Le sort des enfants métis des colonies belges

Il aura fallu attendre près de 60 ans pour que la parole des métis des colonies belges se libère. 60 ans pour que la Belgique entame un processus de reconnaissance envers ces enfants arrachés à leurs mères africaines avant d'être envoyés en Belgique.

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Photos et entretien : Marie-Eugène Cifende

Il aura fallu attendre près de 60 ans pour que la parole des métis des colonies belges se libère. 60 ans pour que la Belgique entame un processus de reconnaissance envers ces enfants arrachés à leurs mères africaines avant d’être envoyés en Belgique.

Photos et entretien : Marie-Eugène Cifende

François Milliex a 14 ans lorsque avec d’autres « mulâtres », il découvre la Belgique pour la première fois. Aujourd’hui, il est le président de l’association des métis de Belgique à l’origine des excuses officielles émises par le gouvernement et de la résolution Métis qui leur donne accès à leurs archives. Pour Mammouth media, il revient sur son parcours, depuis les rues du Burundi où il a grandi jusqu’à celles de Bruxelles.  

Dans quel genre de famille êtes-vous né ?

Je suis né à Bukavu au Congo d’un papa français. Ma maman était rwandaise et quand je suis né, elle devait n’avoir que 16 ans. On est une fratrie de 7 enfants connus. Nous, on a eu la chance d’avoir été gardés à la maison. Chaque métis a une histoire différente, mais 85 % n’ont pas été reconnus par leurs géniteurs blancs. 

Jusque quel âge avez-vous vécu avec votre famille ? 

La politique coloniale était de prendre les enfants métis à partir de deux ans. À l’âge de six ans, mon père a voulu nous inscrire à l’institut Saint-Jean, une école primaire belge. La mère supérieure a répondu qu’elle n’acceptait ni les noirs, ni les mulâtres et qu’il y avait une école réservée aux mulâtres à Save. Finalement, mon père a été contraint de nous y inscrire. 

Comment était justifiée cette ségrégation ?

L’état colonial avait une vision simple : il y avait les « civilisés », les blancs, et il y avait les noirs, vus comme des « sauvages ». Et puis, il y a eu les métis. Il ne fallait pas se mélanger à eux, mais il ne fallait pas non plus laisser ces enfants avec du sang blanc se mélanger à des « nègres » et « retourner à la sauvagerie ». D’où les internats de métis.

Comment l’état s’organisait pour prendre ces enfants ? 

Ça se savait quand il y avait un enfant métis dans le village. L’administrateur de territoire envoyait la police rechercher l’enfant. Il y a eu des femmes qui ont caché leurs enfants, mais on faisait venir les forces publiques. Il y a eu d’autres stratagèmes pour éloigner les mamans. Souvent, au bout de 2-3 ans dans les colonies, les épouses belges de ces hommes mariés en Belgique arrivaient. Il fallait éjecter la femme indigène. Certains arrivaient à les chasser, d’autres les accusaient de vol pour les renvoyer. Quand elles revenaient sur les lieux, les enfants n’étaient plus là. 

Comment s’organisait la vie dans ces internats ? 

Les trois quart des métis sont passés par ces institutions. Quand on est arrivé, on s’est rendu compte que les métis ne parlaient presque pas le français mais le kinyarwanda, kirundi ou swahili. C’était un internat de bonnes sœurs, avec la messe obligatoire tous les matins. Nous, on appelait ça « orphelinat » parce qu’on avait plus le droit de voir nos parents.  Les nonnettes nous mettaient à genoux et nous donnaient la fessé avec des morceaux de fil de fer et des orties.

Et qu’est-ce qu’on disait aux enfants ? 

Que leurs mamans les avaient abandonnés ou qu’elles étaient décédées.

C’est avec son frère jumeau ( sur la photo de gauche) qu’il sera placé à Save, l’un des plus importants internats catholiques regroupant les métis du Rwanda, du Burundi et de l’est de la République Démocratique du Congo.

Début des années 60, les actuelles République Démocratique du Congo, Rwanda et Burundi obtiennent leurs indépendances. Qu’est-ce que cela signifie pour les métis ? 

Avec les indépendances, des émeutes assez sévères ont commencé. Les nonnettes ont pris peur pour les métis et ont réussi à faire croire à l’État belge qu’ils étaient en danger s’ils restaient en Afrique. Le gouvernement a organisé une évacuation. Ils ont fait signer des documents à des mamans qui ne parlaient que rarement français et ne comprenaient pas ce qu’elles signaient.            

Dans quel état d’esprit étiez-vous ? 

Comme beaucoup de métis quand on nous a annoncé qu’on allait parti, on n’imaginait pas qu’on ne reviendrait plus. On pensait partir pour continuer nos études. Ça nous excitait. L’Europe, c’était les calendriers avec les belles images de la Suisse sous la neige. On n’avait aucune notion du froid lorsqu’on a débarqué à Melsbroek en décembre à 5h du matin avec une chemise, un petit pull, un short. Les filles avaient une petite mallette avec une poupée ou un ourson. Le voyage était pénible. Il y avait énormément d’enfants qui pleuraient et appelaient leurs mamans.

Comment s’organisait l’accueil en Belgique ? 

À l’aéroport, il y avait les familles belges qui avaient adopté des enfants (qui n’étaient même pas orphelins !) et les personnes qui dirigeaient les homes. Une dame est venue nous chercher et a séparé notre fratrie en deux. On nous a emmenés dans le home de l’abbé Froidure avec des enfants délinquants.

À votre arrivée, quelle était votre nationalité ? 

Pour le voyage, on reçoit un passeport belge. Un an après, un ministre de l’Intérieur demande aux bourgmestres de nous la retirer. Du jour au lendemain, on est apatride. Sur ma carte, il était écrit : Apatride, ressortissant du Ruanda, signe particulier : Mulâtre. Mais avec ça, tu ne sortais pas de la Belgique. Il fallait racheter sa nationalité pour l’équivalent d’un mois de salaire de l’époque.

Comment la vie reprend-elle son cours après ça ? 

Tout dépend des enfants. Il y’en a qui ont fini par accepter qu’ils étaient orphelins. Et ceux, comme Évariste, qui ont trainé de home en home car ils étaient assez caractériels du fait de leur mal-être. Déjà en Afrique, il avait réussi à s’évader pour aller rechercher sa mère dans les rues de Bujumbura. En Belgique, il est placé dans un home en Flandre sans connaitre un mot de néerlandais. On le pousse vers des études qu’il n’a pas envie de faire. Il n’est pas aidé, pas adopté ; il est seul. À un moment, il tombe dans la délinquance et se retrouve à la rue. Pour les filles, c’était pire. Il y avait des histoires d’attouchements et de violences. 

Grâce à l’ouverture des archives stockées au musée de Tervuren, il retrouve, entre autres, les lettres écrites à sa mère, ouvertes mais jamais transmises.

Comment avez-vous fini par vous organiser en association ?

Personne ne parlait de son passé. L’idée était de se fondre dans la population. C’est parce que les petits enfants ont commencé à poser des questions que les recherches ont commencé. C’est comme ça qu’en 2015, on a créé l’association des métis de Belgique.

Pensez-vous que la reconnaissance de la ségrégation des métis est un pas vers une plus grande reconnaissance du passé colonial ? 

Non. La Belgique a encore beaucoup à reconnaitre de son passé colonial. Une commission avait été mise en place, mais elle a fini en fiasco total. Les partis de gauche réclamant des excuses là où les partis de droite ne veulent exprimer que des regrets. C’est aussi une question d’argent. Ils craignent les compensations et les réparations qui pourraient suivre.

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