche en classe, Georges, 16 ans, nous affirme qu’elle n’est pas présente : « Non, quasi pas. À part sur la ministre de l’Éducation, ça reste vraiment dans le cadre de l’éducation, pour les profs et pour nous. »

Une double appartenance et une complémentarité avec les syndicats
Céline Noël, enseignante à Saint-Boniface et déléguée CSC, vit cette double appartenance sereinement : « On a rejoint Mars Attacks avec l’école, mais avec le soutien du syndicat. Le syndicat a appuyé l’idée que c’est une initiative locale de mobilisation, qui s’inscrit dans leur volonté de laisser chaque établissement se positionner. Les échanges sont positifs et constructifs. On se superpose, on s’additionne. »
Pour elle, le collectif apporte une dynamique de terrain que les syndicats, plus globaux, ne peuvent pas toujours capter : « Ça fait plus de réunions, mais c’est intéressant. Le syndicat a une vision plus large – aujourd’hui ce n’est pas qu’une manif d’enseignants – et Mars Attacks a un focus sur l’école, le quotidien. On articule les luttes. Et on remet du lien entre les écoles, trop divisées par les réseaux et les régions. On n’a rien créé : la colère était là. On l’exprime juste autrement. »
Le refus des compromis
Aujourd’hui, le ton est ferme. Aurélie Prat l’assume : « Nos revendications ? Qu’on laisse tomber toutes ces réformes. Elles sont iniques et destructrices. Notre métier, fait avec passion, consiste à élever ceux qu’on nous confie. Là, on va à contre-sens. Actuellement, nous ne sommes plus dans une logique de négociation. »
Miriam Vaillant conclut avec un appel direct aux politiques : « Ce qu’on attend, c’est que ceux qui vont voter ce texte (les mesures budgétaires et pédagogiques gouvernementales) prennent conscience de leur responsabilité morale. Il faudrait un refinancement de l’école, on le sait depuis des années. Allez dire maintenant qu’on va couper, c’est contradictoire avec les réalités du terrain. Le terrain n’est pas écouté. La ministre fait semblant de dialoguer, mais tout est déjà décidé. C’est un faux dialogue, et il faut le mettre en évidence. »
À 19 ans de carrière, Aurélie Praet a manifesté pour la première fois l’année dernière. Elle confie: « Qu’on se détache de cette légende qui veut que les profs sont toujours en train de manifester. Regardez plutôt la cause qui les pousse. Là, ce n’est plus tenable. »
Sous le soleil d’avril, les martiens de Mars Attacks ! protestent pour leur droit. Et ils invitent chacun, professeurs, élèves, parents à les rejoindre, car l’éducation nous concerne tous.





