Le temps d’un repas 

   

par

Photos: Samuel De Pryck

   

Photos: Samuel De Pryck

À la résidence Rinsdelle, le dîner représente bien plus qu’un simple moment de nutrition. Chaque midi, la maison de repos située à Etterbeek​​ s’anime autour du restaurant. Pour beaucoup, il s’agit d’un rendez-vous attendu, un moment de convivialité propre à chacun où la solitude s’interrompt. Le temps d’un repas, la vie collective bat son plein.  

En cuisine, Guida et Mouaad, tous deux seconds de cuisine, s’affairent à leurs tâches. L’atmosphère est plutôt taiseuse, le duo travaille avec application. La première réalise un dessert pour le repas du lendemain. Le deuxième confectionne des rochers pour le goûter.  

La seconde chantonne en lavant la vaisselle. «  Ça fait 26 ans que je travaille, j’ai commencé à la plonge puis je suis devenue commis de cuisine et maintenant seconde  », raconte-t-elle fièrement en préparant les assiettes pour le dessert.  

 » Les plats mijotés, on les prépare la veille et ma collègue a commencé le repas du soir dès 6h  », explique le cuisinier. Ça fait 15 ans qu’il travaille pour le groupe Emeis au service des pensionnaires de la maison de retraite. «  On reçoit toujours de la reconnaissance, c’est top. Mais quand ce n’est pas bon, ils ​n’hésitent pas à la dire « , confie le cuisinier avec amusement avant de conclure : «  Il y en a qui ne sortent pas de leur chambre ​​C’est pour ça qu’on fait tout pour qu’ils soient satisfaits.  »   

À l’étage du restaurant La Marjolaine, Mme Rivière fait ses mots croisés tout en écoutant la radio qui diffuse des anciens tubes de la chanson française. «  C’est moi qui plie les serviettes et les bavoirs pour le repas, j’aime bien faire ça  », révèle-t-elle depuis son fauteuil. Elle me livre ensuite : «  Le repas de midi, c’est un moment convivial. Je peux discuter avec mes copains et copines, c’est chouette.  »  

Soupe populaire 

Une partie des résidents arrive en autonomie à la marjolaine, l’autre est amenée petit à petit par le personnel soignant. Les cuisiniers arrivent dans le même temps avec des chariots contenant le repas. Ils s’installent dans une petite pièce communicante pour faire le dressage.  

Le silence, témoin d’une ambiance plutôt timide, disparaît avec l’arrivée de la soupe aux tomates au profit de discussions et de bruits de couverts. Anne-Marie, habillée d’un gilet vert, attend impatiemment son tour. Elle enfile avec délicatesse un grand bavoir bleu et pose une serviette sur ses genoux. De sa table, qui se trouve au fond du réfectoire, elle fait signe de venir au cuisinier. «  Encore !  »,​ ​​clame​​​​​​-t-elle alors qu’on lui remplit son assiette. La résidente entame avec appétit sa soupe débordante de générosité tout en observant, entre chaque cuillerée, les autres tables.  

«  La soupe est délicieuse « , disent Sylvianne et Véronique​​ en finissant leur assiette. La première ajoute ensuite ​: ​ » Tout est toujours bon ici sauf peut-être les frites. Elles sont souvent toutes ‘flouches’ alors qu’elles devraient être moelleuses à l’intérieur et croquantes à l’extérieur.  » 

L’entrée terminée, le cliquetis des couverts cessent et les discussions prennent de l’ampleur en attendant le service du plat principal. 

Les saveurs du cru 

Le veau marengo arrive à la table de Gabriel alors qu’il discute avec Anita. Notamment de ses préférences culinaires. Il n’est pas ravi du menu : ​ » Je n’aime pas trop ça, il y a trop de poivrons. Parfois, il y a de la lasagne, c’est bien meilleur.  »​ Sa voisine s’en amuse : «  Moi, je mange tout.  » Comme pour se justifier, elle évoque la guerre et son enfance. «  Je mangeais même des fourmis.  » L’anecdote fait rire Mme Nicaise qui, voyant que sa voisine ne réagit pas, ajoute : «  Elle est sourde comme un pot, elle ne comprend rien.  » Ambiance à table.  

Parfois, les échanges sont plus rudes : «  Ta gueule, connasse  », lance Michelle à Maggy, atteinte de la maladie d’Alzheimer, qui fait trop de bruit à son goût, mais aussi au goût des autres pensionnaires. C’est qu’à table, tout est une question de cohabitation, et pas seulement au niveau du menu. «  Les gens sont bruyants ici et je ne supporte pas ça  », raconte Michelle. 

Pourtant, la dame ne raterait pour rien au monde ce moment  » convivial  ». Émile, son compagnon de table, ajoute d’un ton sérieux : «  Ça permet de se changer les idées et de discuter d’autre chose… Mais ça dépend des personnes que tu as devant toi, évidemment.  » D’ailleurs, à table, ils ne sont que deux pour quatre couverts, la raison étant que Michelle qui se présente comme une forte tête, s’est disputée avec une autre résidente, Jacqueline. Depuis, celle-ci a décidé de manger seule.  

Attablée seule, Mme Maffiotti scrute les faits et gestes de chacun tout en buvant sa Maes 0%. Elle paraît sur ses gardes, d’après ses dires, elle aurait été attaquée ce matin par deux femmes armées d’un couteau. Lorsqu’elle raconte cela à une aide-soignante, celle-ci acquiesce simplement. «  Je suis seule parce qu’on me donne cette table, mais j’aime voir du monde  », dit la supposée victime en restant concentrée sur ce qui l’entoure.   

On retrouve à la table d’à côté, séparées par une colonne, Sylvianne et Véronique qui bavardent en terminant leur repas : «  C’était pénible de toujours manger en chambre pendant le Covid. Regarder la télé quand tu manges, c’est bien, mais si on lui dit quelque chose​,​ elle ne​ te​ répond pas​, la TV !​  », raconte la première.  » Nous sommes des êtres sociaux, on aime communiquer et se voir, c’est important  », complète la seconde.  

Les assiettes vidées laissent place à la dernière étape, le dessert. 

Quand y en a plus, y en a encore 

Alors que les pommes au four se font servir, Anne-Marie, qui prend son temps pour bien observer toute la salle entre chaque bouchée, entame à peine son plat.  

«  Le repas n’est pas mal, mais je mange mieux chez ma sœur  », déclare Jean, tout en mangeant son dessert avec enthousiasme. Il a l’habitude de sortir au café après son repas où il y rencontre une jeune femme devenue son amie. Vu qu’il en a encore la capacité, le brave homme va, de temps à autre, faire des petites courses à la supérette du coin pour certains résidents.   

On entend des rires à la table d’à côt​é : il​​​ s’agit de Mme Rivière et de ses copines. ​«  C’est bien, elles ne sont pas trop grandes  », dit-elle avec satisfaction. Elle propose généreusement à l’une de ses amies, qui a déjà terminé sa pomme chaude, de manger la moitié de la sienne «  Allez ! Tu as envie, prends !  »  

Le repas touchant à sa fin, ​​L​​​a ​​Marjolaine​​​​​​ commence à se vider. Les aides-soignants raccompagnent les résidents en chaise à leur chambre, Guida vient débarrasser les tables et les techniciens de surface viennent nettoyer le sol. 

«  Oh non ! Vous n’allez pas me l’enlever « , implore Mme Nicaise lorsqu’un aide-soignant vient chercher Anita. La présence de l’une semble apaiser l’autre et inversement. Tout sourire, il leur laisse un instant et va chercher un autre résident.  

Jacqueline, l’autre caractère bien trempé de la salle, va parler aux deux canaris en cage, qui sifflent depuis une bonne partie du repas. «  Vous​,​ vous êtes gentils au moins « , leur dit-elle. En sortant, elle passe devant Michelle, qui attend ses courses :  » T’as ​​​​​​​​​​​​grossi toi, non ?  »  

Ces instants, futiles en apparence, révèlent que le repas en salle est plus qu’un moment pour se nourrir. Chaque mot, regard ou geste entretient un lien social qui fait vivre la communauté du Rinsdelle.  

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