L'enfer pavé des rues

Reportage au cœur de Transit, centre d'accueil et d'hébergement pour usagers de drogues

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Crédit photo : Pierre-Adrien van Wessem

Reportage au cœur de Transit, centre d’accueil et d’hébergement pour usagers de drogues

Crédit photo : Pierre-Adrien van Wessem

À Bruxelles, le centre de crise de l’ASBL Transit accueille, soigne et héberge les usagers de drogues sans-abri depuis près de 30 ans. L’organisation œuvre également à la réduction des risques socio-sanitaires (VIH/SIDA, Hépatites B et C). Immersion dans un lieu où se joue, chaque jour, la survie des plus précaires. 

Il est 8h50. Dans quelques minutes, la grande porte rouge à double battant du centre laissera entrer ses premiers visiteurs. Je presse le pas aux abords de la rue d’Aerschot, qui s’éveille dans le froid de décembre, illuminée par les néons des maisons closes. Outre les miasmes de la pollution et ce parfum de dépravation, des effluves de cannabis flottent dans l’air. « C’est un quartier où il y a beaucoup de deal », me dira plus tard un assistant social. Après avoir traversé une place déserte, j’arrive enfin au 96, rue Stephenson, à Schaerbeek.  

Le bâtiment surprend ; imposant mais sans austérité, loin des clichés que l’on pourrait se faire d’un centre de crise. Je sonne. Une voix féminine et affable s’enquiert de l’objet de ma visite. La porte s’ouvre. Doriane, la responsable du service, me souhaite la bienvenue. Je découvre alors les lieux : la lumière chaleureuse se reflète sur de grands murs blancs, une table ceinte d’un banc en bois se trouve près de l’entrée, un long couloir conduit vers les bureaux et l’infirmerie.   

Une fois présenté au reste de l’équipe, je fais la connaissance d’Abdul, comptable devenu travailleur social, qui me sert un croissant et un café brûlant. Je le suis ensuite jusqu’au comptoir d’échange dont il a la charge. Une petite file d’usagers se dresse déjà devant la porte. Ils viennent y chercher le matériel stérilisé nécessaire pour consommer à moindres risques. Installé à son bureau, il accueille chacun avec un mélange de rigueur et de bienveillance, leur distribuant selon les besoins : seringues, pipes à crack, pailles, dosettes, filtres, bicarbonate… le tout soigneusement emballé dans un sachet en plastique.  

Deux individus entrent alors en même temps ; ils sont grands, maigres, vêtus de vêtements usés jusqu’à la corde. Le premier, un homme gris au sourire édenté, ne peut contenir sa joie en apprenant que je réalise un reportage, me témoignant par là une immense soif de considération. À l’inverse, le second, lui, ne semble guère enchanté de ma présence qu’il feint même d’ignorer. Son visage émacié est en partie dissimulé sous sa capuche, mais je distingue nettement son nez arqué, ses pommettes hautes dont les os saillent sous la peau mate, une barbe noire qui encadre ses traits anguleux, et ses yeux profondément cernés faisant comme deux puits d’ombre. Il s’adresse à Abdul d’une voix basse et rauque, en le regardant fixement, sans ciller. Sitôt servis, ils le remercient poliment, avant de s’éclipser.  

Au refuge des oubliés 

Plus tard, Abdul me propose d’aller voir ceux qui se reposent à l’étage du dessous. Il m’explique en chemin que les décès liés à la consommation de drogues et à la vie en rue sont très fréquents. C’est d’ailleurs l’une des raisons d’être de Transit : réduire les risques, mettre à l’abri, offrir un cadre où ces hommes et ces femmes peuvent, s’ils le souhaitent, reprendre prise sur leur vie — sans leur ôter leur autonomie. À cette fin, le centre de crise dispose de vingt-deux lits, dont deux d’urgence, ainsi que de trente places dans la salle de jour. Généralement, il affiche complet dès le matin. Aussi les assistants sociaux se chargent-ils de trouver de la place autre part, lorsqu’il n’est plus possible d’admettre quelqu’un, par souci de n’abandonner personne. Du reste, des maraudes autour des stations de métro sont organisées, pour créer du lien, apporter de l’aide et convaincre ces gens de venir au centre. L’équipe s’emploie aussi à reconstituer les fragments d’identités parfois égarées : dossiers administratifs, documents officiels, démarches auprès du CPAS, etc. Un accompagnement individuel, patient, de qualité, afin de réaliser ce qu’ils seraient incapables de faire seuls.  

Abdul ouvre une porte lourde qui donne sur un escalier abrupt. L’air y est plus froid, plus dense aussi, comme chargé de fatigue. Nous descendons jusqu’à la vaste salle où les usagers se reposent le jour. Certains sont allongés à même le sol, sur de minces matelas de mousse ; d’autres dorment dans des canapés usés, enfouis sous des couvertures. Quelques-uns ont les yeux mi-clos fixés sur une télévision accrochée au mur, dont le volume a été réduit au minimum. Abdul me glisse que beaucoup arrivent ici après plusieurs nuits sans dormir, parfois sous l’emprise de crack et d’autres substances. Pour les distraire, la salle recèle également un kicker, une table de ping-pong et un jeu d’échecs. Tout à coup, l’un d’eux se tourne vers nous et chambre affectueusement l’assistant social, lequel lui répond du tac au tac, comme à un vieil ami. Malgré le large sourire qui fend le visage décharné de l’individu, il n’est pas une souffrance dont je n’y puisse voir la ride. À l’écart des hommes, une jeune femme se trouve assise sur une chaise, les mains croisées sur ses genoux. Elle a l’air perdue, presque hagarde, et surveille chacun de nos gestes avec méfiance.   

La psychologue de Transit, Laeticia, m’expliquera que leur sort est bien plus tragique dans la rue, raison pour laquelle elles sont prioritaires. Néanmoins, seule une minorité de femmes en détresse ose franchir le seuil du centre. « Elles sont souvent instrumentalisées sexuellement dehors », me confie-t-elle, d’où il résulte qu’elles craignent de se retrouver au milieu d’hommes potentiellement violents, voire de recroiser leur agresseur. Elles préfèrent donc rester invisibles, au prix d’un isolement et de dangers accrus. Quant au suivi psychologique, ces femmes y sont encore moins disposées que les hommes. « Il est nécessaire pour elles de se blinder, leur survie en dépend. S’ouvrir à moi de leurs traumatismes les obligerait à les revivre, ce qui peut constituer un obstacle insurmontable », ajoute-t-elle.   

Concernant les profils, elle note une forte proportion de personnes non diplômées, aux parcours chaotiques, fragiles d’un point de vue psychiatrique.  « Ils ont pour la plupart subis des traumatismes sévères dans l’enfance, c’est presque une constante », précise-t-elle. En outre, elle souligne que d’autres menaient une vie normale avant de tout perdre, à cause de la conjoncture économique. D’une manière générale, ce sont des hommes et des femmes sans feu ni lieu, sans familles, sans amis pour leur porter secours.   

Situation d’urgence 

Comme ils doivent reprendre des forces, je décide de revenir en fin d’après-midi pour lier connaissance, et me rend à la salle de consultation. Infirmière très empathique, Laeticia m’accueille avec chaleur. Je lui pose quelques questions sur son travail. « Les soins que nous prodiguons sont très intimes : il s’agit de plaies qu’ils ont parfois honte de montrer, d’infections consécutives aux piqûres, etc. », m’informe-t-elle. Alors que nous discutons, un homme en haillons surgit brusquement dans la pièce. Le front dégarni, dans la quarantaine, il semble demander un pansement pour sa tête, quoique aucune blessure ne soit visible. Son langage est inintelligible. Soudain, il s’emporte contre les infirmières, les insulte et menace. L’équipe tente de le calmer. Laeticia se retire dans une pièce fermée, hors de son champ de vision, tandis que les collègues finissent par l’expulser pour non-respect des règles. Quelques instants plus tard, un autre homme fait irruption avec des yeux fous : Joshua, blond, gabarit impressionnant, alcoolique et accro aux médicaments. Lui aussi se montre menaçant, notamment envers Laeticia. L’équipe essaie de le raisonner, mais il demeure incontrôlable. Finalement, la police intervient et l’emmène. Laeticia craque dans les bras de Colin, un collègue, avant de vite se reprendre. « Ce n’est pas tous les jours comme ça », me disent-ils en insistant. Et force est de constater que la majorité des personnes accueillies est calme, respectueuse des règles et du personnel.  

Confessions sur le seuil 

De retour dans la salle de jour, je remarque que l’atmosphère a changé. Les corps jusque-là engourdis commencent à se mettre en mouvement, silencieux comme des ombres vaincues. Ceux qui ne dorment pas au centre cette nuit se préparent à partir, tandis qu’au fond de la cour attenante deux usagers grillent une cigarette, le regard perdu quelque part entre le béton et le ciel déjà sombre. La plupart m’ignorent, d’autres me lancent un coup d’œil vaguement hostile, mais sans agressivité.  Je parviens cependant à entrer en contact avec Radju, 46 ans, et Martin, 35 ans. Ils acceptent de me parler et me laissent prendre quelques photos. Radju, résigné à cette vie de vagabond qu’il mène depuis plus de dix ans, en a presque tiré une philosophie. Il loge provisoirement chez un pasteur et admet fumer du crack, entre autres. Martin, lui, est à la rue depuis l’été et n’aspire qu’à en sortir, pour « revivre ». Alcoolique, il prend aussi de la cocaïne, une drogue qui les aide à moins ressentir le froid, à rester éveillés pour protéger leurs affaires et se défendre si besoin. Tous deux m’avouent souffrir de troubles psychiatriques, comme du sentiment d’être coupés du monde réel. D’une oreille attentive, je les écoute témoigner de leurs existences, à la fois confus et intarissables. Quelques mots de la psychologue résonnent dans mon esprit : « Ils ont une grande capacité de résilience ; la débrouillardise, ça les connaît. Moi, je ne pourrais pas faire ce qu’ils font. »  

Le soir tombe, il est temps de quitter le centre. La porte rouge se referme derrière moi, et je m’enfonce dans l’obscurité croissante, mes pensées volant vers ceux qui passeront la nuit dehors.  

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