Le temps d’une nuit

par

Nonna Jouannaud

Nonna Jouannaud

ADN 36, à Charleroi, est le premier abri de nuit exclusivement féminin de Wallonie. Douze lits y accueillent chaque soir des femmes seules, pour se laver, dormir en sécurité et parfois parler. Du repos, le temps d’une nuit.

[Pour protéger les femmes qui ont témoigné, tous les prénoms ont été modifiés.]

20h15. Une file de femmes attend patiemment. Fred s’avance vers la grille. À la vue de l’éducateur, les chariots se dirigent vers le portail ; les corps se rapprochent. « Mon petit Fred, comment vas-tu ? Trouve-moi une place ! », dit Céline, venue à l’improviste.

Collée au portail, une femme vêtue d’une longue doudoune rose fushia, les cheveux oranges, et le haut des yeux peint en bleu, pleure. Une autre se tient éloignée du reste du groupe, ses écouteurs enfoncés dans les oreilles. Fred demande le silence. Il va faire l’appel et, comme tous les soirs, il rappelle les règles. « Dans l’abri, il y a 12 lits. S’il y a des absentes à l’appel, celles qui ne se sont pas inscrites ce matin pourront entrer. Sinon, vous serez redirigées vers l’abri mixte, quelques rues plus loin. » « Christine, Nadine, Teresa, Charline… » Les prénoms défilent et résonnent devant l’entrée. Céline ne peut pas rentrer, l’abri est au complet.

Les bénéficiaires entrent une par une dans l’abri

ADN 36, c’est l’urgence. Le court terme. Un abri de nuit créé en octobre 2025 pour répondre au manque de prise en charge des femmes seules à la rue. Oubliées du système. Fantômes de l’espace public. Ici, l’impératif, c’est d’être en sécurité pour la nuit ; ensuite, on verra. Aucune condition d’accueil. Juste un coup de fil au CPAS le matin pour réserver un lit pour le soir. Et, s’il manque de place, c’est direction l’abri mixte. Ou ailleurs.

Fardeaux déposés

Les femmes traversent les unes après les autres un petit jardin avant d’entrer dans le sas de l’abri. Le sol est recouvert d’un lino gris anthracite. Des néons jaunes réchauffent la pièce encore en travaux. Chacune se dépêche de déposer ses affaires dans de larges boîtes noires. Elles ne gardent qu’un pyjama, les restes d’un repas ou juste leur sac à main. Enfin délestées du poids de leurs chariots, fardeaux silencieux de leur errance.

La doyenne attends la répartition des chambres

Appuyé contre un mur sur lequel est accroché un tableau blanc, Fred redemande le silence. Il faut répartir les chambres. Les visages se crispent. Le moment est toujours délicat. Certaines ronflent, d’autres se lèvent sans arrêt. Et il y a les conflits passés. « Moi je reste avec Charline », lance la doyenne de l’abri. « Moi je veux pas dormir avec Melissa, elle ronfle ! », réplique la femme à la doudoune fushia, anxieuse. Fred temporise : « On fait comme ça pour cette nuit. Si ça ne va pas, on changera demain. »

Une femme reste dehors. Elle fixe ses pieds. Perdue au milieu de toutes ces formalités, elle hésite. Fred s’approche : « Je ne t’ai jamais vue ici. Tu es inquiète ? Je te laisse seule un moment, mais je suis là si tu as besoin. »

Autour de la table

À gauche du sas, une porte métallique donne sur le bureau du travailleur. Les femmes se précipitent pour le traverser et accéder à la salle de vie. À l’entrée de la pièce, Fred branche un poste radio posé au sol, réglé à bas volume sur la première station qui ne grésille pas. Une grande table noire occupe presque tout l’espace déjà exigu, où il est difficile de passer sans se frôler. À droite, un évier, une étagère et un micro-ondes miment une cuisine. Les murs restent nus, à l’exception d’un sapin de Noël miniature oublié sur le rebord de la fenêtre.

Ce soir, il reste des lasagnes qu’une voisine a préparées la veille pour le centre. Certaines s’en réchauffent une part, d’autres mangent leur propre nourriture ou une soupe offerte par l’abri. Autour de la table, les fourchettes raclent les assiettes, le lait déborde des tasses. Après quelques minutes de grande agitation, le silence s’installe. Les échanges sont rares ; quelques mots s’échappent parfois, vite noyés par des gorgées de café. Le calme, enfin.

Sans détour par la cuisine, certaines femmes se glissent à la hâte dans leur lit. La journée a laissé sur leurs corps la trace du dehors. Quatre pièces, trois lits dans chaque. Simples, à barreaux noirs, alignés contre les murs. Sur les matelas, une couverture pliée, parfois une veste ou un sac posé au pied.

« On est toujours derrière notre cul, on est persécutés »

La femme qui pleurait devant la grille sanglote encore dans la cuisine en mangeant sa tartine. Elle s’appelle Christine et elle a perdu ses écouteurs. Entre ses mains, elle tient son téléphone et regarde, lasse, un clip de La Boum.

« J’ai mes chats, j’ai ma mère. Mais je veux être avec mon mec. » Onze ans ensemble, dont quatre à la rue. Sa priorité, c’est rester avec ses animaux : chiens, chats, cochons d’Inde, lapins. Une véritable animalerie qui a trouvé refuge chez sa mère, depuis que Christine n’a plus de logement. Alors, chaque matin, son compagnon vient la chercher devant l’abri et ils prennent le bus jusqu’à la maison maternelle. Parfois, le week-end, ils y dorment. Mais pas plus longtemps : « Maman en a marre, je laisse trop de brols chez elle. Et on ne fonctionne pas pareil. » Alors, le reste du temps, Christine revient ici. Elle a fait des demandes de logements, à plusieurs reprises. Mais les réponses négatives pleuvent. « Les propriétaires sont exigeants. On est toujours derrière notre cul, on est persécutés. » Il est 21h24, son mec l’appelle. Elle dit qu’elle s’ennuie. Il répond : « À demain. »

Christine, dans la salle vie de ADN 36

Selon Jérémy Wilmot, coordinateur du Relais Social de Charleroi, « le sans-abrisme, c’est avant tout une histoire d’isolement social. Avec un réseau solide, on trouve un toit en cas de coup dur, le temps de se relever. Vivre à la rue, c’est un processus qui épuise ce réseau, conjugué à un manque d’argent. »

Visages de la rue

Sur la table, quelques muffins éparpillés attendent d’être mangés. Une femme somnole à côté de son assiette. Les autres finissent leur repas. Les échanges restent discrets. Christine montre des photos de ses chats. Elle n’arrive pas à capter l’attention des autres bénéficiaires.

En finissant d’essuyer sa vaisselle, Teresa, la doyenne de 73 ans, glisse : « On est là en dépannage. Mais on ne va pas commencer à raconter sa vie, critiquer celles des autres. » Elle continue : « Certes, on peut faire des connaissances, mais il faut aussi gérer les crises. Il y en a ici qui sont très méchantes », continue-t‑elle, en regardant du coin de l’œil les femmes assises à la table. Ici, la collectivité est un défi quotidien. Partager l’espace n’a rien d’évident.

Chez les femmes, l’errance trouve souvent son origine dans la rupture avec un conjoint violent. Faute de ressources financières, elles se retrouvent sans logement propre.

À côté de Christine, Charline boit son café noyé de lait. Elle a l’air ailleurs. Elle n’a pas ouvert la bouche depuis qu’elle s’est assise à table. La douceur de son visage est effacée par son regard montrant une profonde inquiétude. Avant, elle vivait à Liège. C’est là qu’elle a rencontré le père de son premier fils, celui qui, dit-elle, la « combattait ». Après s’être enfuie avec ses trois enfants, elle reçoit une convocation du tribunal de famille : la garde lui est retirée, les enfants sont placés en foyer. Selon la coordinatrice de l’abri de nuit, Lavinie Lovo, « chez les femmes, l’errance trouve souvent son origine dans la rupture avec un conjoint violent. Faute de ressources financières, elles se retrouvent sans logement propre. »

Son avocat lui dit qu’un jour, elle pourra les récupérer. Mais pour l’instant, Charline le sait, la rue n’est pas un endroit pour eux. À Charleroi, elle n’a pas d’amies. « Je choisis la solitude pour mes enfants. Je ne veux pas rencontrer des gens qui pourraient m’éloigner d’eux. » Dans quelques jours, elle pourra les voir une heure ; juste le temps de reprendre son souffle avant de continuer.

Vivre ensemble, malgré tout

Dans son bureau, Fred est assis face à son ordinateur. La porte reste ouverte. Il garde toujours une oreille sur ce qu’il se passe dans la pièce d’à côté, tout en parcourant les rapports des nuits précédentes que lui ont laissé ses collègues. La moitié des nuits du mois, il les passe ici. « La nuit, les femmes sont chez elles », dit-il.

Fred en est conscient : « c’est étonnant que ce soit un homme qui s’occupe de la garde dans un abri pour femmes ». Et puis, il le sait : « la plupart des femmes qui passent la porte du 36 ont subi des violences de la part d’un homme. » Alors, ce sont elles qui viennent vers lui, jamais l’inverse. « On s’apprivoise mutuellement », glisse-t-il. Ici, la priorité, c’est la sécurité, au moins pour la nuit. Mais une fois à l’intérieur, le défi c’est aussi de faire cohabiter ces femmes, trouver l’équilibre dans le groupe.

De l’autre côté de l’abri, des voix s’élèvent brusquement. Un couple de femmes se dispute avec violence. L’une frappe dans le mur. Le choc résonne. Tout le monde sursaute. Christine recommence à sangloter. « Moi, j’aime pas la violence. »

Ce n’est pas parce qu’on est à la rue qu’on ne peut pas se faire belle.

Après plusieurs tasses de café au lait, Christine retrouve le calme. Elle contemple les bijoux sur ses doigts et ses poignets. Elle en est remplie. « Regarde cette bague, elle est en argent », lance-t-elle à une femme qui s’approche. « Tu as des tatouages ? Montre ! », renchérit Christine en désignant son avant-bras. La femme sourit, retrousse sa manche pour dévoiler un cœur rouge. « Ce n’est pas parce qu’on est à la rue qu’on ne peut pas se faire belle. » affirme Christine.

La conversation glisse avec une autre bénéficiaire, qui semble un peu perdue face aux aides disponibles à Charleroi. « Il y a un wash and care à une heure et demie d’ici, ils donnent des vêtements gratuits. On peut y aller ensemble jeudi si tu veux », propose Christine, timidement. La femme acquiesce.

Avant le silence

Après avoir avalé avec avidité des pâtes cuites au micro-ondes, Nadine sort fumer dans le jardin. D’habitude, elle se grille des entubées, mais elle a perdu sa machine. Alors elle tente difficilement de rouler sa cigarette. Malgré la fatigue, ses cheveux sont parfaitement lissés, plaqués au fer le matin, et ornés d’un bandeau rose. Elle s’assoit sur une chaise, en face du petit jardin. Une autre femme est à côté d’elle, mais elles ne se calculent pas.

Nadine connaît bien l’abri. Mais elle ne pensait pas y revenir avant un moment. « Je suis partie en cure. Je devais faire une post-cure à Bruxelles, mais il n’y a pas encore de places. Alors j’attends ici. » Selon le rapport global du dénombrement du sans-abrisme de 2025, à Charleroi, 31,8% des personnes sans abri sont concernées par une forme d’assuétude. Une dépendance qui rend d’autant plus difficile l’accès à un logement intermédiaire, où la consommation est interdite.

Ici je me sens en sécurité, parce qu’il n’y a que des femmes.

La femme semble pensive, anxieuse. « Je suis restée avec quelqu’un qui est en prison depuis plus d’un an. Il sort le 1er mai. C’est un pervers narcissique, on ne sait pas de quoi il est capable », explique-t-elle, en inhalant rapidement la fumée de sa cigarette. « Ici je me sens en sécurité, parce qu’il n’y a que des femmes. »

En sortant de sa douche, Christine demande à changer de chambre. « J’ai peur de ne pas dormir », grogne-t-elle. Le vrai ennemi ici, ce sont les ronflements. Une des bénéficiaires éclate de rire : « Tu vas pas fermer l’œil avec Melissa ! » Elle imite un ronflement de moteur, et ça part en cascade. « Et puis, Melissa, elle sent le Maroilles ! » éclate Christine. Des rires fusent. « Moi, je vais l’asperger avec mon déo ! » continue une des femmes.

Christine demande à Fred de changer de chambre

Il est presque 23 heures. Les voix montent, le calme craquelle. Fred passe la tête : « Mesdames, il est temps d’aller au lit. » C’est l’heure du couvre-feu. Christine, dernière debout, traîne les pieds vers sa chambre, sans grand espoir de sommeil. Fred débranche la radio. Les couverts sèchent sur l’égouttoir, les cafetières sont vides. L’abri se tait.

« Pour exister, il faut déranger »

La nuit. Seule la lumière du bureau reste allumée. Elle perce l’obscurité, pour éviter les naufrages. Cette pièce devient refuge pour quelques confidences, où l’on vient chercher écoute et réconfort quand le sommeil se fait attendre.

C’est en ouvrant des places spécifiques pour les femmes qu’on a réellement réalisé leur présence.

« Je leur répète sans cesse : “Pour exister, il faut déranger” », lance Fred. Et pour cause. Les femmes à la rue sont des fantômes, évanescentes dans l’espace public comme aux yeux des services. « C’est en ouvrant des places spécifiques pour elles qu’on a réellement réalisé leur présence. Le regard sur le sans-abrisme au féminin part de zéro », explique Jérémy Wilmot. Ici, ces femmes reprennent une forme. Cet abri les rend un peu plus visibles, dans toute leur diversité. « ADN 36 révèle des profils plus variés qu’on ne pourrait l’imaginer ; pas seulement des femmes toxicomanes avec un long parcours de rue », poursuit le coordinateur du Relais Social.

Mais, au fil des ans, la fonction originelle des abris s’est érodée. Initialement créés comme solution d’urgence temporaire, l’abri devient un espace durable dans le provisoire. En fonction de la place, les bénéficiaires peuvent rester plusieurs jours dans le refuge. Face à la crise du logement et sans solutions adaptées pour elles, Christine, Nadine et d’autres stagnent à la case départ. À Charleroi, le nombre de sans-abri est comparable à celui des autres villes. En revanche, la part de sans-abris de longue durée y est beaucoup plus importante. Et plus on reste dans la rue, plus il devient difficile d’en sortir. « De nombreuses femmes sont là depuis l’ouverture », souffle Fred.

La fin du répit

6h. Dehors, la nuit pèse encore, la lumière du bureau est toujours éclairée. La bouilloire siffle. Le café est prêt sur la table à manger. Des pas timides se dirigent vers les douches. Fred a dormi par bribes dans un fauteuil molletonné au coin de la pièce. « Il est pas si mal, je le piquerais bien pour chez moi ! », rigole-t-il, l’œil fatigué. Sur son bureau, il est prêt à démarrer la journée, ou plutôt à terminer la sienne. Il regarde à sa montre : « 6h30, elles ont encore le temps de dormir un peu. »

Teresa passe une tête dans l’entrebâillement de la porte pour saluer Fred. Dejà habillée d’un pull en coton blanc et de chaussures à paillettes, la doyenne de l’abri gagne tranquillement la cuisine. Elle émerge dans le calme, savoure sa tasse de lait et profite du répit. Il y a quelques mois, son propriétaire l’a exclue brutalement ; en plein hiver. Teresa a contacté les syndicats, mais selon elle, ils n’ont « pas osé se mettre contre les propriétaires ». Elle a tout essayé. « J’ai même écrit au roi Philippe. » Ici, elle se sent en décalage. « Des femmes m’ont engueulée parce que je n’ai pas ma place ici à mon âge », souffle-t-elle. Alors, elle attend. La journée, à la bibliothèque ; le soir, à l’abri.

« Bonjour mesdames, il est 7h ! » La voix douce de Fred veut atténuer la dureté du réveil. Christine se dirige, le pas lourd et les paupières encore semi‑closes, vers le thermos de café. Les ronflements tant redoutés l’ont privée de repos.

Il faut plier bagage avant 8h. Alors un silence inédit s’installe. Non pas celui du calme, mais de l’anxiété. De retourner dehors. Trouver refuge. Être confrontée à la solitude. À la longueur du temps d’un jour qui ressemble trop aux précédents. 

Christine part de l’abri, les bras chargés de ses chariots

L’entrée se remplit des dernières réveillées, les yeux encore gonflés du réveil. Chacune récupère son fardeau. Enfile son manteau. Christine range sa trousse de toilette dans son premier chariot, sa robe de chambre dans l’autre. Fred les salue une par une : « Bonne journée, prends soin de toi ! Et souviens-toi : pour exister, il faut déranger. »

8h05. Tout le monde est dehors. Dans le sas, les bottes fourrées de Nadine traînent derrière une valise oubliée. Les lits sont vides, mais quelques pyjamas sommeillent encore sous les couettes, planqués. Un chez-soi furtif, mais pourtant sien.

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