En Europe et aux États-Unis, les Big Tech doivent répondre de leur algorithmes qui rendent les jeunes accro
Photo: Berke Citak – Unsplash
Un procès inédit s’ouvre aux États-Unis : les maisons-mères d’Instagram et de Youtube sont poursuivies par une jeune femme qui les accuse d’avoir conçu leurs applications pour favoriser l’addiction. Le procès pose la question des façons de réglementer les algorithmes de recommandations personnalisées.
Vous avez déjà eu l’impression d’être addict à votre téléphone portable, de scroller durant des heures devant Instagram ou TikTok ? C’est le cas de beaucoup de monde et notamment de K. G. M., une américaine de 19 ans, identifiée selon ses initiales. Elle est l’une des plaignantes des litiges de masse qui pèsent sur les géants de la tech. Ceux-ci sont visés par plusieurs procédures leur reprochant d’avoir sciemment conçu leurs algorithmes pour prolonger au maximum le temps passé sur l’appli et favoriser de l’addiction des plus jeunes utilisateurs. Les conséquences peuvent être graves : inconfort psychologique extrême, dépression, mutilation et même, parfois, suicide.
Un procès inédit
Le procès sera suivi de près en Europe et aux États-Unis, et notamment le témoignage du CEO de Meta, Mark Zuckerberg, attendu à la barre dans les semaines à venir. L’enjeu ? L’avenir des algorithmes, mais aussi la responsabilité des entreprises qui les construisent. Avant même que le procès n’ai commencé, Snapchat et TikTok ont décidé de conclure des arrangements, qui resteront confidentiels.
Les compagnies américaines de la tech cultivent le secret et refusent de partager les « ingrédients » des algorithmes qui orientent les contenus apparaissant sur les fils d’actualité. Ce manque de transparence leur est souvent reproché au niveau européen, et il commence à leur être également reproché au sein de leur propre pays. Le caractère addictif des contenus proposé est dénoncé, en particulier quand il s’agit des mineurs.
Jusqu’à présent, les plateformes de réseaux sociaux ont pu éviter les poursuites grâce à une disposition commode du Communications Decency Act (CDA), une législation votée à l’origine pour réglementer le contenu pornographique sur internet. Dans sa section 230, le CDA dispose que les éditeurs de télécommunications ne sont pas responsables de ce qu’il se passe sur leurs plateformes. Les entreprises brandissent ce bouclier dès qu’elles sont accusés de ne pas suffisamment réguler leurs algorithmes.
Le Children’s Online Privacy Protection Act (COPPA) est une autre loi fédérale qui pourrait s’appliquer. Adoptée à la fin des années 1990, elle vise à protéger les enfants sur internet, en interdisant les pratiques trompeuses ou déloyales liées à collecte, l’utilisation et la divulgation des données des mineurs. Cette loi a été amendée en 2025, pour tenir compte des progrès technologiques des dernières années (surtout en ce qui concerne les données biométriques, l’utilisation des téléphones mobiles et la sécurité des données). Selon Damien Van Achter, journaliste et consultant spécialisé dans les médias et la technologie, le COPPA est « un des derniers garde-fous aux Etats-Unis » face à la toute-puissance des plateformes.
Bras de fer entre la Silicon Valley et le vieux Continent
« Aux Etats-Unis, la mentalité est différente de chez nous : toute chose est autorisée jusqu’à ce qu’elle soit jugée interdite », estime Damien Van Achter. « Alors que l’Europe, quant à elle, légifère au préalable. C’est une différence de mentalité qui retient les Big Tech à s’y implanter : trop de règlementations à leur goût, pas assez de liberté. Dans ce cas-ci, malgré les actions et condamnations en Europe, les Big Tech ne sont pas prêtes à changer leur façon de faire. Ils préfèrent payer des amendes à plusieurs millions que de changer les ingrédients de leurs algorithmes (qui influencent) le temps que les gens passent sur l’application, l’émotion et le scroll ».
Alors que l’Europe essaie de réguler les entreprises de la Silicon Valley, celles-ci tentent un bras de fer, parfois avec succès. En septembre dernier, par exemple, Meta a obtenu en justice la suspension de taxes imposées par la Commission européenne.
Il est trop facile pour les enfants de contourner l’interdiction d’âge. Cette action a pour but de mettre fin à la conduite qui est préjudiciable à un grand nombre d’individus
Me R. Ambrosio
Les tribunaux européens seront aussi appelés à juger d’affaires similaires au procès qui s’ouvre aux Etats-Unis. En Italie, une plainte introduite contre Meta, Youtube et TikTok sera examinée à partir de la semaine prochaine devant la chambre du commerce de Milan. Défendues par le cabinet d’avocats Ambrosio & Commodo, des familles feront valoir leur statut de victimes de dépendance aux réseaux. En collaboration avec il Movimento Italiano Genitori (MOIGE), l’équivalent de la ligue des familles italiennes, les plaignants demandent que les plateformes renforcent les dispositifs de vérifications de l’âge pour les utilisateurs de moins de 14 ans.
« Il est trop facile pour les enfants de contourner l’interdiction d’âge. Cette action a pour but de mettre fin à la conduite qui est préjudiciable à un grand nombre d’individus », explique Me Renato Ambrosio, dans un communiqué adressé à Reuters.
Les familles demandent aussi que les réseaux sociaux soient contraints de supprimer les algorithmes jugés manipulateurs et de communiquer les effets néfastes d’une utilisation excessive. L’action collective est ouverte à tous les parents d’enfants ayant subis des préjudices liés aux réseaux sociaux.
En France, le même type de plainte a été déposée par sept familles, réunies dans le collectif Algos Victima, dans un recours au tribunal de Créteil. Elles dénoncent la dégradation de l’état mental et de la santé physique de leurs enfants. Deux victimes ont mis fin à leurs jours.
Le collectif Algos Victima est une cellule d’aide à l’accompagnement juridique et judiciaire des victimes des algorithmes. Il veut mettre en lumière les responsabilités des plateformes dans plusieurs domaines : la conception et le système des applications, les informations insuffisantes sur les risques et la défaillance de la modération.
Issues incertaines
Les procès qui s’ouvrent en Europe et aux Etats-Unis permettront-ils de limiter le pouvoir addictif des plateformes numériques ? Rien n’est moins sûr, mais les batailles juridiques ne font que commencer. « Même si les entreprises de médias sociaux triomphent de ce procès, elles seront toujours confrontées à une bataille difficile dans un environnement juridique défavorable », estime Éric Goldman, professeur à la Faculté de droit de l’Université de Santa Clara, interrogé par PBS News.
La sélection du jury pour le procès de K.M.G. débutera mardi 10 février à Los Angeles. Cette affaire pourrait déterminer la manière d’examiner d’autres plaintes. La question est de savoir si les entreprises technologiques pourront continuer de s’exonérer de toute responsabilité concernant les contenus publiés sur leurs plateformes.

