« L’école ne joue pas son rôle de levier social »

En Belgique, 105 252 enfants, soit 4% de la population en âge d’aller l’école, sont primo-arrivants. Maud Dominicy, Advocacy Officer pour l’Unicef, veille au grain et à leur inclusion dans le système scolaire.

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Photo: Agathe Decleire (CC BY NC ND)

En Belgique, 105 252 enfants, soit 4% de la population en âge d’aller l’école, sont primo-arrivants. Maud Dominicy, Advocacy Officer pour l’Unicef, veille au grain et à leur inclusion dans le système scolaire.

Photo: Agathe Decleire (CC BY NC ND)

Avant de commencer l’interview, Je tiens à rappeler deux fondamentaux. D’abord, peu importe le statut, un enfant reste un enfant et doit bénéficier des mêmes droits. Ensuite, l’Europe n’est pas en proie à une crise migratoire.

La Belgique est-elle une bonne élève dans l’intégration des enfants migrants et réfugiés dans son système scolaire ?

Oui et non. Oui, parce qu’en Belgique, l’éducation est un droit valable pour tous, qu’on soit avec ou sans papiers. Il n’y a pas de restriction. 

Oui aussi parce qu’il existe des dispositifs d’accueil comme les classes DASPA (Dispositifs d’Accueil et de Scolarisation des élèves Primo-Arrivants) en Fédération Wallonie-Bruxelles ou leur pendant flamand, les OKAN. Ces classes permettent pendant un temps limité d’apprendre la langue et de se remettre à niveau avant d’intégrer l’enseignement ordinaire. Toutefois, certains enfants arrivent dans ces classes après avoir été déscolarisés pendant plusieurs années, voire en étant analphabètes. Plus que l’apprentissage de la langue, ils ont besoin d’une remise à niveau complète. C’est un vrai défi de pouvoir adapter l’accompagnement scolaire au profil de chacun, et les classes DASPA manquent parfois de ressources financières et humaines pour y arriver.

Malgré ce manque de moyens, ces classes d’accueil remplissent-elles leurs missions ? 

Les enfants sont très heureux d’aller à l’école et les dispositifs d’accueil s’acquittent bien de leur rôle de formation et d’éducation. Mais l’école n’est pas qu’un lieu d’apprentissage, c’est également un lieu où on se fait des amis, où on peut renforcer la résilience des enfants et leur apporter de la normalité.

Or, quand on interroge les primo-arrivants, et ça se voit surtout chez les adolescents, on se rend compte que peu d’entre eux ont des amis belges, même s’ils sont en Belgique depuis plusieurs années. C’est extrêmement préoccupant : l’intégration des enfants migrants et réfugiés n’est pas favorisée à l’école. Au final, ces enfants restent entre eux.

Comment encourager l’inclusion alors 

Il faudrait réfléchir à un système qui permet d’intégrer rapidement les enfants migrants et réfugiés dans les classes ordinaires. Comme les enfants porteurs de handicap, ils pourraient par exemple assister aux cours avec les autres enfants, mais en bénéficiant d’un accompagnement supplémentaire. Et ce serait avantageux pour tous, car plusieurs heures par semaine, ils auraient deux enseignants.

L'institutrice aide un enfant réfugié.
Dans cette classe DASPA, l’institutrice est attentive aux besoins de chacun.
Photo: Agathe Decleire (CC BY NC ND)

Mais la Belgique n’est pas qu’une bonne élève en matière d’inclusion. Quel est son grand challenge ?

L’égalité des chances ! Et ce n’est pas que par rapport aux enfants migrants et réfugiés. La Belgique a un des pires taux d’égalité des chances dans l’enseignement parmi les pays développés. Concrètement, si un enfant n’est pas né dans le bon milieu, il a beau être très bon à l’école, il a peu de chances de s’en sortir. C’est extrêmement préoccupant : cela signifie que l’école ne joue pas son rôle de levier social.

Comment pouvez-vous expliquer de telles inégalités ?

Elles touchent l’enseignement de deux façons différentes. Tout d’abord, tous les établissements scolaires ne se valent pas. Quand on est dans une bonne école, on a de grandes chances de s’en sortir, mais quand on se retrouve dans une école « poubelle », c’est la catastrophe. Mais ça ne devrait pas être possible ! 

En plus, il y a des inégalités à l’intérieur des classes, entre les élèves. En effet, les enfants touchés par la pauvreté, y compris les migrants et réfugiés, sont, dès leur entrée en primaire, relégués vers les filières spécialisées, et seront renvoyés vers l’enseignement technique ou professionnel quand ils arriveront en secondaire. 

Notre éducation repose sur la méritocratie car beaucoup sont convaincus que si on favorise l’équité, on perdra en qualité. Pourtant, les pays qui ont réussi à cultiver le rôle d’ascenseur social de l’école ont des systèmes basés sur la qualité et l’équité. Toutes leurs écoles sont bonnes et ils considèrent qu’un enseignement est bon s’il est accessible pour les enfants en situation de vulnérabilité.

Quelles mesures pourraient prévenir l’accroissement de ces inégalités ?

Il est nécessaire de mettre en place des mesures structurelles qui vont changer le système de manière globale. Et à priori, les politiques proposées par le Pacte d’Excellence sont les bonnes. Maintenant, ces décisions auraient dues être prises il y a vingt ans. A côté de cela, l’autre défi concerne la formation des enseignants et la revalorisation de leur travail. Beaucoup de profs ne connaissent et ne comprennent pas la réalité des enfants précarisés. Ils sont donc incapables de les accompagner correctement. Or, tant qu’ils ne seront pas formés à ces réalités – on parle quand même d’un enfant sur trois en risque de pauvreté à Bruxelles, on courra au drame.

Cette interview vous a intéressé ? Lisez aussi notre reportage l’inclusion sur les bancs de l’école

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