« Le futur m’effraie car cette coupe dans la culture n’est que le début. »

Face aux baisses de subsides culturels annoncées par le ministre flamand de la Culture Jan Jambon, Peter Van Rompaey, directeur de Muziekpublique, appelle à la solidarité du monde culturel.

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Photo : Julie Delvigne (CC BY NC ND)

Face aux baisses de subsides culturels annoncées par le ministre flamand de la Culture Jan Jambon, Peter Van Rompaey, directeur de Muziekpublique, appelle à la solidarité du monde culturel.

Photo : Julie Delvigne (CC BY NC ND)

Grâce aux subsides, combien recevez-vous d’argent par an ?

Les subsides de la Communauté flamande représentent quasiment la moitié de nos subsides. En 2018, nous avons reçu 164.200 euros de leur part. La plupart des autres subsides viennent de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Les subsides représentent 40 % de notre budget total. Au total, Muziekpublique reçoit quasi 400.000 euros de subsides mais la grande majorité de cet argent est utilisé pour payer les salaires. Nous ne pouvons malheureusement pas organiser d’activités sans personnel.

Que va représenter pour vous cette baisse de subsides de 6% ?

Ce n’est pas énorme mais ça représente quand même plus ou moins 10.000 euros. Muziekpublique est divisée en trois types d’activités : les concerts, notre académie de danse et de musique et notre label. Pour l’instant, nous éprouvons déjà de grandes difficultés avec notre académie. En effet, nous sommes obligés de demander aux élèves une cotisation élevée alors que nous rémunérons plus faiblement les professeurs que dans les académies traditionnelles. C’est honteux car notre public ne vient pas d’un milieu particulièrement aisé. Ces 10.000 euros en moins vont rendre la situation encore plus compliquée.

Comment percevez-vous cette coupe de subsides décidée par le Ministre flamand de la Culture, Jan Jambon ?

En Flandre, nous sentons que la volonté des politiques est de soutenir les grandes structures. Les débutants et petits artistes sont délaissés et ce sont ceux-là qui vont avoir le plus de mal à survivre suite à cette coupe. Ce ne sont pas les artistes qui jouent dans les philharmoniques qui souffriront de ces problèmes car ils ont un salaire fixe. Chez Muziekpublique, nous ressentons fortement cette problématique. Nous travaillons avec de nombreux artistes doués qui pensent à devenir taximen tellement la situation devient intenable. Le secteur culturel est l’un des secteurs à souffrir le plus de burn-out. Nous essayons de contrer cette conséquence mais cette nouvelle mesure risque d’empirer la situation. Nous allons devoir annoncer aux artistes qu’ils auront une rémunération plus faible et c’est très dur moralement. Beaucoup de gens pensent souvent que les artistes ont la belle vie mais pas du tout. Ils survivent.

Qu’est-ce que cette politique implique concrètement ?

En Flandre, la tendance consiste à favoriser les artistes qui correspondent à la culture flamande et la plupart de l’argent est donné aux grandes structures. Ils investissent moins dans l’art multiculturel ou expérimental et plus dans l’héritage culturel flamand : les Rubens et les Van Eyck. Certains politiciens prétendent qu’il n’y a pas assez de beauté dans l’art. Ce sont des concepts arriérés qu’on a connus par le passé dans un pays voisin et qu’on préfère ne plus vivre.

L’art traditionnel flamand reçoit donc plus de moyens que la musique du monde par exemple ?

Oui. Si l’on met tout le secteur de la musique du monde ensemble, cela ne représente même pas le subside d’un seul orchestre classique. C’est pareil pour la Communauté française : la plupart de l’argent va vers la musique classique. Il y a un problème avec ce que l’on considère comme le « vrai art ». Ce déséquilibre a toujours été présent mais j’ai peur qu’il ne le soit de plus en plus.

Comment faites-vous pour survivre avec votre petit budget ?

En plus de nos employés, nous travaillons avec énormément de bénévoles et de stagiaires. Nous avons une base de cent bénévoles qui nous aident lors des concerts. Il serait impensable de survivre sans eux. Aussi, chaque centre culturel essaye d’améliorer la qualité de son établissement en investissant dans un meilleur son par exemple. Mais aujourd’hui, nous n’avons plus les moyens d’investir et tout commence à se dégrader. Le futur m’effraie car cette coupe dans la culture n’est que le début.

Les grandes institutions telles que l’Ancienne Belgique subiront une coupe de subsides de « seulement » 3 %. Que penser de cette décision ?

Je ressens cela comme une grande injustice. Les grandes institutions n’ont une baisse de subsides que de 3% alors que ce sont elles qui pourraient s’en sortir avec moins d’argent. Le fait que les grands soient épargnés donne un côté encore plus injuste à la situation. En Allemagne, ils ont compris qu’il faut investir dans la culture et ont donc augmenté les subsides. Mais chez nous, les politiciens font l’inverse et les diminuent. C’est un grand contraste. Nous devrions suivre leur exemple et investir dans la culture, tout comme il faut investir dans l’enseignement.

Avez-vous déjà prévu des événements que vous allez devoir annuler pour faire face à ce manque de moyens ?

Oui, nous sentons déjà les effets et je crains le pire maintenant. Nous accompagnons des artistes et cherchons des concerts pour eux. Par exemple, pour Refugees for Refugees, un groupe musical composé de réfugiés, d’autres organisateurs nous ont déjà annoncé qu’ils allaient recevoir moins de subsides et qu’ils veulent baisser le cachet des artistes. Nous sentons directement les implications de cette mesure.

Qu’est-ce qui est le plus inquiétant finalement dans cette diminution des subsides ?

Ce qui nous inquiète encore plus que la baisse de 6 % de l’aide au fonctionnement, ce sont les 60 % en moins pour les nouveaux projets. Déjà maintenant, la Commission n’a pas réussi à donner des subsides à tous les dossiers jugés positifs par manque de moyens. Qu’est-ce que ce sera quand la coupe sera appliquée ? Toutes ces petites structures sont pourtant le futur de la culture en Flandre. Anne Teresa de Keersmaeker, par exemple, a commencé en étant très petite et en se développant grâce notamment aux subsides. On ne va donc pas sentir cette mesure immédiatement mais on la sentira surtout dans 20 ans. Tous ces artistes découragés ne seront plus là. C’est ça le triste futur culturel de la Flandre.

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