Le "sumud" à Gaza : la résilience parmi les décombres

À Gaza, le sumud incarne la capacité des Palestinien·nes à tenir face à un avenir toujours incertain.

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CC BY-NC 4.0.

À Gaza, le sumud incarne la capacité des Palestinien·nes à tenir face à un avenir toujours incertain.

CC BY-NC 4.0.

Le 17 novembre 2025, le Conseil de sécurité de l’ONU adoptait le plan de paix de Trump visant à mettre fin à la guerre à Gaza. Ce plan autorise la création d’une force internationale chargée de stabiliser l’enclave. “Une étape importante dans la consolidation du cessez-le-feu dans l’enclave palestinienne ravagée par deux ans de guerre” décrit António Guterres, secrétaire général de l’ONU. 

Si ce texte a ravivé l’espoir d’une sortie progressive du conflit, la situation à Gaza demeure profondément instable : les violations du cessez-le-feu, les frappes qui se poursuivent et le lourd bilan humain le rappellent. Une paix en apparence, sur fond de violences persistantes et d’un futur palestinien toujours incertain.

Pourtant, au cœur des ruines et de l’instabilité, certains Palestiniens disent que c’est avec le sumud, cette culture de la résilience, qu’ils parviennent à survivre et à exister lorsque tout semble vouloir les effacer.

Une résistance au quotidien

“Le sumud, c’est un terme, en arabe, qui signifie «tenir bon». C’est la résilience, le courage, en dépit de toutes les difficultés”. explique Bichara Khader, professeur émérite à l’UCLouvain et fondateur du GERMAC.

Le mot a pris une importante résonance dans les années 1960-1970, après la guerre des Six jours, mais la réalité qu’il décrit est bien plus ancienne. Depuis le Mandat britannique et la Nakba de 1948, la « tenue » sur la terre est devenue un réflexe collectif. 

“Le sumud fait référence à cette capacité des Palestinien·nes à vivre malgré toutes les contraintes que pose la colonisation, l’occupation, la répression” explique Elena Aoun professeure de relations internationales à l’UCLouvain et spécialiste du Moyen-Orient.

Le sumud ne ressemble en rien aux formes habituelles de résistance. Pas de slogans, pas de grands gestes : seulement la volonté de maintenir un quotidien dans ce contexte tragique. À Gaza, il prend la forme d’actes quotidiens, mais déterminants : ouvrir une boutique détruite par une frappe, replanter un olivier arraché, envoyer ses enfants dans les écoles improvisés. Comme le résume Elena Aoun, « le sumud, c’est de pouvoir, malgré tout, continuer à faire société, à faire famille, à être solidaire ».

« Le sumud fait référence à cette capacité des Palestinien·nes à vivre malgré toutes les contraintes que pose la colonisation, l’occupation, la répression”

Elena Aoun

Dans les conditions actuelles, le sumud bascule aujourd’hui dans « une simple survie ». “Ne pas renoncer à manger, faire des kilomètres pour obtenir de l’eau à boire, pour se nettoyer, pour langer son enfant. – Dans ces conditions, continuer à se lever le matin est une forme de sumud – Chaque dimension de vie est du sumud, c’est faire tous ces arbitrages”, affirme-t-elle.  

L’éducation qui s’improvise, une forme de sumud 

À Gaza, 97 % des écoles et universités sont détruites ou endommagées. La résilience prend parfois la forme d’un simple retour à l’école. « On observe de la résilience à travers ce qu’on essaie d’offrir aux enfants, notamment en matière d’éducation” note Elena Aoun. « Avec l’aide de l’UNICEF, on réouvre des classes temporaires, parfois dans une cour ou sous une tente, là où les écoles sont détruites ou occupées par des réfugiés. Envoyer ses enfants à l’école, prendre soin de leur avenir grâce à l’enseignement, c’est une forme de résilience.« 

Des dizaines de milliers d’enfants continuent ainsi d’apprendre, soutenus par des générations plus âgées qui tentent de maintenir un élan d’espoir. 

Ces classes improvisées symbolisent la force du sumud, mais elles rappellent aussi qu’il ne suffit pas. Près de 550 000 enfants n’ont toujours pas accès à l’éducation. La résilience ne remplace pas des infrastructures et les droits fondamentaux.

Les limites du sumud

Elena Aoun met en garde contre la tentation, très présente dans les discours internationaux, d’admirer la résilience palestinienne pour mieux s’en décharger. « Ce n’est pas parce que les Palestiniens sont résilients qu’il faut les laisser endurer ce qu’ils endurent. On a parfois cette admiration pour leur capacité à tenir, mais c’est pour se donner bonne conscience. » 

En d’autres termes, le sumud ne peut pas servir d’alibi politique. La résilience palestinienne est réelle, puissante, mais elle ne doit pas masquer l’urgence humanitaire et politique. 

C’est important qu’on ait conscience de notre responsabilité à leur égard, nous sommes en situation de non-assistance à des populations en danger “ renchérit la professeure. 

Ce n’est pas parce que les Palestinien·nes sont résilient·es qu’il faut les laisser endurer ce qu’ils endurent.”

Elena Aoun

Ce rappel résonne avec l’état de Gaza aujourd’hui. La population, souligne-t-elle, est « au bout de tout ce qui peut se vivre en termes d’expérience de violences subies ». Au 25 novembre 2025, le bilan humain à Gaza atteint 69 775 morts palestiniens, selon les chiffres officiels du Ministère de la Santé de Gaza, relayé par la World Health Organization. Ajoutons à cela que 83 % des infrastructures de la bande de Gaza ont été détruites ou endommagées, d’après l’UNOSAT

Face à cette réalité, la chercheuse française Stéphanie Latte Abdallah mobilise le terme de «futuricide» pour désigner les actions qui visent délibérément à anéantir toute possibilité d’avenir. Bichara Khader en résume les conséquences : “le futuricide c’est faire en sorte que les gens désespèrent, se disent qu’il n’y a pas de futur”. Créer du futur, insiste-t-il, “c’est créer de l’espoir”.

Le sumud incarne cet espoir, de plus en plus fragilisé à mesure qu’il coexiste avec l’effondrement. Dès lors, la question centrale n’est plus : « Les Palestinien·nes sont-ils résilients ? » mais  « Comment reconstruire les conditions pour que l’espoir devienne à nouveau possible ? »

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